26/05/2017

le génocide arménien : bientôt le 100e anniversaire

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18:17 Écrit par Justitia & Veritas dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

génocide arménien = génocide chrétien perpétré par le pouvoir musulman turc, nié par le pouvoir actuel en Turquie

Un livre à acheter absolument :

 

Le génocide des Arméniens

Kévorkian Raymond

éd. Odile Jacob, 2006

 

 

 

Longs extraits :

 

 

(p.6) /1915/ L'échec au Caucase et la menace russe précipitent les événements. Dès fin janvier, les soldats arméniens de la IIIe armée sont désarmés et employés à des travaux de voierie. Bientôt ils sont liquidés par petits groupes. La guerre scelle le destin de la population arménienne. La loi provisoire de déportation du 27 mai 1915 vise d'abord les populations arméniennes des vilayet orientaux, celles qui sont les plus proches du front du Caucase. L'extermination des Arméniens d'Anatolie se fait par phases successives, décrites dans le détail par Raymond Kévorkian. Comme le note l'auteur, les hommes adultes sont souvent éliminés avant même le départ des convois ou en route dans les sites-abattoirs où l'Organisation spéciale (Tesjtilat-i Mah-susa), composée en partie d'anciens repris de justice, s'occupe de l'élimination des Armé­niens. Cette organisation qui dépend du ministère de la Guerre est coiffée par Bahaeddin Şakir. Tandis que les déportations massives ont lieu en mai-juin, le 24 avril 1915, une rafle, à Constantinople, élimine les intellectuels et les notables de la capitale. « La chronologie des déportations montre un décalage dans le temps entre les déporta­tions massives de mai-juin 1915 dans les provinces orientales et celles des populations d'A­natolie occidentale et de Cilicie qui ne seront expulsées de leur lieu d'origine qu'en août-septembre 1915 », note l'auteur.

Un certain nombre de vali (gouverneurs) de province refusent d'exécuter les ordres de déportations et sont démis. C'est le cas de Celai bey, vali d'Alep qui, muté à Konya, refu­se une seconde fois d'obtempérer, de Resjd bey, vali de Kastamonu, et de Hasan Mazhar, vali d'Angora.

En marge des atrocités commises en route, soit par l'Organisation spéciale, soit par des tribus nomades kurdes, la population turque, dans son ensemble, pas plus que les Kurdes sédentaires ne participent, en général, à la mise à mort. Des femmes sont raptées et deviennent des épouses dans une société encore polygame. Des enfants sont recueillis et sauvés, par des Turcs ou des Kurdes. Les Yézidis du Sindjar accueillent les réfugiés avec bienveillance et les soustraient au sort qui leur était réservé.

 

(p.7) Ceux qui ont survécu aux marches comme ceux qui sont arrivés indemnes de l'Ouest se trouvent concentrés, au début de 1916, dans la région de Der Zor, dans le désert syrien. La partie la moins connue du travail de Raymond Kévorkian concerne le sort de ces cen­taines de milliers d'Arméniens et l'organisation de leur destruction dans des camps de regroupements. L'ouvrage est très précis sur ce processus, sur ceux qui furent nommés pour le mener comme sur l'encadrement des camps. On choisit des volontaires, souvent tcherkesses. On retrouve, dans ces camps d'extermination, des caractéristiques familières à ceux qui connaissent la littérature afférente aux camps nazis ou staliniens et montrent, une fois encore, le degré d'asservissement et de déshumanisation auquel les conditions de détentions finissent par soumettre les individus. « Le directeur nomme un surveillant en chef et des gardiens parmi les déportés arméniens, en leur offrant en échange de les nour­rir et de leur laisser la vie sauve. Ceux-ci sont notamment chargés de surveiller les camps durant la nuit. Le choix des surveillants semble répondre à une logique visant à les recru­ter parmi les couches sociales les plus modestes, afin d'accentuer l'antagonisme déjà existant entre les déportés aisés, c'est-à-dire ceux qui pouvaient encore se payer de quoi manger, et les autres qui crevaient littéralement de faim. Tous les témoignages révèlent, en effet, que ces supplétifs arméniens étaient tout aussi brutaux que leurs collègues "otto­mans" et particulièrement agressifs à l'égard de leurs compatriotes. On aura compris que ce genre de circonstances particulières était propice à l'épanouissement des instincts les plus vils et au développement d'une agressivité apparemment infondée entre déportés. Celle-ci devait se superposer aux antagonismes sociaux traditionnels, traversant tous les milieux indistinctement, comme si les victimes se reprochaient mutuellement le sort que les bourreaux leur faisaient subir.»

Sur cette seconde phase du génocide qui se situe loin des fronts militaires, l'auteur remar­que : « Le Comité central ne peut plus s'abriter derrière son discours sécuritaire et sa théo­rie du complot contre l'État. En l'occurrence, il vise à liquider une population très majori­tairement formée de femmes et d'enfants. » Non seulement les Jeunes-Turcs visent, au nom d'une idéologie panturquiste, à créer une continuité géographique avec la population turcophone du Caucase mais à éliminer le groupe non musulman, géopolitiquement le plus gênant. Les Arméniens se trouvent, en quelque sorte, au mauvais endroit au mauvais moment. Ce nettoyage ethnique n'est pas réservé aux seuls Arméniens, même si ce sont eux qui subissent les pertes les plus lourdes (Constantinople, où se trouvent les ambassa­des, n'est que partiellement épargnée, tout comme Smyrne grâce à l'intervention person­nelle de Liman von Sanders, le généralissime allemand) mais les chrétiens d'Orient et sur­tout les Grecs du Pont sont également liquidés en masse à la fin de la guerre.

 

(p.8) L’Etat turc continue activement à contester les faits, et l’offre à l’Arménie de réunir une assemblée d’historiens pour les établir n’est qu’une manifestation supplémentaire de négationnisme.

 

(p.13) En qualité de plaignants, les Arméniens représentés par le Patriarcat de Constanti-nople avaient accès aux dossiers d'instruction et le droit de prendre des copies ou des photographies des documents originaux ou certifiés conformes. Bien que « mar­tiale » et « extraordinaire », la Cour était à l'origine mixte, c'est-à-dire composée de magistrats militaires et civils. Ce fut du moins le cas jusqu'au 24 mars 1919. Mal­gré le court laps de temps au cours duquel le Patriarcat et ses avocats purent accé­der aux dossiers — du 5 février au 23 mars —, le Bureau réussit à rassembler une masse assez considérable de documents officiels, qui furent complétés par des maté­riaux provenant d'autres sources et les témoignages qui affluèrent au Bureau d'in­formation du Patriarcat.

 

(p.17) Le système ottoman traditionnel : les Ottomans musulmans en haut de l’échelle et les infidèles en bas.

 

(p.18) (…) Les clercs, à commencer par ceux qui sont issus des ordres religieux, /…/ n'acceptent pas, nous l'avons dit, le discours égalitaire et la perte possible du statut supérieur que leur confère l'islam. Ayant un certain ascen­dant sur les masses musulmanes, ils jouent un rôle important dans la formation d'une opinion publique rejetant les innovations occidentales et se plaignant du rôle grandissant des non-musulmans.

 

(p.19) Massacre de près de deux cent mille Arméniens au cours des années 1894-1896.

 Ces crimes, sur lesquels aucune étude complète n'a été menée jusqu'à présent, avaient un caractère organisé, et l'implication directe de la Sublime Porte dans leur mise en œuvre est hors de doute. Sans être de nature génocidaire, ils semblent avoir eu pour vocation d'amputer la population arménien­ne et de l'affaiblir sur le plan socio-économique.

 

(p.23) Les journaux parisiens, dont chacun sait qu’ils reçoivent de généreux subsides des agents du sultan ottoman, (…).

 

(p.34) Outre l'image du révolutionnaire arménien terroriste et soumis aux manipulations des puissances occidentales, apparaît aussi, dans le dis­cours jeune-turc, le type du profiteur-usurier. Évoquant ce type, un rédacteur du Türk note : « Les fortunes qu'ils ont constituées, les arts qu'ils maîtrisent, tout cela vient du fait qu'ils vivent à nos dépens » et suggère aux lecteurs d'en tirer les conséquences en pratiquant un boycott de ces marchands et artisans « qui en subiront les conséquen­ces naturelles ». On voit déjà pointer, derrière ces propos, la théorie du Millî Iktisat, de l'Économie nationale, qui visera à substituer aux entrepreneurs arméniens ou grecs des entrepreneurs « turcs » ou musulmans, ou du moins de ruiner les premiers, et le rejet de tout mérite personnel dans ces succès, qui ne seraient dus qu'aux abus dont sont victimes les Turcs.

(…) En d'autres termes, l'image de l'Arménien soumis, fourbe et peu loyal, que les Jeu­nes-Turcs ont hérité de la tradition ottomane, se recompose alors en une perception d'un groupe ethno-religieux étranger, mais familier, qui menace le groupe dominant, c'est-à-dire les Jeunes-Turcs qui se perçoivent eux-mêmes comme l'avant-garde éclai­rée des Turcs.

 

 

JEUNES TURCS ET AERMENIENS A L’EPREUVE DES MASSACRES DE CILICIE D’AVRIL 1909

(p.100) Comprendre les origines de l'explosion de violence qui provoque le massacre de 25000 Arméniens de Cilicie, au cours du mois d'avril 1909, a été, pour les milieux arméniens, une priorité absolue.

 

(p.105) En définitive, c'est le véritable réquisitoire du contre-amiral Pivet qui semble le met­tre, lui et ses ouailles, le plus gravement en cause. Nous n'avons pas pris le temps d'étudier la personnalité de ce haut gradé, dont on peut au demeurant se faire une idée en lisant ses rapports au ministre. Nous relèverons seulement que les déclara­tions, certes tardives, des autorités centrales ont rendu justice de ces accusations qui n'étaient que le fruit de rumeurs. Militaire de haut rang, ayant fait sa carrière dans une France coloniale dont on mesure aujourd'hui l'énormité des préjugés, le confor­misme et l'arrogance, le contre-amiral Pivet a bien digéré les propos tenus par ses collègues turcs. L'outrance de ces propos, faisant allusion au « cabinet fantôme » d'« un futur royaume d'Arménie », ne pouvait d'ailleurs que faire sourire toute per­sonne connaissant un tant soit peu la situation intérieure de l'Empire ottoman. L'un des meilleurs témoins, le major Doughty-Wylie, consul de Grande-Bretagne à Adana, dont tout le monde s'accorde à louer l'intelligence et le dévouement, écrit dans son rapport : « Je ne crois à aucune révolution arménienne visant à créer un royaume indépendant à la faveur d'une intervention étrangère. Si les Arméniens avaient poursuivi un but semblable, ils se fussent retirés en masse dans les monta­gnes, où ils auraient pu mieux se défendre. Ils n'auraient jamais laissé tant de milliers de moissonneurs [...] épars, sans armes, dans la campagne. De plus, il est (p.106) ridicule de supposer que même les Arméniens armés, qui ne l'étaient que de revol­vers et de fusils de chasse, se pussent croire capables de faire face à l'armée otto­mane. Quant à une intervention étrangère, la plus mince connaissance de la poli­tique les eût convaincus de l'absurdité d'une telle idée ».

 

(p.107) Imprégnée de la pro­pagande hamidienne qui présenta durant des décennies les Arméniens comme des (p.108) traîtres et des séditieux, elle continue à réagir selon des critères de jugement anciens, incapable, par exemple, de concevoir que des partis politiques qualifiés de terroristes voici peu soient soudain légalisés et puissent créer des clubs locaux. On pourrait résumer le problème en disant que la société ottomane du temps a du mal à intégrer les apparences mêmes d'un système démocratique... et la Cilicie n'échap­pe pas plus que les autres provinces ottomanes à ce phénomène. Il faut d'ailleurs souligner qu'après la publication du rapport, les principaux membres de la cour martiale ont été invités à démissionner, et que la circulaire publique du grand vizir — citée plus haut — répond pratiquement point par point aux accusations portées dans ce rapport, ce qui montre bien que certains cercles ottomans étaient parfaite­ment conscients de l'état de leur opinion publique et ressentaient parfois le besoin de faire une mise au point pour calmer les esprits ou dédouaner les personnes visées.

 

(p.109) Au début de février 1909, Kör Ahmed, le fils du mufti de Hacin, télégraphie au vali qu'une révolte des Arméniens de Hacin se pré­pare. La rumeur ajoute que ceux-ci marcheraient sur Adana, ce qui met la popu­lation musulmane locale sur les nerfs. Au début du mois de mars, une autre provo­cation a lieu à la Grande Mosquée Ulu Cami, dont la porte est souillée d'excréments au cours de la nuit, provoquant une vive colère dans la population : on accuse les chrétiens de sacrilège. Quelques gardes surprennent néanmoins les deux coupables le lendemain soir, alors qu'ils s'apprêtaient à recommencer, mais compte tenu du fait qu'il s'agit de clerc, les autorités décident de classer l'affaire. Fort peu de temps après, le bruit circule dans les quartiers turcs d'Adana que les Arméniens s'apprê­tent à attaquer le dépôt d'armes de la ville la nuit suivante en utilisant un passage souterrain secret et qu'il faut en conséquence se tenir prêt à se défendre. Au petit matin, les Arméniens d'Adana apprennent avec stupéfaction ce qui s'est produit au cours de la nuit en lisant l'organe jeune-turc local, Ittidal. L'archevêque arménien proteste contre ces bruits et exige qu'une enquête soit menée pour identifier les auteurs de ces rumeurs, mais en vain. Il faut aussi souligner qu'au cours de l'hiver 1908-1909, plusieurs Arméniens ont été assassinés sur les routes de la province, créant une atmosphère d'insécurité malsaine. Suite au meurtre de trois muletiers dans les environs de Sis, on a mis la main sur les coupables qui ont affirmé qu'ils avaient agi « sur l'ordre d'une organisation secrète pour le massacre des chrétiens », car ces derniers en soutenant la Constitution visent à supprimer la caria1%. Au début du printemps, les incidents deviennent quasi quotidiens et se produisent dans les environs immédiats d'Adana : plusieurs femmes et jeunes filles arméniennes sont enlevées, des hommes attaqués et battus.

Toutes les sources confirment cependant que les « événements d'avril 1909 » ont pour point de départ le meurtre de deux Turcs par un jeune charpentier arménien, à la périphérie d'Adana, le lundi de Pâques, 9 avril. Le 4 avril, alors que le jeune Hovhannès rentre chez lui, il rencontre des brigands, dirigés par un certain Isfendiar, lesquels l'encerclent et lui demandent de satisfaire leurs fantaisies. Sur son refus, ces hommes le bastonnent et l'abandonnent sur place. Le lendemain matin, le jeune homme se rend à la préfecture, puis au tribunal pour y déposer une plainte contre ces délinquants, mais il est éconduit sans ménagement. Il décide alors de s'a­cheter un pistolet pour se défendre. Le lundi de Pâques en soirée, le groupe attend Hovhannès sur la route menant à sa demeure, l'attrape et le blesse de plusieurs coups de couteaux. Le jeune homme riposte, tuant le chef de ses agresseurs et en blessant deux autres. À peine la nouvelle connue, on récupère le corps d'Isfendiar qui est exhibé dans les quartiers turcs, puis enterré dans une atmosphère particuliè­rement lourde. Après quoi une foule nombreuse part à la recherche de l'assassin qui s'est enfui, pille sa maison et brutalise sa famille.

 

(p.110) Le mufti confirme que le massacre de chrétiens est conforme à la loi islamique et délivre une fatva (décret religieux) confirmant la sentence.

 

(p.111) — la plupart des édifices religieux et laïques étrangers furent incendiés et deux missionnaires américains assassinés

 

 

LA PREMIÈRE PHASE DES MASSACRES DE CILICIE : 14-16 AVRIL 1909

La flambée de violence qui embrase toute la Cilicie dès le 14 avril n'a pas, ainsi que le montrent les faits que nous venons de présenter, le caractère d'un mouvement spontané. Du reste, ces événements ne sont pas sans similitude, dans leur déroule­ment et par les méthodes employées, avec les massacres qui ont été organisés en 1895-1896 dans les provinces arméniennes et ailleurs : même diffusion de fausses rumeurs, même participation aux violences des populations rurales des environs, même rôle d'incitateur joué par le clergé musulman, et d'organisateurs et de meneurs par les notables, la gendarmerie et, bien sûr, les hauts fonctionnaires, à commencer par le vali ou les sous-préfets.

Le témoignage du supérieur des missions catholiques, le P. Rigal, confirme cette impression: «Le mercredi de Pâques, 14 avril, vers 11 heures du matin, des coups de fusil, des coups de revolver partent de tous les points de la ville : on tire des ter­rasses, des fenêtres, des minarets : les balles pleuvent drues comme grêle sur les ter­rasses, dans les rues, dans les maisons. C'est un feu croisé subitement allumé, comme si une étincelle électrique avait armé à la fois tous les habitants d'Adana. Depuis plusieurs jours, on parlait de massacres probables ; les Turcs étaient mena­çants ; les chrétiens avaient peur : il y avait déjà eu une ou deux alertes ; le matin, on avait remarqué dans le marché des gens à mine de brigands, armés de ces énormes gourdins, à tête ferrée, qui aux massacres de 1895 ont assommé tant d'Arméniens ; au sortir de la mosquée, des musulmans qui habituellement ne portaient pas le tur­ban, étaient coiffés en mollahs pour ne pas être confondus avec les chrétiens. Enfin, il y avait dans l'atmosphère comme une odeur de sang, et au marché, les magasins étaient fermés.

Au bruit de la fusillade, le premier mouvement fut de sauver sa vie : on afflue chez nous par toutes les portes ; les terrasses environnantes versent dans nos murs des flots humains. On se presse de même chez les Américains, dans les églises, partout où l'on croit trouver plus de sécurité ».

L'ordre d'attaquer les quartiers arméniens vient manifestement d'être donné, mais l'on ignore encore par qui. Devant la menace, les artisans et commerçants armé­niens songent à fermer leurs échoppes et à rentrer dans leurs foyers. Cependant, les principaux notables chrétiens, sujets ottomans et étrangers, se réunissent immédia­tement à l'archevêché arménien et envoient une délégation auprès du vali afin qu'il organise la protection de leurs quartiers et de leurs institutions. C'est David Ourfa-lian, le président du Conseil national arménien d'Adana et membre de la Cour des comptes qui représente sa communauté. Le vali leur affirme qu'il a la situation en main, que tout cela n'est pas très grave et qu'« il faut rester calme », mais exige que la délégation se rende au marché vers 15 h pour calmer les gens et les inviter à reprendre leurs activités. Sur place, David Ourfalian insiste notamment pour que la pharmacie et les boutiques soient rouvertes, mais est abattu peu après : (…).

 

 

L’INTERMEDE DES 17-24 AVRIL A ADANA

 

(p.114) En ville, on s'affaire à nettoyer les rues des cadavres qui sont jetés dans le Sihun — les marins signalent des centaines de cadavres flottant dans la baie de Mersine. Le vali vient également de décréter l'état d'urgence. Progressivement, les Arméniens réintègrent leurs demeures quand celles-ci n'ont pas été incendiées, tandis que des hôpitaux improvisés sont créés pour les nombreux blessés et malades dans les éta­blissements des missionnaires ou les missions diplomatiques, ainsi que dans les éco­les arméniennes encore debout, comme le collège de jeunes filles Saint-Etienne. Malgré les dégâts humains et matériels déjà occasionnés dans toute la Cilicie au cours des premiers massacres, les cercles turcs locaux, loin de s'inquiéter des consé­quences de leurs actes, semblent plutôt frustrés du fait que nombre d'Arméniens d'Adana n'ont pas pu être exterminés.

 

(p.119) LES SECONDS MASSACRES D’ADANA (25-27 AVRIL)

 

«Cette nuit du dimanche, continue le P. Rigal, la journée et la nuit suivante, l'incen­die ne s'éteignit pas. Il dévora une église et deux vastes écoles arméniennes; celles des garçons et des filles, la petite chapelle et la résidence chaldéennes. Le temple protestant, tous nos immeubles, résidence, collège et écoles gratuites, l'église arménocatholique, ainsi que la résidence épiscopale, le grand collège Terzian et l'école des filles, enfin les trois quarts du grand quartier arménien. J'oubliais les immeubles des jacobites, nouvellement construits: résidence, église et école. [...] On peut dire que la journée du mardi, 27 avril, fut la dernière de cette horrible série, qui n'a peut-être pas sa pareille dans l'histoire moderne ».

 

(p.120) Le rapport de la commission d'enquête créée par le parlement ottoman donne une description assez voisine des faits : « II est impossible de trouver des termes assez forts pour rendre l'horreur et la férocité de ce second massacre qui a duré deux jours. C'est au cours de cette boucherie qu'on a brûlé vivants les malades et les blessés arrivés des fermes et des villages environnants et se trouvant dans le local de l'école. Djévad bey a jugé superflu de parler, dans son rapport, de la mort terri­ble que ces malheureux ont trouvée dans les flammes ; il ne souffle pas mot des femmes enceintes éventrées, des petits enfants égorgés et de mille autres atrocités sans nom. Mais il a eu soin de noter qu'une grande quantité de bombes et de dyna­mite a éclaté durant l'incendie du quartier arménien. Le meilleur démenti à cette calomnie se trouve dans le fait même que les Arméniens ne se sont jamais, pendant leur défense, servis de bombes ou de dynamite. Ayant fait, pour se défendre, usage d'armes ordinaires, il est clair que s'ils avaient été en possession de pareils engins, ils s'en seraient également servis, et leurs effets auraient très facilement été recon­nus. Comme nous n'avons pas rencontré le moindre indice permettant de supposer l'emploi de semblables explosifs, il est tout naturel d'en déduire qu'il s'agit là d'une simple calomnie visant à rejeter sur les Arméniens la responsabilité des faits ».

 

(p.121) Le Journal officiel publie, dans sa livraison du 18 mai 1909, un télégramme adressé à Denys Cochin accablant pour les autorités ottomanes : « Toutes nos informations, d'accord avec celles de la presse européenne, constatent la complicité des troupes dans les effroyables boucheries d'Adana et de la province. Le second massacre du 25 avril fut opéré par les troupes mêmes envoyées de Dede Aghatch pour réprimer les désordres. Des scènes d'atrocités inénarrables se sont produites. Toute la Cilicie est ruinée, en proie à la famine et à la misère ».

 

 

LES PERTES HUMAINES ET MATÉRIELLES

Au cours de la séance parlementaire du 2 mai, les chiffres avancés par les députés arméniens, selon les informations qui leur sont par­venues, font état de vingt à trente mille morts.

 

(p.122) Malgré leur caractère officiel, ces chiffres ne sont pas publiquement reconnus par le gouvernement. Cependant, au début du mois d'août, le gouvernement réévalue encore le nombre des victimes de Cilicie pour les porter à six mille quatre cent vingt-neuf dans le vilayet d'Adana et quatre cent quatre-vingt-quatre dans celui d'Alep. Suite à la publication du rapport des deux magistrats, le nouveau vali Mustafa Zihni pacha Babanzâde fut obligé d'approfondir les enquêtes locales et il aboutit à un chif­fre de vingt mille deux cents (19400 chrétiens, dont 418 Syriens jacobites, 163 Chaldéens, 99 Grecs, 210 Arméniens catholiques, 655 Arméniens protestants et 620 musulmans), plus proche de la vérité, pour le seul uilayet d'Adana.

 

 

LES PERTES MATÉRIELLES, LES CONSÉQUENCES SOCIALES

 

(p.123) Comme pour le nombre de victimes, la commission d'enquête officielle du gouver­nement se montra plus fiable que les enquêteurs locaux et parvint à un total de 4823 maisons, fermes, écoles, églises, usines, exploitations agricoles, caravansé­rails, moulins, boutiques et échoppes entièrement détruits, dont 386 appartenant à des musulmans, pour le seul vilayet d'Adana. D'après les informations collectées sur chacune des localités, ce chiffre est probablement encore en dessous de la véri­té, mais a le mérite de donner une idée de l'importance de la catastrophe écono­mique que provoquèrent les massacres et leur cortège de pillages et d'incendies. D'après ces mêmes sources, les dégâts matériels sont évalués à cinq millions six cent mille livres turques.

Une commission internationale fut créée pour venir en aide aux rescapés et des sommes considérables allouées, mais, compte tenu des dégâts, celles-ci parvinrent tout au plus à assurer la survie des dizaines de milliers — environ quatre-vingt dix mille — de sans-abris. Le problème majeur était en effet que leurs outils de travail ayant été détruits, ces gens n'étaient pas encore en mesure de subvenir à leurs pro­pres besoins.

Un autre problème, celui des milliers d'orphelins recensés après les massacres, sou­leva des débats interminables au sein de la nation arménienne. Pour saisir la portée de cette question, il faut se remémorer les antécédents des massacres de 1895-1896, qui firent environ soixante mille orphelins, et du scandale que provoqua chez les Arméniens l'intégration d'un certain nombre de ces enfants dans des établissements fondés par des missionnaires américains, allemands, suisses, français, etc. Victime de pertes humaines considérables — outre les massacres, un grand nombre de fem­mes et d'enfants enlevés et convertis de force à l'islam — et habitée par le sentiment qu'elle avait reçu un coup mortel menaçant sa survie, la nation se replia sur elle-même pour en quelque sorte se reconstituer. Dans ces conditions, tout enfant édu-qué dans une culture étrangère au sein d'une institution non arménienne apparais­sait comme un membre de plus du groupe qui allait grossir les rangs d'autres peu­ples et détruire un peu plus la collectivité historique arménienne.

 

 

(p.135) L’ACTIVITE DES PREMIERES COURS MARTIALES INSTITUEES EN CILICIE

Rien n'est plus significatif d'une volonté politique que la mise en œuvre par l'État d'une justice susceptible de punir des coupables et ainsi de rétablir la paix civile et le règne du droit. Or, concernant les événements de Cilicie, les activités des pre­mières cours martiales locales ont donné lieu à des « abus » qui ont scandalisé plus d'un observateur, sans parler des victimes elles-mêmes. « II n'est malheureusement que trop certain, dit un diplomate, que les nouveaux gouvernants s'occupent bien plus d'accuser les Arméniens que de rechercher les vrais coupables. C'est par cen­taines qu'on arrête les Arméniens, alors que les instigateurs des massacres restent impunis et dirigent même avec insolence l'œuvre de la justice ». Ces cours avaient aussi une autre particularité : elles étaient constituées des principaux organisateurs (p.136) des massacres et travaillaient toutes sur la base de rapports fournis par des commissions d'enquête locales dont les membres étaient eux-mêmes impliqués dans les massacres. Elles avaient ainsi le pouvoir de désigner les « coupables ». Les rapports Babikian et Fayk-Mosditchian soulignent du reste ces anomalies, ainsi que la pratique courante des faux témoignages et des aveux extorqués aux victimes. C'est à la suite de protestations diplomatiques et d'une vive réaction des milieux arméniens de Constantinople que le grand vizir Huseyin Hilmi annonça finalement devant le Parlement, le 24 mai 1909, la formation d'une cour martiale composée de cinq membres, tous issus des rangs jeunes-turcs, présidée par Yussuf Kenan pacha. On note toutefois que cette instance était dépourvue de moyens d'enquête et a tout bonnement repris les dossiers préalablement instruits. Elle a en outre insti­tué trois branches locales à Tarse, Erzin et Marach.

 

(p.145) De notre point de vue, il ne fait aucun doute que ces hommes expérimentés — le général Remzi pacha a été l'un des organisateurs des massacres hamidiens de 1895-1896 à Marach — ont reçu des ordres supérieurs pour mettre en œuvre les massacres. Ils ont su donner l'impression qu'ils étaient débordés par une situation incontrôlable et gérer l'« information » comme on savait le faire sous Abdùlhamid, avec pour prin­cipe essentiel de présenter les victimes comme des agresseurs et les agresseurs comme des victimes.

 

(p.146) La conscription se révèle cependant un véritable cauchemar pour les jeunes soldats arméniens. Simon Zavarian, qui séjourne dans les années 1909-1910 dans la plai­ne de Mouch, signale à ses camarades d'Istanbul les bastonnades, les violences en tout genre, les conditions d'hygiène catastrophiques — il n'y a pas de caserne à Mouch — et, par conséquent, des cas de désertion. Il note que durant les trois der­niers mois, on y a recensé trente décès sur un effectif inférieur à huit cents appelés. Il souligne toutefois que « la situation la plus terrible est celle des [soldats] Albanais, dont la moitié a déjà disparu ». Le chef dachnak rapporte également le témoignage du Dr Zavriev, concernant les conscrits d'Erzerum, où l'année précédente, plus de deux mille soldats sont morts : « Comparé aux pays étrangers, cela représente des pertes dix fois supérieures ».

 

(p.152) Durant ses dix premiers mois de pouvoir, jusqu'aux « incidents du 31 mars » 1909, son obsession, affirme-t-il, semble s'être concentrée sur les Albanais. Lorsqu'on exa­mine la politique albanaise du Comité Union et Progrès durant cette période, et notamment la campagne de propagande qui est menée dans la presse jeune-turque de Constantinople, on constate que la répression sanglante menée par l'armée otto­mane en Albanie est légitimée par une accusation de séparatisme. Comme le remarque un observateur attentif: «Le plus petit fait concernant un quelconque Albanais était aussitôt imputé à toute la race que le Comité s'obstinait à faire passer pour ennemie du nouveau régime ». Malgré leur rôle décisif dans l'écrasement de la réaction du 31 mars, sans parler de leur contribution capitale dans la révolution de juillet 1908, le CUP a, à travers ses journaux, lancé une campagne de dénigre­ment contre ces mêmes Albanais dès le début du mois de juin 1909. Ils y sont accu­sés d'avoir développé un mouvement réactionnaire opposé à la Constitution. (…)

Alorsz qu’ils auraient dû être les plus faciles à « turquifier », ils résistent et( se montrentn très atachés à leur langue et à leurs traditions nationales.

Le Dr Nazîm, l’un des principaux idéologues du Comité central de L’Ittihad : (…) (p.153)

Après que nous aurons canonné les Albanais et répandu du sang musulman, gare aux ghiaours. Le premier chrétien qui bouge verra les siens, sa maison, son village rasés jusqu'à la base. L'Europe n'osera pas élever la voix ni nous accuser de tortu­rer les chrétiens puisque nos premières cartouches auront été employées contre les Albanais musulmans ». Toute la stratégie future et les ambitions du Comité Union et Progrès se trouvent ainsi résumées. Cette déclaration concentre en outre les prin­cipaux éléments de l'idéologie en formation du parti. Son Darwinisme social y est clairement à l'œuvre. L'usage de la violence y est légitimé au nom des intérêts supé­rieurs du Turquisme, même si celle-ci n'est alors envisagée que comme un moyen d'intimidation à vocation assimilatrice.

 

(p.173) Durant la guerre balkanique et dans les mois qui ont suivi, la situation dans les provinces orientales a empiré avec l’arrivée de (p.173) muhacir bosniaques fuyant les combats, qui sont déversés en masse dans les vilayet arméniens. Remontés contre les chrétiens en général, ces réfugiés inquiètent Vahan Papazian : « Nous craignions, écrit-il, que comme des sauterelles ils allaient dévorer les biens des Arméniens et accomplir un nouveau massacre contre eux. Cela était le projet démoniaque du gouvernement ».

 

(p.244) Dr Nâzim : « Il ne doit y avoir sur notre sol qu'une seule nation et une seule langue ». L'« ottomanisme » n'est bien sûr qu'une simple clause de style, comme le discours égalitaire. On peut du reste se demander si la lente érosion du monde ottoman, qui laisse place à des États-nations, et la fréquentation répétée des révolutionnaires albanais, macé­doniens et arméniens, à l'identité nationale affirmée, n'a pas été pour les membres du CUP un facteur déclenchant de leur projet de fondation d'une nation turque. Ainsi que le souligne avec vigueur H. Bozarslan, les Ittihadistes découvrent cepen­dant qu'il n'existe pas à proprement parler de « nation » turque, inscrite dans un territoire ancestral, mais un groupe musulman ottoman dominant, qui ne s'est jamais posé de questions sur son identité et ne se revendique pas plus d'ancêtres venus d'Asie centrale. Cette construction nationale ne peut donc s'élaborer que par opposition aux autres éléments, identifiables par une culture et un terroir. Le rejet des règles de vie commune, du ciment qui assure la cohésion de l'empire, ne peut qu'engendrer un affrontement. Faire muer un empire multiculturel en État-nation était une tâche impossible, la source d'antagonismes inévitables. Il y a tout lieu de croire que ceux-ci ont été suscités ou révélés par l'idéologie nationaliste avancée par l'Ittihad.

 

(p.252) Un télégramme codé adressé d'Erzerum, le 4 juillet 1915, par le Dr Bahaeddin Şakir au vali de Mamuret ul-Aziz, Sabit bey, pour être transmis au délégué du Comité dans le vilayet, Bo§nak Nâzim bey (de Resne), précise la nature des interventions du président du bureau politique de la Teşkilât-i Mahsusa : « N° 5, pour Nâzim bey. Avez-vous entamé la liquidation des Arméniens qui ont été déportés de là-bas? Exterminez-vous les individus nuisibles que vous dites avoir déportés ou exilés, ou vous contentez-vous de les déplacer? Informez-moi clairement, cher frère ». Ce document ayant échappé à l'épuration des archives de l'O.S., montre que son chef ne pouvait pas orchestrer toutes les opérations en se déplaçant d'un lieu à l'autre dans sa fameuse « automobile spéciale » et qu'il était parfois obligé de communi­quer par télégramme chiffré.

Le rapport patriarcal précise aussi qu'il est le principal responsable de l'extermina­tion dans les six vilayet de cinq cent mille Arméniens, mais qu'il a aussi supervisé sur le terrain la liquidation de centaines de milliers d'autres déportés envoyés dans les camps de Syrie et de Mésopotamie. La même source note qu'« il veilla à ce qu'une part importante des confiscations de biens arméniens parvienne dans les caisses du Comité central » de l'Ittihad, et qu'enfin, au cours de la guerre, il a fait des tournées de propagande en Perse et en Afghanistan pour y préparer un grand mou­vement pantouranien contre les Britanniques.

 

(…) Ce médecin légiste incarne sans doute le mieux la faction de l’Ittihad inspirée par des penchants racistes, xénophobes, nationalistes et criminels.

 

(p.268) L'appel au djihad, à la guerre sainte contre les « infidèles », lancé officiellement par le Şeyh ul-Islam, Hayri effendi — un Ittihadiste qui n'avait rien d'un religieux —, le 13 novembre 1914, marque une radicalisation du discours qui n'a échappé à per­sonne. Certes, note le général Liman von Sanders, en décrivant les « manifesta­tions » qui suivirent cet appel le lendemain, samedi 14, « la police turque organisa comme d'ordinaire les cortèges dans les rues ; les manifestants habituels et autres figurants disponibles reçurent quelques piastres à titre de récompense ». La pres­se rapporte que le cortège en question a été dirigé vers le mausolée du sultan Fatih, puis le palais du sultan et même vers l'ambassade allemande, exemptée pour l'oc­casion des foudres de la religion, où le Dr Nâzim a exprimé avec ardeur tout le bien qu'il pensait des alliés allemands. Krikor Zohrab, vieux routier de la politique ottomane, note dans son journal que samedi [donc le 14 novembre], « une grande bouffonnerie a été présentée. Les Turcs ont appelé très solennellement au djihad contre les quatre États ennemis: Russie, France, Grande-Bretagne et Serbie.

 

(p.269) Il apparaît (…) que dans les zones où l'Organisation spéciale a opéré, les massacres localisés, des enlèvements et des pillages ont été commis par les çete contre les populations arméniennes. (…) Le Dr Lepsius évalue à sept mille le nombre des victimes arméniennes dans ces «frontières au cours des mois de novembre-décembre 1914. Il faut souligner lia plupart de ces massacres sont commis avant l'offensive lancée par Enver.

 

 

OFFENSIVE  de l’hiver 1915-1916

 

(p.279) (…) Durant l'hiver 1916, cette même IIIe armée — on n'y trouve plus d'Arméniens — a enregistré cinquante mille désertions, c'est-à-dire plus de 50 % de ses effectifs. Il faut aussi observer que bon nombre de soldats de la IIIe armée ont été faits prison­niers et internés en Sibérie et il est fort probable que ceux-ci ont été comptabilisés dans les morts ou les déserteurs. Les soldats arméniens détenus en Sibérie avec leurs camarades ottomans, dans des conditions similaires, n'ont du reste été libérés qu'après plusieurs interventions du catholicos d'Arménie auprès des autorités mili­taires russes, après dix-huit mois de détention, en juin 1916. Il faut enfin rappe­ler qu'Enver n'a échappé à l'enfer de Sankamis que grâce à un officier arménien, originaire de Sivas et ancien des guerres Balkaniques, qui l'a porté sur son dos. Ce que le vice-généralissime n'a pas manqué de souligner dans la lettre d'éloge qu'il adresse à ce sujet au primat arménien de Konya, Karékin Vartabèd. Arif Cemil rapporte d'autre part qu'au sein même des escadrons de l'O.S., les désertions ont été considérables. Un commandant d'escadron çete, Topai Osman, qui deviendra célèbre au cours du printemps 1915 pour son action contre les Arméniens de Trébizonde, est traduit devant la cour martiale de Rize, instituée par Yusuf Riza, pour avoird éserté le front avec ses çete.

 

(p.279) Concernant les bataillons de volontaires arméniens engagés dans les opérations militaires contre les forces ottomanes, D. Bloxham observe que la plupart des mas­sacres de novembre-décembre 1914 et janvier 1915 se sont produits dans les zones ou des volontaires arméniens étaient en ligne, comme à Karakilise et Bayazid, où dix-huit villages sont affectés par des exactions de çete de l'O.S. après le retrait des Russes, en guise de représailles. Mais cela ne peut suffire à expliquer les quelque seize mille victimes de novembre-janvier dans les zones frontalières. Les nombreu­ses victimes des confins nord, vers Ardahan, ont par exemple été exterminées dans des zones où ce sont les forces turques qui ont pris l'offensive, et rencontré la seule résistance de cosaques. Il nous semble plus vraisemblable d'y voir l'extériorisation d'une hostilité bien ancrée dans les milieux de l'O.S. à l'égard des Arméniens, même s'il ne fait aucun doute qu'il n'existe alors aucun plan de destruction systématique. Le processus de « diabolisation » des populations arméniennes apparaît clairement dans le discours rétrospectif d'Arif Cemil. Il signale qu'après s'être repliés devant les troupes russes à Çaldiran, les çete de l'OS ont découvert à Arciş, chez un « pharma­cien arménien, [...] de nombreux documents qui indiquaient comment les Armé­niens allaient mener leur mouvement avec les Russes et comment ils allaient mettre en œuvre leur politique d'extermination ». Cemil fait grand cas de ces « docu­ments » découverts chez le pharmacien d'Aras,, et n'hésite pas à les publier car ils lui apparaissent comme les preuves matérielles de la trahison des Arméniens. Il écrit à ce sujet : « Les Arméniens de l'intérieur essayaient, avec des commandos organi­sés, de mettre en danger l'arrière de notre armée et de couper sa voie de retraite. Un certain nombre d'ordres importants, propres aux çete arméniens, étaient passés entre nos mains. Ces ordres, qui concernaient les mouvements futurs des çete armé­niens, contenaient absolument tout en détail ». Bien qu'écrit plus de quinze ans après les faits, et donc sans doute influencé par le discours qui a été bâti après coup par Istanbul sur la trahison arménienne, ces propos expriment un état d'esprit qui devait être courant chez les Turcs. Il ne fait aucun doute que Cemil et ses camara­des étaient convaincus de la trahison. C'est ce qui l'incite à entièrement publier ces « ordres importants ». Après une lecture attentive, on constate cependant qu'il s'agit du contenu, au sens un peu gauchi par le traducteur militaire, d'un opuscule destiné aux fedaï arméniens, Les Règles militaires, rédigé en 1906, du temps du sul­tan Abdulhamid, par le fameux Antranig. Ainsi se trouve synthétisée la percep­tion jeune-turque du complot arménien, dont on ne saurait dire s'il s'agit d'un pur discours de propagande ou d'une conviction révélatrice d'une perception faussée de la réalité.

 

(p.284) Les slogans panislamiques et la licence accordée aux fidèles pour s'attaquer aux chrétiens n'ont toutefois pas suffi à soulever les populations locales, peu accoutu­mées aux massacres rituels fréquents dans l'Empire ottoman. Ce sont les forces turques, les escadrons de çete et leurs alliés locaux qui ont accompli la basse beso­gne. En guise d'armée régulière, les observateurs, diplomates et missionnaires découvrent, lors de l'entrée à Tabriz des troupes d'occupation turques, le 8 janvier 1915, « une bande de Kurdes de tout âge et de toute condition, montés les uns à che­val, les autres sur des mulets et le reste de la troupe sur des ânes. Presque toutes ces bêtes étaient chargées en outre de caisses, de ballots d'habits, de boîtes de toutes sor­tes, de tapis ». Ce qui indique qu'en cours de route ces irréguliers se sont empa­rés de ce qui leur tombait sous la main dans les villages chrétiens rencontrés.

 

(p.285) À Salmast et le bourg voisin de Dilman, dans la plaine située immédiatement au nord de celle d'Ourmia, les Arméniens ne sont pas inquiétés jusqu'au 14 février, car abrités par leurs voisins musulmans, à défaut de mission étrangère. C'est là que les massacres les plus importants sont commis dans la deuxième quinzaine du mois de février 1915. Un stratagème conçu par le commandant Rostam beg permet d'arrê­ter environ huit cents Arméniens qui sont transférés dans les villages voisins de Haftevan et Khosrova : après avoir été torturées et mutilées, ces personnes sont ache­vées et jetées dans les puits et les citernes. D'après une source allemande, les opé­rations des Turcs en Azerbaïdjan, de décembre 1914 à février 1915, ont fait près de vingt et un mille victimes chrétiennes, notamment dans les plaines de Salmast et Ourmia, sans parler des femmes et des enfants enlevés et maintenus dans les tribus kurdes.

 

(p.287) Parmi les événements marquants, l'entrée en guerre de la Turquie a provoqué l'expulsion des membres des missions françaises le 21 novembre 1914, mais les missionnaires américains se maintiennent. Les premières opérations militaires engendrent à la même époque l'arrivée en ville de réfugiés qui fuient les combats ou ont été victimes des violences de çete de l'Organisation spéciale dans les villages arméniens des kaza orientaux de Baçkale et de Mahmudiye. Les détails donnés par les survivants réfugiés à Van sur les exactions de l'O.S. qui tuent avec un « raffi­nement inouï de cruautés » troublent les esprits. De fait, les préparatifs menés par Ômer Naci pour former des escadrons de çete n'ont pas échappé aux chefs dach-nakistes. Mais leur priorité est d'éviter toute provocation et de maintenir le dialogue avec le vali et les autorités centrales.

Plusieurs incidents plus ou moins graves se produisent dans le vilayet de Van entre décembre 1914 et mars 1915, obligeant à chaque fois les dirigeants arméniens à intervenir pour calmer les esprits. À Pelu/Pih, un village situé à la limite des kaza de Garzan et de Gevaş, le fil du télégraphe a été coupé début décembre et les villageois en sont accusés par le kaïmakam, qui arrive, accompagné de gendarmes, et fait entièrement incendier la localité, tandis que les villageois parviennent pour la plu­part à s'enfuir. Un autre incident se produit à Gargar, à la limite des vilayet de Van et Bitlis, à la mi-février. Des jeunes gens y réagissent aux violences des gendar­mes et le village est finalement pillé par des çete kurdes, les habitants fuyant dans les kaza de Moks et de Gevas. Une troisième affaire se produit dans le kaza d'Adilcevaz, au nord-ouest du lac de Van, à Ardzgué, dont le kaïmakam arménien, Bédros Mozian, a été démis en août 1914. Les membres d'une tribu kurde, celle des Çato, qui avaient précédemment accompli des violences à Melazkirt, Erciş, Perkri et Arcak en décembre, s'en prennent au village de Kocer le 25 février 1915 et pillent, violent, enlèvent des jeunes filles et des têtes de bétail. Un groupe d'autodéfense d'une cinquantaine de jeunes gens a immédiatement été formé pour défendre les autres villages de la région. Le 26 février, lorsque ces mêmes Kurdes attaquent deux villages voisins du kaza d'Adilcevaz, ils sont accueillis à coups de feu et laissent sur le terrain plusieurs morts. Un dernier événement se produit dans le kaza de Timar, au nord-est du lac de Van, le 24 mars, où la troupe et les gendarmes encerclent le groupe d'autodéfense venu d'Adilcevaz. Aram y accourt pour calmer les esprits et évite l'affrontement.

 

(p.291) Dès son retour d'Azerbaïdjan où Cevdet et Ômer Naci ont commis des massacres dans les plaines de Salmast et d'Ourmia, le vali a réclamé la mobilisation de trois mille Arméniens supplémentaires et semble faire preuve d'intransigeance à ce sujet. Les chefs religieux et civils arméniens rechignent à se soumettre à cette nouvelle exi­gence. Chacun sait en effet que les conscrits ne sont plus envoyés au combat, mais sont, dans le meilleur des cas, versés dans des bataillons de soldats-ouvriers, maltrai­tés, parfois assassinés. « Acceptées un jour, [les propositions] sont refusées le lende­main ». Ces pourparlers traînent, sans aboutir, jusqu'à la mi-avril 1915.

 

(p.292) Rafaël de Nogales, officier vénézuélien affecté à la IIIe armée, arrive à Adilcevaz le 20 avril dans la soirée et il découvre une vision dantesque : des incendies tout autour du lac de Van. Le lendemain matin, il est averti que les « Arméniens attaquent la ville ». Sautant à cheval, R. Nogales parcourt le bourg et découvre un tout autre spectacle : des échoppes saccagées et une chasse à l'homme menée par Turcs et Kurdes dans le quartier arménien : « les assassins pénètrent dans les foyers » et poi­gnardent les habitants. Ayant ordonné au maire, qui menait les « émeutiers », d'ar­rêter immédiatement, il s'entend répondre qu'il a reçu l'« ordre irrévocable du gou­verneur général de la province "d'exterminer tous les hommes arméniens âgés de douze ans et plus" ». « Au bout d'une heure et demi de boucherie, il ne reste des Arméniens d'Adilcevaz que sept survivants ». Lorsqu'il rentre au konak, il reste quelque peu perplexe devant l'« effronterie » du kaïmakam qui le « remercie avec effusion pour avoir sauvé la ville de l'attaque des Arméniens ».

 

(p.297) Comme à Van, les choses ne se sont véritablement dégradées qu'au mois de mars. Dans la région de Mouch, c'est le recrutement du fameux chef kurde, Haci Musa beg, qui s'était fait connaître dans les années 1890 pour les crimes qu'il avait com­mis dans la plaine et au Sassoun, qui marque le début de la campagne de harcèle­ment des villages arménien du sancak. On lui doit notamment l'attaque de Mou-chaghchèn, où il tue plusieurs villageois et incendie les maisons, et l'assassinat des membres de la famille du maire d'Avzoud, reis Malkhas, brûlés vifs dans leur grange. Suite à ces exactions, les fedaï vétérans demandent à prendre le maquis. Une trentaine se retirent au monastère des Apôtres, sur les hauteurs de la ville, sans attendre les directives du parti. Informé, le mutesarif envoie immédiatement le lieu­tenant Çerkez Ahmed, avec quelques dizaines de cavaliers, pour réduire ces hom­mes qui provoquent son autorité. Sur le chemin très escarpé qui monte vers le monastère, la première balle tirée provoque la panique parmi les chevaux et le lieu­tenant tombe dans le précipice.

 

(p.300) Nous avons du reste observé que plusieurs centaines de soldats arméniens ottomans, prisonniers des Russes, sont restés internés durant dix-huit mois en Sibérie avec leurs compagnons d'armes musulmans. (…)

On observe donc que les conscrits arméniens n'ont pas systématiquement été ver­sés dans des bataillons de soldats ouvriers, quoi que certains aient été désarmés très tôt. On peut même affirmer que dans les régions placées sous l'autorité de la Ve armée, en Anatolie occidentale, nombre de conscrits ont été versés dans des uni­tés combattantes. Si, comme le souligne E. Zürcher, les soixante-dix à cent vingt uni­tés d’amele taburiler composant traditionnellement ce service auxiliaire de l'armée, consacrées aux terrassements des routes et aux transports, étaient pour l'essentiel composées de conscrits chrétiens — un document donne même le chiffre de 75 % d'Arméniens -, il faut retenir que cela n'a pas été une règle générale jusqu'à la fin de la première campagne du Caucase. Ceci dit, il ne fait aucun doute que les sol­dats arméniens, grecs et syriens chrétiens étaient dès l'origine suspectés d'un manque de loyalisme.

 

(p.301) D'après le témoignage d'un soldat arménien de l'armée régulière originaire de Mouch, Hayg Aghababian, chaque nuit cinq, dix, vingt soldats arméniens de son unité, basée près d'Erzerum, étaient emmenés hors du cantonnement et disparais­saient. Le primat d'Erzerum, Smpad Saadétian, est intervenu auprès du vali Tahsin bey, qui a reconnu que des faits de ce genre s'étaient produits, mais que des consi­gnes avaient été données pour que cela cesse, « mais cela a continué jusqu'à ce que les soldats arméniens disparaissent tous ». Nous ne disposons à vrai dire que de fort peu d'informations sur le sort des soldats qui ont servi dans des unités de com­bat. Ce seul témoignage ne peut suffire à tirer des enseignements généraux, mais il semble au moins indiquer que les combattants désarmés après le 25 février, sur le seul front du Caucase, n'ont pas été versés dans des bataillons d'ouvriers, mais liqui­dés assez rapidement par petits groupes. Un fait similaire antérieur, qui se produit près de Köprükïy, début décembre, à la suite de l'affrontement entre Russes et Turcs et du retrait des troupes ottomanes vers le village d'Egan, où cinquante sol­dats arméniens sont fusillés pour s'être repliés, relève plus d'une sanction discipli­naire que d'une stratégie générale, même si, effectivement, seuls les conscrits armé­niens sont sanctionnés pour une débandade collective de toute une brigade. Une autre question n'a été que peu examinée, celle qui concerne les vagues succes­sives de mobilisation et l'évolution des missions qui leur étaient confiées. Après les 20-45 ans, dont le recrutement s'est achevé au plus tard début novembre, les autorités ont progressivement sollicité d'autres classes d'âge, notamment à partir de janvier 1915. La deuxième phase de mobilisation visait des tranches d'âge supérieu­res qui devaient être employées comme « militaires attachés à la gendarmerie ». Il existait cependant deux types de bataillons, fixe et mobile, et la plupart des Armé­niens ont été versés dans les seconds qui avaient des conditions de service beaucoup plus difficiles, car il nécessitait l'éloignement des conscrits de leurs foyers, tandis que les fermiers servaient dans des unités proches de leurs domiciles.

 

l'arrestation des élites arméniennes le 24 avril 1915

(p.315) La rafle des élites arméniennes de la capitale qui est menée dans la nuit du 24 au 25 avril vise plusieurs centaines de personnes : non seulement des militants politiques dachnakistes, hentchakistes et ramgavar, mais également les journalistes les plus en vue, des écrivains, des avocats, des médecins, des proviseurs de lycée, des clercs, des négociants. Quelques personnes ont provisoirement échappé à ce vaste coup de filet et seront arrêtées plus tard, comme Sebouh Agouni et Yervant Odian.

 

 

 

LA PREMIERE PHASE DU GENOCIDE

 

(p.355) D'après un notable grec d'Erzerum, Constantin Trianfidili, dès que la cons­cription générale a été décrétée, le 3 août, il y avait bien plus de Turcs refusant de s'enrôler que de chrétiens, mais ce sont ces derniers qui furent harcelés. D'après le même témoin, S. Pastermadjian a été assassiné pour tester la réaction des Arméniens, mais ces derniers n'ont pas bronché. Alphonse Arakélian observe de son côté que « Les déportations ne furent pas sans préliminaires. Le gouvernement eut d'abord recours aux provocations ». Des pillages et viols commis par des esca­drons de çete dans les zones rurales, l'assassinat de soldats se multiplièrent: « rien ne bougea cependant ». Les Arméniens d'Erzerum savaient en effet, nous dit le même témoin, que de nombreuses unités militaires campaient dans les environs : « D'ailleurs la jeunesse arménienne presque tout entière se trouvait déjà engagée dans les amrées ».

 

 

(p.358)  LES DÉPORTATIONS À ERZERUM ET DANS LES CAMPAGNES

 

La décision adoptée, la procédure suivie par les autorités d'Erzerum pour déporter les civils arméniens semble avoir suivi un schéma élaboré. La chronologie des déportations région par région indique, en effet, assez clairement que la stratégie a consisté à vider en priorité les kaza orientaux du vilayet, puis les zones rurales, autour de la capitale régionale, afin d'isoler la population arménienne d'Erzerum et de lui enlever toute possibilité de soutien extérieur. L'examen des faits montre aussi (p.359) que les organisateurs ont songé à vider les localités situées sur les itinéraires prévus pour les convois de déportés et de varier ces mêmes itinéraires, pour isoler autant que possible les groupes mis en route et réduire tout risque de résistance. On aussi, notamment dans le cas d'Erzerum, que le Comité de déportation a choisi de verser dans le premier convoi certaines catégories sociales, comme les grands négociants. Nous ne disposons pas d'éléments sûrs pour expliquer ce choix, mais on peut pen­ser que l'expulsion rapide de ces hommes influents, qui avaient pesé sur Hasan Tahsin et devaient avoir des appuis au sein de la population turque d'Erzerum, était, après l'arrestation de l'élite politique et intellectuelle fin avril, une mesure judicieuse. L'isolement progressif d'Erzerum n'a toutefois pas été sans inconvénients. La nou­velle du massacre des villageois de la plaine ou des habitants des kaza périphériques est rapidement parvenue jusqu'aux autorités arméniennes. Le primat Smpat Saadétian est donc intervenu auprès du vali, conformément aux pratiques en usage dans l'Empire ottoman, pour lui demander si les Arméniens d'Erzerum allaient subir le même sort. Mgr Saadétian lui a demandé pourquoi les conscrits arméniens versés dans les amele taburi étaient victimes de meurtres en série depuis le 14 mai et pour­quoi les villageois arméniens de la plaine d'Erzerum, partis le 16 mai en trois gran­des caravanes, vers Mamahatun ont été systématiquement massacrés vers Erzincan. Comme ailleurs — nous avons déjà observé à Van et Bitlis/Mouch com­ment les vah ou mutesarif maintiennent jusqu'à la dernière minute des relations qui se veulent amicales avec les leaders civils ou religieux arméniens — Hasan Tahsin s'est voulu rassurant et a expliqué au prélat qu'il s'agissait de regrettables incidents qui ne se reproduiraient plus, car il avait pris toutes les mesures nécessaires pour empêcher les « brigands kurdes » d'attaquer les convois de déportés arméniens.

 

 

(p.362) LE DEUXIÈME CONVOI D'ERZERUM

 

Après le départ du premier convoi, le primat d'Erzerum, Smpat Saadétian, qui a reçu des informations précises sur les massacres commis dans le sancak d'Erzincan, se rend auprès du vali et du vice-consul allemand. Le premier lui affirme que les Arméniens d'Erzerum seront épargnés et que des incidents de ce genre ne se repro­duiront plus, tandis que le second lui promet sa protection. Convaincu, le prélat demande à ses ouailles d'obéir. Le deuxième convoi se met en route en direction de Bayburt le 18 juin 1915. Il est formé de 1300 familles des classes moyennes, aux­quelles se joignent en cours de route 370 familles du bourg de Garmirk (kaza de Kiskim), soit environ 10 000 personnes, escortées par des centaines de gendarmes commandés par les capitaines Muçtag et Nuri et supervisés par deux chefs de l'Organisation spéciale, le kaïmakam de Kemah et Kozukcioglu Munir. Deux res­capés de ce convoi, Garabèd Deirmendjian et Armenag Sirounian, signalent qu'en arrivant au village de Pirnagaban, à mi-chemin entre Erzerum et Bayburt, « nous avons rencontré une automobile dans laquelle se trouvaient le fameux Dr Bahaeddin Şakir et Oturakci Şevket. [...] Nous avons appris quelques jours plus tard qu'ils revenaient d'Ispir où ils avaient organisé l'extermination de tous les Arméniens de ce district ». La caravane traverse Bayburt, déjà vidée de sa population, et par­vient sans encombre à l'entrée des gorges de Kemah, au pont qui enjambe l’Euphrate. Des escadrons de çete, commandés par Oturakci Şevket et Hurukcizâde Vehib, filtrent les déportés. Plusieurs centaines d'hommes y sont séparés du convoi.

 

(p.363) La caravane continue son chemin vers le sud-ouest, jusqu'aux environs de Hasano-va, sous l'escorte de çete. Les irréguliers de l'O.S. y rackettent les déportés, qui voya­gent à pied ou en voiture et dressent chaque soir leurs tentes, et pratiquent un pre­mier massacre. Après quoi, le convoi reprend sa route, passe près de Egin/Agn et Arapkir, et arrive enfin près de Malatia. Les déportés y campent au lieudit Bey Bunar, où l'escorte d'Erzerum les remet aux autorités locales, au mutesarif de Malatia, Resjd bey. Lorsque la caravane atteint le district montagneux de Kahta, situé au sud de Malatia, à l'est d'Adiyaman, les déportés découvrent un spectacle effroyable: les gorges qui s'ouvrent après Finncilar sont remplies des cadavres des convois précédents. Ils entrent en fait dans l'un des principaux sites d'abattage rete­nus par la Teşkiât-ı Mahsusa. Celui-ci est supervisé par le député du Dersim, Haci Baloşzâde Mehmed Nuri, et son frère Ali paşa, qui ont sous leurs ordres deux chefs kurdes de la tribu des Reşvan, Zeynel bey et Haci Bedri ağa, et Bitlisli Emin, un com­mandant de gendarmerie en retraite. Parvenus dans les gorges, selon un rituel bien établi, Zeynel bey dirige les opérations depuis une hauteur. Il fait d'abord sor­tir les hommes du convoi, puis les fait exécuter. L'opération ne dure pas moins d'une heure et demi. D'après Alphonse Arakélian, qui se trouvait dans ce convoi, 3 600 personnes perdent la vie, mais une centaine d'hommes survivent. Un de ses compagnons, Sarkis Manoukian, affirme de son côté que 2 115 hommes ont alors été assassinés dans les gorges de Kahta. Le lendemain les déportés, rejoints par les hommes rescapés, voient arriver un inspecteur (mufettiş, représentant

« officiellement » le mutesarif de Malatia, et le kaïmakam d'Adiyaman », qui font procé­der à la fouille des déportés et à la confiscation « des tentes, des tapis et de tout ce qui semblait avoir quelque valeur », ainsi que des montres, bijoux, argent, chèques. Les survivants reprennent leur route et rencontrent en chemin le kaïmakam d'Adiyaman, Nuri bey, probablement venu évaluer les effets du traitement imposé aux déportés et prélever la part des biens arméniens qui revient à l'O.S. Les dépor­tés retrouvent les rives de l'Euphrate à Samsad où les gendarmes jettent à l'eau les « impotents et les malades » et enlèvent des jeunes filles et des enfants. Quatre mois après le départ du deuxième convoi, « les débris d'une soixantaine de familles » arri­vent à Suruc (sancak d'Urfa), puis sont orientés vers Rakka et le désert syrien. Grâce au témoignage de B. Vartanian, on sait par ailleurs ce qu'il est advenu des hommes du convoi détenus à Kemah. Ce groupe comprend entre 900 et 1000 indi­vidus, qui sont soigneusement fouillés et dépouillés de leurs avoirs sur la route de Kemah par leur escorte. Sur place, 300 Arméniens sont entassés dans une écurie, sans nourriture ni eau et il leur faut soudoyer les gardiens pour qu'ils acceptent d'ouvrir la porte pour laisser entrer un peu d'air ou leur donner de l'eau puisée dans l'Euphrate, payée au verre. D'un autre groupe de 160 hommes enfermés dans l'église, les gardiens soutirent 2 000 LT sous forme de chèques en leur pro­mettant de les libérer. Au petit matin, lorsque le commandant arrive, la liste des déportés présents est dressée, avec mention de leur provenance et de leur âge. Le même officier les informe qu'ils vont être versés dans des bataillons de travail, mais que pour des raisons de sécurité, il serait préférable qu'ils lui remettent argent et objets précieux. À demi convaincus par ces propos rassurants, les déportés ne lui livrent que 14 LT, quatorze montres et des bagues. Après quoi, les çete entrent dans l'étable et sortent les hommes ligotés par groupes de quinze à trente individus chacun. (p.364) Les personnes les plus aisées sont attachées deux par deux, dos à dos, ce qui a pour effet d'entraver leur marche. Nous sommes le 18 juillet. La prison est égale­ment vidée de ses derniers détenus, une vingtaine de Dachnakistes — Vagharchag Zoriguian, Bédros Baghdiguian, Chah-Armèn, Vahan Dandiguian, etc. — qui ont demandé à être attachés et à mourir ensemble.

Ces groupes d'hommes ligotés sont ensuite escortés vers le pont des gorges de Kemah, vers l'Euphrate. L'opération est dirigée par le maître des lieux, Çetebaçi Jafer Mustafa, qui choisit les hauteurs sur lequelles les groupes sont exterminés, puis poussés dans les flots tumultueux de l'Euphrate.

Vartan Der Azarian est tué parmi les premiers. Il demande à ceux qui survivraient d'informer sa famille de l'endroit où il a été exécuté. Les çete circulent parmi les groupes qui attendent leur tour pour collecter de l'argent dont les déportés n'auront plus besoin. Certains irréguliers regrettent peut-être de devoir accomplir une telle besogne: « Nous ne faisons, disent-ils, qu'appliquer les ordres du gouvernement», allant jusqu'à affirmer qu ils rassemblent ces sommes « pour les distribuer à vos familles qui sont restées plus loin ».

À la nuit tombée, il reste encore dix « cordées » et le chef çete Jafer ordonne de ces­ser d'appliquer la méthode habituelle, qui consiste à exécuter les groupes un à un, et de les liquider en bloc. Lorsque la cordée de notre témoin arrive au bord de la falaise qui domine l'Euphrate, elle découvre des centaines de corps inanimés en contrebas, que des çete examinent, achevant les blessés à la baïonnette. De ce dernier groupe exécuté dans la pénombre, avec moins de soin que durant les heu­res précédentes, quatre hommes blessés ont survécu, car protégés par les cadavres sous lesquels ils se sont retrouvés: Boghos Vartanian, notre témoin, Bédros Baghdassarian et deux paysans de la plaine, Yervant Kloyan et Haroutiun Mnatsa-ganian. Après avoir longé la rive gauche de l'Euphrate en direction de l'est, les rescapés décident finalement de s'orienter vers le Dersim, dont les Kurdes locaux ont la réputation, justifiée, de protéger les déportés arméniens. Plus loin, Toros s'écroule sur le sable, incapable de poursuivre.

Après quatre jours de marche, ils parviennent le 22 juillet au Dersim où les Kurdes les nourrissent et les orientent vers leurs alpages. Krikor, un orphelin arménien âgé de 10-12 ans, rencontré en chemin, guide Boghos Vartanian et lui donne son pain pour la suite du voyage. Pénétrant toujours plus profondément dans le Dersim, il rencontre seize Arméniens de Kampor/Koghk (kaza de Ispir/Sper), puis, le 28 juillet, deux familles d'Erzincan dont les femmes soignent ses blessures et le nourris­sent. Le cas de ces Arméniens réfugiés au Dersim n'est pas si rare. B. Vardanian en rencontre d'autres, comme le P. Arsen Archagouni, du village d'Ergans (kaza d'Erzincan), établi dans le campement d'Ali Said Aga, où notre fugitif reste plus de dix mois, jusqu'à la prise d'Erzincan par les forces russes, au printemps 1916. De retour à Erzerum, B. Vardanian découvre les quartiers arméniens en ruine, les mai­sons incendiées.

 

 

LE TROISIÈME CONVOI D'ERZERUM

 

La troisième caravane part le 29 juin 1915. Elle est composée d'environ 7 000 à 8000 personnes, y compris 500 familles du district de Khodortchour, dirigées vers Bayburt et Erzincan. À Içkale, à dix heures de marche de la ville, 300 hommes sont (p.365) séparés du convoi et assassinés. Plus loin, à Kemah, on y sépare les mâles qui sont emmenés dans les gorges de l'Euphrate pour les assassiner. Des centaines d'hom­mes de ce groupe résistent cependant aux assauts des çete, avant de céder. Les sur­vivants sont liquidés dans une gorge, au sud de Malatia, par le fameux Zeynel bey et seuls quelques dizaines de femmes et enfants de ce convoi parviennent finalement à Mosul.

18:16 Écrit par Justitia & Veritas dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

massacres des chrétiens arméniens par les islamistes turcs

LE QUATRIÈME CONVOI D'ERZERUM

 

Cette caravane quitte Erzerum pour Bayburt le 18 juillet, avec 7000 à 8000 person­nes, essentiellement les ouvriers des fabriques militaires, les familles de soldats, de médecins militaires, de pharmaciens et le primat du diocèse, Mgr Smpat Saadétian, le P. Nersès, prélat d'Hasankale. L'une des premières victimes de ce groupe est Mgr Smpat, auquel les çete font creuser sa propre tombe, dans le cimetière d'Erzincan, avant de le « déchiqueter et jeter dedans », sous les yeux d'un vétérinai­re grec de l'armée, M. Nicolaki. Le circuit bien rodé de l'Organisation spéciale prend ensuite en charge le convoi : les hommes à Kemah et les femmes et enfants à Harpout. Environ trois cents rescapés, dont deux hommes déguisés en femme, parviennent à Cezire, puis Mosul.

 

(p.368) Il semble donc que dès l'origine, le CUP a prévu de récupérer les enfants âgés de moins de cinq ans pour les intégrer dans la grande famille turque. La limite men­tionnée ici laisse entendre que cette « intégration » était conditionnée par l'âge supposé au-delà duquel la mémoire des origines risque de survivre. Il est intéres­sant de noter ici combien les femmes et les enfants arméniens constituent une den­rée recherchée. S'il y a rejet des Arméniens, il s'agit d'un rejet de leur identité. (…)

 

(p.369) Kèghvart Loussiguian, qui était probablement dans la même caravane, rapporte que son groupe a été transféré à deux heures de distance de la ville, où les hommes ont été séparés et massacrés. À Plour, le convoi a été attaqué par des çete kurdes, qui ont égorgé les derniers hommes du groupe, Hagop Aghababian, Zakar Cheyranian et Garabèd Loussiguian, le frère du témoin, puis pillé les déportés et enlevé nombre de jeunes femmes. A Kemah, les çete ont constitué des groupes séparés de femmes, de jeunes filles et d'enfants, qui ont été présentés à des Turcs spécialement venus d'Erzincan : quatre cents femmes et jeunes filles ont été sélectionnées, mais une partie d'entre elles est parvenue à se jeter dans l'Euphrate. D'après K. Loussiguian, il y avait à Erzincan environ trois cents femmes d'Erzerum « mariées » à des militaires et deux cents à des fonctionnaires. Elle-même « apparte­nait » à un kadi dénommé Şakir.

Il semble que l'Euphrate ait également servi à noyer, au niveau des gorges de Kemah, 2833 enfants du kaza de Bayburt, qui avaient dépassé la limite d'âge tolérée.

 

 

KAZA DE HINIS/KHNOUS

Les habitants des vingt-cinq villages arméniens du kaza de Hinis/Khnous, abritant 21 382 âmes, situés dans une zone isolée au sud du sancak d'Erzerum, ne subi­rent pas le lot quotidien des autres localités de la région, mais furent massacrés sur place. Comme ailleurs, l'arrestation des élites locales constitue ici le début des opérations. Dans le chef lieu, à Khnous, un comité de déportation a été formé avec (p.370) Nusreddin effendi, Haci Isa, Fehim effendi, Şükrü Mahmud Agaoglu, Egid Yusuf Ağaoğlu, et présidé par Şeyh Said. C'est ce comité qui a recruté des çete au sein de la population turque locale et a fait des déclarations publiques dénonçant le danger que représentent pour l'islam les Arméniens, « qui s'apprêtent à s'allier à leurs frè­res de Russie pour massacrer les musulmans ». Le kaza a subi ses premiers mas­sacres en avril, lorsque le commandant d'escadron çete Hoca Hamdi bey et ses hommes, qui étaient cantonnés dans un village arménien situé à l'est du Jcoza, à Gopal, ont attaqué deux localités voisines, Karaçoban (2571 âmes) et Gôvenduk/ Géovèndoug (1556 âmes), massacré nombre de villageois, enlevé des jeunes fem­mes et pillé les lieux. (…) Les pre­mières victimes des « déportations », qui commencent le 1er juin 1915, sont les villageois de Karaçoban, ou ce qu'il en reste, lesquels sont égorgés dans les sillons creusés par les eaux de la fonte des neiges, dans les gorges de Çag. Le bourg voisin de Géovèndoug subit le même sort, le jour même, tandis que les villages de Bournaz/ Pournaq (449 âmes) et Karaköprü (1161 âmes) subissent à leur tour les assauts des çete: leur population est liquidée à l'arme blanche dans un endroit isolé.

 

(p.373) D'après le témoignage de Mme Aghasser, nombre de femmes se sont jetées à l'eau au pont de Palou pour éviter « le déshonneur » et sont mortes noyées, si bien que des 1200 personnes du convoi initial, il n'en restait alors plus que 200 à 250. Ces rescapés ont vainement tenté de rester à Palou et ont été expédiés à Harpout, où ils sont arrivés, dénudés et affamés, au bout de vingt-cinq jours de voyage. Tandis que les autres déportés étaient envoyés vers Dyarbekir et Alep, Mme Aghasser est parvenue, avec quatre autres femmes, à se maintenir à Harpout, en se faisant recru­ter comme surveillante de l'orphelinat turc de Harpout, fondé par l'Ittihad pour y « former » les enfants arméniens aux valeurs du turquisme. Les sept cents pension­naires y étaient laissés aux soins de femmes arméniennes. Mais très vite, le kaïmakan s'est convaincu que « nous allions former des ennemis » et a ordonné la ferme­ture de l'établissement. D'après Mmc Aghasser, il a ensuite expédié les enfants vers Malatia, où ils ont été jetés dans l'Euphrate.

Le second convoi, parti de Kigi le 11 mai, comprenant deux mille villageois, dont sept cents hommes, de quinze localités de l'ouest du district, arrive dans les environs de Palou, au lieu-dit Dabalu, le 15 juin, sous la conduite de Mehmedzâde Hilmi, un membre éminent du comité de déportation de Kigi. Plus encore que la caravane précédente, ce groupe a été harcelé et pillé en cours de route et les déportés sont dans un état pitoyable, pratiquement nus. C'est dans les environs de Dabalu, au pont de Palou, que des escadrons de çete liquident les hommes, avant de laisser la population locale investir le camp.

 

(p.374) Le dernier convoi, comprenant les villageois de trente-cinq localités, dont Temran, Oror et Arek, est mis en route le 16 juin 1915. Il est attaqué et pillé une première fois au lieudit Sarpiçay, dans le kaza de Akpunar, par Osman bey, mudir du nahie de Çilheder, qui ordonne à ses çete kurdes de massacrer les déportés. Au cours de la fusillade, H. Sarksian perd son père et son oncle, et décrit la panique indes­criptible qui s'empare des déportés qui fuient dans tous les sens. Au cours de la nuit, les çete fouillent les cadavres et achèvent les blessés. C'est par la menace que les responsables du convoi récupèrent le lendemain les femmes et les enfants, accueillis dans un village kurde des environs, pour les remettre en route vers Palou. Comme les autres caravanes, ces déportés sont parqués à la périphérie de la ville, près du village de Dabalu, jonché de cadavres, dont l'église a été incendiée et les maisons pillées. Sur le pont de Palou, les déportés sont massacrés à la hache et jetés dans l'Euphrate. Dans sa fuite éperdue vers le Dersim, qui semble être le seul asile possi­ble pour les fugitifs, notre témoin voit des ouvriers affairés à détruire les églises et les cimetières. Un Kurde qui l'accompagne un moment lui dit : « C'est le gouverne­ment qui a ordonné de les détruire afin qu'il ne reste plus une trace indiquant qu'il s'agissait d'un village arménien ».

Le 20 juin 1915, les survivants des derniers convois, environ 2 500 personnes, dont 350 hommes déguisés en femmes, sont expédiés vers le sud, par le fameux pont de Palou. Après trois jours de route ceux-ci parviennent à 5 km d'Argana Maden, où les derniers hommes sont soigneusement identifiés et assassinés à l'arme blanche, des jeunes femmes vendues à la population locale. Les derniers déportés arrivent à Dyarbekir après une marche de cinquante jours. Ils y sont parqués dans un champ hors les murs, où ils reçoivent la visite du vali, le Dr Mehmed Resjd, et de notables locaux qui prélèvent quelques jeunes filles. Parvenus à Mardin, ces rescapés dénu­dés en chemin sont vêtus et nourris par des chrétiens syriaques et logés dans des maisons incendiées, dont les caves sont pleines de cadavres carbonisés. Après enco­re vingt jours de marche, ils atteignent Ras ul-Ayn, où le dernier homme est assas­siné par les Çerkez.

Au total, ce sont environ 3000 déportés de Kigi, tous convois confondus, qui attei­gnent Ras ul-Ayn. Mais un mois plus tard, ils ne sont plus que sept cents : la famine et le typhus ont fait des ravages. Quatre cents sont envoyés par train à Hama et Homs, 300 autres à Der Zor, on recense quinze à vingt survivants fin 1916. D'après Vahan Postoyan, il y eut 1 500 personnes assassinées dans les villages avant la déportation, mais 461 femmes et enfants récupérés au sein de la popula­tion musulmane après l'arrivée des forces russes dans la région. Les déportés furent principalement massacrés à Tchan/Çan (3000), à Tepe (2500), au pont de Palou (10000), à Kasrmaden, vers Harpout (13 000).

 

LES DÉPORTATIONS DANS LE KAZA DE KISKIM-KHODORTCHOUR Le kaza de Kiskim, où se trouvaient les treize villages de Khodortchour, abritant 8136 Arméniens, pour la plupart de confession catholique, était une des régions les plus isolées du vilayet d'Erzerum, zone montagneuse propice à l'élevage. Les (p.375) villageois de Khodortchour sont riches et plutôt pacifiques. Lorsque la mobilisation générale a été décrétée, ils ont préféré payer le bedel, y compris pour les personnes travaillant à l'étranger, afin de ne pas avoir à servir dans l'armée ottomane. Ils ont en outre assuré, dès la fin août 1914, l'hébergement et l'entretien de plusieurs bataillons de l'armée ottomane et un peu protesté lorsque l'armée a réquisitionné tous leurs chevaux et mulets, mais sans effet. En décembre 1914, le bourg de Garmirk a également reçu la visite d'une trentaine de çete, qui ont pillé, bastonné et taxé les villageois à hauteur de 300 LT, mais il s'agit somme toute de pratiques classiques. Les perquisitions de février 1915, menées par les gendarmes pour col­lecter les armes, sont apparues plus inquiétantes, d'autant qu'elles ont donné lieu à des tortures et à des arrestations de notables, comme à Mokhragoud (Haroutiun Dzariguian) et à Khodortchour (Joseph Mamoulian).

Majoritairement catholiques, les Arméniens de Khodortchour avaient jusqu'alors bénéficié de la protection des diplomates français ou austro-hongrois, et il est pro­bable qu'au moment où ils ont reçu l'ordre de déportation, ils espéraient que l'am­bassadeur d'Autriche-Hongrie veillerait sur leur sécurité. II est intéressant d'observer que plusieurs mois de négociations, de juin à septembre 1915, ne permirent au vice-consul allemand d'Erzerum, sollicité par l'ambassadeur autrichien, de sauver du massacre qu'une douzaine de sœurs arméniennes de l'Immaculée-Conception et quelques moines mékhitaristes, mais aucunement les catholiques de Kho­dortchour. En mai 1915, les autorités locales procédèrent au contraire à l'arresta­tion de vingt-sept curés, formés à Rome ou au séminaire Saint-Sulpice de Paris, comme le primat Haroutiun Tourchian, ainsi que d'une trentaine d'instituteurs. Fin mai, le kaïmakam Necati bey convoque les notables pour les informer de l'ord­re de déportation et du fait qu'ils ne sont pas autorisés à vendre leurs biens avant leur départ. Quelques notables locaux les encouragent néanmoins à leur confier leurs biens jusqu'à leur retour. Parmi les principaux organisateurs des déportations et du pillage des biens arméniens, outre le kaïmakam Necati, on note la présence de notables locaux comme Ali beg, Sahuzoğlu Dursun, Kurdoğlu Mahmud et Ômerzâde Mehmed.

 

 

(p.376) LES DEPORTATIONS DANS LE SANCAK D’ERZINCAN

Dans les villages arméniens de la plaine, le 23 mai dans la soirée, le mutesarif d'Erzincan, Memduh, est arrivé à la tête de gendarmes, de çete et de paysans turcs des villages environnants, soit environ 12 000 hommes armés: ils ont investi les villages et les monastères. Quelques jeunes gens sont bien parvenus à s'enfuir dans la montagne, mais les hommes des maisons de la plaine ont été méthodiquement supprimés du dimanche 23 mai au mardi 25, tandis que les femmes et les enfants étaient expédiés vers le cimetière arménien d'Erzincan. D'après les témoins, les (p.377) villages ont été attaqués par surprise, après que les forces mobilisées les ont soi­gneusement isolés les uns des autres, et les hommes exécutés par petits groupes, fusillés ou égorgés dans des fosses préalablement creusées (…)

Les gorges de Kemah, qui s'étendent sur quatre heures de marche, voient s'entas­ser les groupes comme dans un piège, dont personne ne peut s'échapper, avec d'un côté l'Euphrate déchaîné et de l'autre les falaises de la chaîne du mont Sébouh. À l'entrée des gorges, les çete, commandés par Jafer Mustafa effendi, commandant des escadrons de la Teşkilât-i Mahsusa, procèdent au dépouillement des déportés. Plus à l'intérieur sont organisés de véritables abattoirs, où environ vingt-cinq mille personnes sont exterminées en une journée. Des centaines de femmes et d'enfants se donnent la main et sautent ensemble dans le vide. Certaines jeunes filles entraî­nent même dans les flots les çete qui tentent d'abuser d'elles. Régulièrement, ces bouchers descendent sur les étroites rives de l'Euphrate pour y achever les blessés que le courant n'a pas emportés. Presque tous les convois de déportés d'Ispir, Hinis, Erzerum, Tercan, Pasin sont passés par ces gorges qui constituent un des principaux sites-abattoirs tenus par les çete de l'Organisation spéciale.

 

(p.381) On a déjà observé que dès la fin février, les conscrits combattants, originaires des vilayet d'Erzerum et de Bitlis, ont été exécutés par petits groupes. Il faut toutefois dis­tinguer le sort de ces groupes de combattants, minoritaires, de celui des soldats ser­vant dans les amele taburi, ou bataillons de travail. Concernant ces derniers, il sem­ble que leur sort ait été scellé en même temps que celui des populations civiles. C'est en effet vers le 15 mai que la décision de les liquider, dans la juridiction de la IIIe armée, a été adoptée. La méthode la plus courante est de les livrer par groupe de deux cents à trois cents hommes à des escadrons de çete, qui se chargent de les exé­cuter dans les lieux-abattoirs que nous avons déjà évoqués. C'est par exemple le cas de deux cents conscrits de Hinis massacrés à Çan, près de Kigi ou celui de qua­tre mille soldats-ouvriers originaires de Harpout, qui travaillaient sur la route entre Ho§mat et Palou, dont un déporté en fuite voit les cadavres encore peu décompo­sés, fin juin, alors qu'il fuit vers le Dersim228. Il existe aussi des cas intermédiaires, comme celui des conscrits-artisans travaillant pour l'armée ou dans des ateliers mili­taires, dont le traitement est moins systématique. Ainsi, Eghia Torossian, âgé de soixante ans, originaire de Mamahatun, est, malgré son âge, mobilisé et travaille tout d'abord à l'hôpital d'Erzincan, mais est versé dans le 35e bataillon de travail, formé de huit cents hommes, en mai 1915. Ces ouvriers sont employés dans une entrepri­se militaire située à 20 minutes du centre ville de Mamahatun. Malgré les besoins impérieux d'artisans expérimentés, même ce bataillon se trouve progressivement amputé de la majorité de ses membres, emmenés de nuit hors de la ville, par grou­pes de quinze à vingt hommes, et discrètement exécutés par des çete de l'Organisation spéciale. Deux cent trente-cinq artisans survivent néanmoins.

 

(p.382) Le télégramme-circulaire chiffré du commandant de la IIIe armée, Mahmud Kâmil, adressé depuis son quartier général de Tortum, le 10 juillet 1915, aux vali de Sivas, Trébizonde, Van, Mamuret ul-Aziz, Dyarbekir et Bitlis, est le seul document offi­ciel sur la question dont nous disposions pour l'instant. Soumise à la cour martiale durant la séance du 27 avril 1919, cette circulaire est d'une valeur inestimable, car elle confirme la détermination avec laquelle les Ittihadistes continuent à poursuivre leur projet de destruction contre les derniers Arméniens encore vivants, convertis ou « intégrés » dans des familles turques ou kurdes : « Nous apprenons que dans cer­tains villages, dont la population est envoyée vers l'intérieur, certains [éléments] de la population musulmane abritent chez eux des Arméniens. Cela étant contraire aux décisions du gouvernement, les chefs de famille qui gardent chez eux ou protègent des Arméniens doivent être mis à mort devant leurs domiciles et il est indispensable que leurs maisons soient incendiées. Cet ordre doit être transmis comme il convient et communiqué à qui de droit. Veillez à ce qu'aucun Arménien non déporté ne puisse rester et informez-nous de votre action. Les Arméniens convertis doivent également être expédiés. Si ceux qui tentent de les protéger ou maintiennent des relations amicales avec eux sont des militaires, il faut, après en avoir informé leur commandement, immédiatement rompre leurs liens avec l'armée et les traduire en justice. S'il s'agit de civils, il est nécessaire de les congédier de leur travail et de les expédier devant la cour martiale pour être jugés.

 

 

(p.386) BILAN HUMAIN

En février 1916, lorsque l'armée russe prend le contrôle de la majeure partie du vilayet d'Erzerum, il ne reste plus que quelques dizaines d'artisans ou de médecins, ainsi que deux à trois cents rescapés, majoritairement réfugiés dans les montagnes du Dersim. On compte aussi, nous l'avons dit, plus de 33 000 personnes, presque toutes originaires du sancak de Bayazid, réfugiées au Caucase, et un peu plus de 5 000 femmes et enfants survivants dans les lieux de déportation: Mosul (1 600), Urfa (300), dispersés en Syrie et Mésopotamie (2200), Alep (1000) -120 hommes constituent l'essentiel de la population mâle survivante.

 

 

(p.394-) LES MASSACRES DANS LES NAH1E D'ARDJAG ET DE TIMAR

 

(p.396-) LES MASSACRES DANS LE KAZA D'ERÇIŞ

 

LES MASSACRES DANS LE KAZA DE PERKRI (…)

 

(p.399) MASSACRES ET RÉSISTANCE DANS LE NAHIE DE VARAK

Située à une heure à l'est de Van, cette zone montagneuse, avec sur son flanc nord le monastère Saint-Grégoire et les villages de Tarman (482 âmes), Gokhbants (218 âmes), Tsorovants (100 Arméniens et 240 Kurdes) et Chouchants (559 âmes) est devenue, durant les premiers jours des massacres dans la région, le refuge de milliers de villageois des environs et du Hayots Tsor. Ce massif est d'autant plus important, qu'il communique avec le nahie d'Ardjag et la frontière persane, et contrôle l'axe Khosap/Hoçab-Baçkale, que les habitants de Van envisageaient d'em­prunter en cas de nécessité. C'est ce qui explique sans doute qu'une trentaine de gendarmes avaient assez tôt pris place dans le monastère de Varak. Le 20 avril, dans la soirée, ces gendarmes ont assassiné les deux moines, les PP. Aristakès et Vrtanès, et leurs quatre serviteurs, et ont curieusement abandonné leur position pour rejoindre la ville. C'est précisément à ce moment-là que trois mille fuyards du Hayots Tsor, de Nor Kiugh (413 âmes), de Lim (143 âmes), Zarants (240 âmes), Sévan (439 âmes), Ermants (24 âmes), Bakhézèg/Baghézig (98 âmes), Farough (210 âmes), Osguerag/Osgipag (270 âmes), défendus par soixante dix hommes, sont arrivés sur ces hauteurs. Les six mille réfugiés du mont Varak sont même par­venus à établir un lien nocturne avec la ville.

Épargné par les premiers combats, le massif a été attaqué le 8 mai, sur ordre du vali Cevdet, par des forces importantes, le « bataillon d'Erzerum », composé de trois cents cavaliers et mille miliciens et çete, soutenu par trois batteries de canons. Face à eux, les défenseurs arméniens sont répartis sur trois sites : cinquante hommes à Gokhbants, sous les ordres de Hagop Blgoyan ; deux cent cinquante au monastère de Varak, sous les ordres de Toros ; deux cent cinquante à Chouchants, sous les or­dres de Chirin Hagopian, d'Ardjag. Le premier assaut vise Chouchants qui est prise et incendiée après une faible résistance, puis Gokhbants et son monastère saint-Grégoire, qui cède : l'antique monastère de Varak et ses collections de manuscrits médiévaux sont la proie des flammes. En trois jours, les six mille personnes concen­trées ici parviennent, de nuit, à rejoindre la ville. D'après une source arménienne, Cevdet n'a pas cherché à contrecarrer l'entrée des réfugiés en ville, « afin d'affamer mieux et plus vite la population, pour vaincre l'opiniâtreté des défenseurs.

 

(p.400) C'est peu après le début des combats qu'un témoin et acteur majeur des événe­ments de Van, Rafaël de Nogales, un officier vénézuélien mis à la disposition du vali de Van, arrive par bateau au port de Van, dans la nuit du 21 au 22 avril. Après avoir assisté au massacre des Arméniens d'Adilcevaz la veille, il a pu observer, depuis le lac, la lueur grandiose qui se dégage des « villages incendiés », notamment de celui d'Ardamèd où les familles aisées de Van passent l'été et dont l'église flambe « comme une torche ». Le lendemain matin, alors qu'il entreprend une inspection des positions dans les deux parties de Van, R. de Nogales est témoin de l'arrivée de plusieurs centaines de Kurdes convoqués pour « tuer tous les Arméniens » et assiste « aux bacchanales » de la Barbarie, à la chasse aux quelques Arméniens qui n'ont pas pu passer dans l'un des quartiers entrés en résistance. Malgré son insistance, il ne peut sauver deux jeunes gens des mains des çete Kurdes qui ignorent ses ordres et exécutent les deux Arméniens316. Aux abords d'Aykestan, devant la mission amé­ricaine, il détourne les yeux devant le spectacle de chiens se disputant des cadavres; plus loin, il voit « la populace musulmane qui recherche avec zèle des trésors » dans les maisons arméniennes restées hors de la zone des combats et le soin avec lequel les autorités font incinérer les corps des victimes arméniennes pour dissimuler les « traces de leurs crimes »

(p.401) Rafaël de Nogales /officier vénézuélien/ est bien conscient que « la seule offense politique (...) de ces cen­taines de femmes et d'enfants innocents consiste dans le fait qu'ils sont chrétiens ». Il n'en accepte pas moins la mission que lui confie Cevdet : prendre « la direction du siège » et coordonner les batteries de canons qu'il positionne dans la citadelle321.

(…) Selon le propre témoignage de l'officier vénézuélien, Cevdet est excédé par cette « héroïque résistance de Van » — l'expression est de Nogales —, malgré les violents assauts menés par les forces régulières ou les çete et le « déluge de feu » qui s'abat (p.402) sur la ville. Après cinq jours de combats et des pertes humaines non négligeables, le commandant des opérations observe une démoralisation des troupes de volontaires kurdes et turcs, dont les premiers « s'évaporent par centaines lorsque le siège se pro­longe ». Parmi les mesures prises par Cevdet, Nogales note que le vali a donné l'ordre de bombarder la mission américaine, même s'il lui a affirmé qu'il s'agissait d'une erreur : la suite montrera qu'il était déterminé à liquider les « giavur améri­cains ». Cevdet a aussi exigé le bombardement de la cathédrale des Saints Pierre-et-Paul, « monument d'une valeur historique incontestable » de la vieille ville.

 

(p.407) Au total, lorsque le kaza de Chadakh passe sous le contrôle des forces russes, tous les villages de l'est et de l'ouest sont détruits et leurs populations entassées à Tagh, tandis que les villageois du sud sont regroupés à Gaghbi, Gadjet et Armchad, ou ont fui vers Moks ou Sindguin373. Signe assez révélateur de l'influence des fonctionnai­res ou chefs tribaux locaux, les quarante-cinq villages du kaza de Moks et ses 4459 Arméniens n'ont jamais été inquiétés, grâce à la protection d'un chef kurde, Murtula beg, qui a refusé d'appliquer les ordres venus de Van.

 

 

BILAN DES ÉVÉNEMENTS D'AVRIL-MAI 1915

 

(p.408) Le bilan général dressé par l'armée russe, lorsqu'elle prend le contrôle du vilayet de Van, fait état de 55 000 cadavres découverts et incinérés par ses soins en mai 1915, soit un peu plus de 50 % de la population arménienne du vilayet. Mais au-delà des pertes humaines, il faut aussi noter que les villages arméniens du vilayet ont systématiquement été pillés et incendiés, laissant la population rescapée, concen­trée à Van, au Chadakh et dans le Moks, dans une situation précaire. On peut en fait parler d'une région quasiment dépeuplée, puisque les habitants musulmans ont fui la région dans les bagages de l'armée turque.

 

 

RETRAITE TURQUE ET AVANCE RUSSE

 

(…) D'après Sébouh, les troupes turques ont systématiquement massacré tous les villa­geois arméniens qu'elles ont rencontrés sur leur route.

Après bien des détours, dont l'objectif est de s'éloigner toujours plus des forces rus­ses vers le sud-ouest, les troupes turques franchissent le Tigre le 7 juin et parvien­nent le 9 à Khisgir/Hisgir en même temps que le colonel Isak et le « fameux tribun » (p.409) Ömer Naci, membre éminent de l'Organisation spéciale, qui rentrait probable­ment de Perse pour participer aux opérations prévues dans le vilayet de Bitlis. À l'approche de Siirt, dans le kaza de Şirvan, le Corps expédionnaire exécute une vingtaine de Nestoriens arménophones à Gundeş/Goundé Déghan. Ces violen­ces annoncent les crimes qui sont commis au cours des semaines suivantes dans tout le vilayet de Bitlis.

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Russie à la rescousse, ...

LE REPLI RUSSE ET L'ÉVACUATION DE VAN ET DE SA RÉGION

 

(…) Les forces russes ont, en effet, abandonné Van le 3 août, obligeant l'administration arménienne à évacuer la population de la ville et des zones rurales. Plusieurs dizai­nes de milliers de personnes se mettent en branle en direction du nord, mais sont attaquées par des çete kurdes et des Turcs dans une gorge de la région de Perkri : près de mille six cents personnes y sont ainsi massacrée. Cevdet bey a même repris le contrôle de Van, accompagné de quatre à cinq cents çete çerkez et kurdes, qui ont exterminé quelques centaines de vieillards et de malades qui n'avaient pas pu quitter la ville. La nouvelle défaite subie par les Turcs sur le front Olti-Sarikamiş-Alaşkert change cependant la donne et quelques jours après, les Russes reprennent le contrôle de la région de Van, désormais désertée.

 

(p.413) existence de « bataillons de bouchers » (kasab taburiler) sous les ordres du vali Cevdet, opérant dans le vilayet de Bitlis

 

(p.415) Il faut aussi noter que Halil et Cevdet ont, en cours de route, entamé les opérations de liquidation dans la région de Siirt: les trente-cinq villages des kaza les plus orien­taux, de Pervari, Bohtan/Eruh et §arnag, qui comprenaient environ six mille Arméniens, ont été littéralement désintégrés lors du passage des forces comman­dées par Halil et Cevdet, et leurs populations exterminées sur place. À Siirt, les auto­rités locales ont anticipé l'arrivée de Cevdet et de ses bouchers. Quatre jours avant, le 9 juin, le primat arménien du diocèse, Yéghiché, l'évêque des Chaldéens, Addaï Şer, l'abuna des Syriaques, Ibrahim, ainsi que dix notables ont été arrêtés et fusillés le lendemain, à une demi-heure de la ville. Le 11 juin, six cent soixante-dix hommes de Siirt, sur une population arménienne totale de 4032 âmes, ont été convoqués à la caserne, pour assurer les transports militaires à destination de Bitlis. Mais ils ont été arrêtés et fusillés le lendemain, à une demi-heure de la ville, dans les gorges de Vedi Ezzreb. Le 13 juin, quand Cevdet arrive, il se charge d'achever le travail en fai­sant interpeller les hommes restants, d'âge plus mûr, qui sont égorgés sur la place centrale au cours des jours suivants.

 

(p.417) Ce jour-là commencent le nettoyage des Arméniens de Bitlis, avec l'interpellation du pasteur Khatchig Vartanian et, le lendemain, une opé­ration contre la mission américaine : celle-ci est encerclée par des soldats et des gen­darmes, qui se saisissent des quelques pharmaciens, infirmiers et enseignants armé­niens qui y travaillent. Il semble que la présence de ces missionnaires étrangers embarrasse au plus haut point les autorités. Quand celles-ci procèdent, le même jour, à l'arrestation de tous les mâles, le pasteur G. Knapp vient immédiatement demander des explications à Mustafa Abdulhalik. Toujours aussi courtois, ce dernier justifie ces emprisonnements par des informations faisant état de lettres en prove­nance de Van, reçues par « certains Arméniens » de la ville : « L'arrestation de tous les hommes vise à découvrir quels sont les destinataires [de ces lettres] ». Ces piè­tres excuses, inspirées par le discours officiel, ne peuvent suffire à dissimuler l'objec­tif recherché par la rafle systématique des mâles âgés de plus de dix ans dans les rues, les écoles, le bazar et les maisons, accompagnée de violences inouïes: élimi­ner d'emblée tout risque de résistance. Chaque jour, depuis le 22 juin, ces hommes sont escortés hors de la ville, par petits groupes, attachés par dix ou quinze, selon la longueur des cordes disponibles, puis assassinés au fusil, à la hache, à la pelle, au pieux. Il faut pas moins de quinze jours pour éliminer entièrement la population mâle de Bitlis. Dans la déposition à charge qu'il fait devant la cour martiale, en 1919, visant les agissements du commandant en chef de la IIIe armée, le général Mahmud Kâmil, le colonel Nusuhi bey, qui servait dans la région de Bitlis, note au passage que les Arméniens de Bitlis ont été assassinés « à une demi-heure de la ville, dans une vallée » où « ils ont versé sur eux du pétrole et les ont brûlés ».

L'arrivée à Bitlis, le 25 juin, de Cevdet et de ses 8 000 « bouchers humains » a eu pour effet non seulement de maintenir à distance les forces russes qui se trouvaient alors à une heure de Bitlis, au Han Alam432, mais aussi de couper toutes les com­munications de la ville avec l'extérieur. Les autorités peuvent désormais travailler dans la sérénité. Pour mieux marquer son arrivée, Cevdet bey fait immédiatement torturer Hokhiguian et quelques autres leaders dachnakistes de la ville, qui sont ensuite pendus sur une hauteur voisine, à Taghi Kloukh. Après quoi, il s'attaque aux notables emprisonnés, auxquels il extorque 5 000 L.T. et exige de deux d'entre eux « la main » de leurs filles, Araxi et Armenouhi.

Sans doute pour en finir plus vite, sept cents hommes sont escortés à six mille de la ville, exécutés et jetés dans des fosses qu'on leur a fait creuser436. Les enfants en bas âge ne semblent pas non plus avoir été épargnés : tous les garçons de un à sept ans ont été ramassés dans les familles, emmenés hors de la ville, jetés dans une vaste fosse, aspergés de kérosène et brûlés vifs, « en présence du vali de Bitlis ». Femmes et enfants n'entrant pas dans la catégorie évoquée, soit environ huit mille âmes, de la ville et des villages environnants, subissent un sort différent. La police commence à les rafler les 29 et 30 juin. Ils sont d'abord parqués deux jours durant dans quelques grandes maisons de la ville ou dans la cour de la cathédrale, puis conduits, début juillet par une escorte de gendarmes et de policiers à la sortie sud de Bitlis, au niveau du pont des Arabi, à l'entrée des gorges du même nom, où ils séjournent durant près de quinze jours. Le lieu sert en fait de marché où chacun (p.418) peut prélever la femme, la jeune fille ou l'enfant désiré sans aucune entrave. Quand prend fin cette vaste enchère, au cours de laquelle deux mille personnes sont préle­vées, les six mille malchanceux restants sont attaqués à l'aube par les escadrons de çete de Cevdet: plusieurs centaines y perdent la vie. La caravane des survivants prend ensuite la route de Siirt, encadrée par des gendarmes. Elle est de nouveau harcelée à Dzag Kar par des çete. Les débris du convoi continuent leur chemin au-delà de Siirt, vers Midyat, où environ un millier de déportés sont assassinés, laissant à une trentaine de survivants la possibilité de continuer leur chemin.

Vers la mi-juillet, il ne reste plus à Bitlis qu'une douzaine d'hommes — des artisans considérés comme indispensables pour l'armée — et aussi des femmes et des jeunes filles qui sont détenues chez l'ancien député Sadullah, chez le mal mudir, le directeur de la poste, Hakki, le patron du hamam, etc. . (…) L'arrestation dans la mission américaine d'une orpheline âgée de deux ou trois ans, fille d'un instituteur arménien de Tatvan, est exemplaire du zèle manifesté par la police locale. Il est vrai que cette fillette répète à qui veut l'entendre le nom du Kurde qui a assassiné son père. Les jeunes filles arméniennes de l'école américaine, bien éduquées et polyglottes, attirent la convoitise des officiers jeunes-turcs, qui sem­blent même avoir fait pression sur le vali — c'est du moins ce qu'il affirme aux Américains — pour qu'elles leur soient remises. Il est plus vraisemblable de pen­ser qu'elles étaient destinées à disparaître, comme leurs congénères, quoique la conception biologique du turquisme en usage ne s'opposât pas à ces alliances. Ces jeunes filles de l'école américaine échappent finalement à la mort grâce au méde­cin-chef de l'hôpital militaire turc, Mustafa bey, un Arabe éduqué en France et en Allemagne, qui a conscience que « la présence de ces filles dans l'école était une épine constante dans la chair du gouvernement ». Il s'oppose néanmoins avec cons­tance à leur déportation, se mettant à dos les officiers turcs qui attendent impatiem­ment l'aubaine, en se retranchant derrière le fait que ces jeunes filles lui sont abso­lument indispensables pour le bon fonctionnement de l'hôpital. Devant sa résis­tance, l'affaire prenant une certaine ampleur, Mustafa Abdulhalik n'a d'autre choix que de soumettre l'affaire à Cevdet, qui ne vient qu'occasionnellement en ville, occupé qu'il est dans la plaine de Mouch. Au-delà du sort de ces jeunes filles, on observe donc que Cevdet, à la fois chef militaire et ancien vali, a autorité sur Abdulhalik. Quoi qu'il en soit, il tranche en faveur du médecin militaire447.

 

(p.419) (…) les rives du Bitlis Çay sont couvertes de monceaux de cadavres en putré­faction; en bien des points la route est obstruée par des montagnes de corps inertes et les bas-côtés jonchés de restes des déportés de Bitlis et de sa région.

 

 

LES BOURREAUX DE BITLIS

 

Dans les premiers jours de juillet, alors que les derniers convois de femmes et d'enfants sont massacrés à Dzag kar (« Pierre percée » en arm.), les principaux responsables de ces exactions, le lieutenant-colonel Halil, oncle du ministre de la Guerre, Cevdet bey, beau-frère d'Enver, Mustafa Abdùlhalik, beau-frère du ministre de l'Intérieur, et le commissaire Turfan assistent à un banquet, dans une auberge voisine du lieu des boucheries, avec les principaux bourreaux. Pour divertir les convives et parachever le travail, le prélat des Arméniens et quelques notables épar­gnés jusqu'alors, y sont fusillés, au cours de la nuit, par des gendarmes.

 

(p.420) Un capitaine de l'Etat-major de l'armée ottomane du front du Caucase, qui a visité Bitlis après l'extermination de sa population arménienne, à l'automne 1915, avoue qu'il y restait alors trois cents jeunes filles, parquées sous surveillance dans la cathé­drale arménienne de la ville: elles servaient à soulager les officiers et soldats de pas­sage, en route pour le front.

Lors de son passage, la plupart sont atteintes de mala­dies vénériennes et le commandant militaire de la place se voit contraint d'éradiquer ce fléau qui touche les soldats : il fait empoisonner ou exécuter ces jeunes filles, avec la bénédiction de Mahmud Kâmil, le commandant en chef de la IIIe armée.

 

 

LES MASSACRES DANS LE SANCAK DE MOUCH

(p.421) L'extermination des 141 489 Arméniens du sancak de Mouch et la destruction des deux cents trente-quatre localités où ils vivaient, constituaient pour les autorités turques un objectif incomparablement plus difficile à atteindre que le nettoyage des régions de Bitlis et Siirt. Les deux vagues de conscriptions d'août 1914 et mars 1915 ont, nous l'avons déjà souligné, presque vidé la région de ses forces vives et donc considérablement affaibli les capacités d'autodéfense des Arméniens. Pour les autorités, la priorité est manifestement de liquider la population du Sassoun et de prendre le contrôle de ces montagnes-refuges. En mai, elles ont lancé une pre­mière offensive en faisant appel à des tribus kurdes — Belek, Bekran, §ego, etc. —, qu'elles ont armées, mais l'attaque a été repoussée. On note d'ailleurs que ces opérations ont été menées en même temps que celles qui visent les populations civi­les des kaza situés au sud du Sassoun, Silvan et Beçiri, et dans le nord du sancak de Mouch, à Bulanik. Ce qui laisse supposer que l'étape suivante était la liquidation du « gros morceau » central que constituaient les cent-trois villages de la plaine de Mouch, avec ses soixante-quinze mille six cents vingt-trois Arméniens. L'échec de l'offensive sur le Sassoun, opérée par des çete kurdes, a donc probablement convaincu les Jeunes-Turcs de faire exceptionnellement appel à des forces « régu­lières » pour venir à bout de ce noyau dense. C'est sans doute ce qui explique la rela­tive accalmie observée à Mouch au cours du mois de juin : les vexations et les pilla­ges de villages « cessèrent soudain et l'ordre recommença à régner à Mouch » durant trois semaines. Les forces de Halil et de Cevdet sont alors occupées à liquider les Arméniens des sancak de Siirt et de Bitlis et ne se rendent disponibles qu'au début du mois de juillet. Cevdet et le lieutenant-colonel Kâsim bey, accompa­gnés d'une division, ont abandonné Halil à Bitlis, où celui-ci achève la besogne, pour rejoindre la plaine de Mouch au début de juillet. Halil et son corps expédi­tionnaire ne les rejoignent que le 8 juillet 1915, avec des canons de montagne. Les autorités ont toutefois besoin, pour mettre toutes les chances de leur côté, de mobiliser les forces locales. L'arrivée à Mouch, dans le courant du mois de juin, d'un personnage central, dignitaire religieux kurde, député au Parlement ottoman, Hoca Ilyas Sâmi, permet justement de catalyser les populations musulmanes de la région. Son retour de Constantinople ne semble pas fortuit : il aurait été appelé à l'aide par le mutesarif Servet, mais il vient en fait d'être nommé inspecteur du CUP à (p.422) Mouch. Comme dans les autres vilayet, un Comité opérationnel est créé sous sa présidence, avec le mutesarif Servet, Halil [Kut], Falamaz bey, cousin germain de Hoca Ilyas, Derviç bey, Haci Musa beg, oncle de Hoca Ilyas, Dido Re§id, secrétaire-responsable du CUP à Mouch, Salih bey, tous membres du club jeune-turc de Mouch et chefs de tribus. Ce comité peut également compter sur l'appui de fonctionnai­res civils, comme Bedirhan effendi, directeur du cadastre, Ibrahim effendi, directeur de l'hôpital, Esad pacha, kaïmakam de Bulanik, Mahmud effendi, commissaire de police, Kâzim effendi et Riza effendi, officiers de police, et de militaires, comme Behcet bey, commandant de la gendarmerie, le Dr Asaf, pharmacien militaire. L'Organisation spéciale a à sa disposition des escadrons kurdes hamidye et les hom­mes des tribus locales qui se sont ralliées à Haci Musa beg, commandant en chef des irréguliers, secondé par les commandants de çete : Rustamoglu Hayrullah, les fils de Haci Yasin, Kazaz Mahmud, Kotunh Dursun, §iikru, Mustafa et Arif de Haci Ali, Abdul Kerim, les fils de Topai Goto, Kotunh Ahmed, §eikh Niazi et son frère, Cemil effendi de Beyrakdar, Nurheddin de Slo, Arif d'Asad, Haci Ibrahim, Bakdur Hiiseyin, Dell Resjdoglu Mahmud. Certains de ces cadres de l'O.S., comme Dido Resjd et ses cinq cents hommes, ont déjà participé aux opérations militaires à Van, d'autres arrivent à peine, mais tous reçoivent de la préfecture armes, munitions et salaires et sont employés « comme les forces régulières », envoyés en mission. Le rôle de Hoca Ilyas Sâmi reste à Mouch éminemment central. Son statut de haut dignitaire religieux lui donne un prestige considérable, dont il se sert pour prêcher le cihad dans la grande mosquée de la ville. Mais il ne fait sans doute qu'obéir, comme tous les notables locaux, aux ordres du lieutenant-colonel Halil [Kut], l'un des chefs de la Te§kilât-i Mahsusa. La première mesure prise, dès l'arrivée à Mouch du Corps expéditionnaire d'Halil, le 8 juillet, vise à contrôler tous les accès à la ville et à interdire les communications entre les localités de la plaine de Mouch. Celles-ci sont en fait attaquées le lendemain par les escadrons çete commandés par Haci Musa beg. On note toutefois que durant les jours précédents, ces mêmes irrégu­liers ont procédé à la collecte des armes dans tous les villages, torturant systématiquement les villageois pour leur faire avouer où leurs fusils sont cachés. Autrement dit, les dispositions nécessaires ont été prises pour pouvoir passer à l'action lorsque la hiérarchie de l'O.S. en donnera l'ordre. La tâche des çete a été d'autant plus aisée qu'il ne subsiste pratiquement plus de jeunes gens dans ces localités. Les divers témoignages de rescapés disponibles indiquent un mode opératoire similaire dans toute la plaine : les çete encerclent une localité ; raflent d'abord les hommes, atta­chés par dix à quinze, escortés hors du village et exécutés dans un verger ou un champ proche; internent femmes et enfants dans une ou des granges ; prélèvent les « plus belles » jeunes filles et des enfants ; aspergent les bâtiments de kérosène et les brûlent vifs, puis pillent le village avant de l'incendier entièrement. Un témoignage rapporté à un correspondant de presse français présent à Istanbul durant le procès des chefs jeunes-turcs donne le cas de deux mille femmes encer­clées par des çete kurdes, « souillées, dépouillées » et soupçonnées « d'avoir avalé leurs bijoux pour les soustraire aux bandits ». Leur éventration s'avérant une opéra­tion bien trop longue, elles sont aspergées de pétrole et brûlées. Le lendemain, les cendres sont passées au tamis.

 

(p.423) Ce n'est qu'après avoir mené ces opérations préalables et entamé le nettoyage des villages de la plaine, que les cadres jeunes-turcs de Mouch ordonnent, le 12 juillet, de bombarder les quartiers arméniens, puis de lancer contre eux les unités de l'armée et les escadrons de çete. Les trois mille habitants des quartiers situés dans la partie basse de la ville, à Tchikrachèn et Proudi, sont les premiers raflés et escortés à Arintchvank, à quelques kilomètres au nord-est de la ville, où ils sont séparés en deux groupes : les hommes sont fusillés dans le verger du village ; les femmes et les enfants (p.424) sont enfermés dans des granges, auxquelles on met le feu. Maison par maison, çete et soldats visitent les foyers de ces quartiers, défoncent les portes et massacrent sur place, à la hache ou à la baïonnette, tous ceux qui se sont barricadés. Une partie de la population de la ville et des villageois des localités proches de Mouch sont parvenus à se réfugier à Veri Tagh, Tsori Tagh et Sainte-Marinée, où la résistance s'organise, autour d'une soixantaine d'hommes armés, dirigés par Hagop Godoyan. Les canons de la ville haute pilonnent ces quartiers, tandis que la troupe et les çete progressent, enlevant d'abord Sainte-Marinée, puis Veri Tagh, entraînant une fuite éperdue de la population civile vers le dernier réduit arméniens, Tsori Tagh, le « Quartier du vallon ». Beaucoup sont interceptés en chemin, exécu­tés sur place ou enfermés dans des maisons, « arrosées de kérosène », et brûlés vifs. Un groupe de mille deux cents femmes et d'enfants est aussi retenu dans la cour du commissariat de police, puis envoyé à Karist, où ces Arméniens sont enfer­més dans des granges et brûlés vifs, sous les ordres de Behcet bey, commandant de la gendarmerie, qui veille à collecter or et bijoux recueillis dans les cendres. Après plusieurs jours de résistance désespérée, les défenseurs abandonnent leurs positions du quartier de Tsor le 17 juillet, laissant le champ libre aux çete et aux sol­dats réguliers, suivis d'une population avide de pillages. Beaucoup ont péri en ten­tant de fuir vers la montagne dans la nuit du 17 au 18 juillet, tandis que les survi­vants sont escortés à Komer, Khaskiugh, Norchèn, Arintchvank, Alizrnan, où cinq mille personnes sont enfournées dans les granges et brûlées vives. Certains chefs de famille ont préféré un empoisonnement collectif, d'autres sont parvenus à rejoin­dre les montagnes du Sassoun. Les blessés laissés en ville et les dernières personnes présentes sont entassés sur un « vaste bûcher » et brûlés. Un point final est mis au cycle de la violence en ville par l'incendie systématique des quartiers arméniens. Une dizaine de milliers de femmes et d'enfants des villages de la plaine de Mouch — Sorader, Pazou, Hasanova, Salehan, Gvars, Meghd, Baghlou, Ouroudj, Ziaret, Khébian, Dom, Herguerd, Norag, Aladin, Goms, Khachkhaldoukh, Souloukh, Khoronk, Kartsor, Kizil, Aghatch, Komer, Cheïkhlan, Avazaghpiur, Plel et Kurdmey-dan —, ont été « déportés » vers l'ouest, par la vallée de l'Euphrate oriental (Murât su), sous la conduite de gardiens kurdes. Certaines femmes sont mortes ou ont été enlevées en chemin. D'autres ont été massacrées dans les gorges du Murât su qui s'ouvrent à l'ouest de Gène, par des Kurdes venus de Jabahçur. Ce sont là les seuls Arméniens du sancak qui n'ont pas été exterminés dans leur région d'origine. Même les enfants et le corps enseignant de l'orphelinat de Mouch géré par le Deutscher Hilfsbund, où travaille la missionnaire suédoise Aima Johannsen (1880-1974), sont visés. Un commandant, accompagné d'une escouade de soldats régu­liers, vient présenter à la Suédoise « un ordre écrit du gouvernement », selon lequel elle doit lui « livrer » les orphelines et les Arméniennes présentes dans l'établissement nombre de femmes s'y sont réfugiées durant les massacres —, qui doivent être « envoyées en Mésopotamie ». Apparemment sans illusion sur le sort prévisible de ces fillettes et femmes, Aima Johannsen tente de résister aux ordres du comman­dant. Elle découvre le lendemain que, mis à part quelques-unes de ses protégées qui avaient « trouvé un protecteur », les centaines d'autres ont été « rassemblées dans une maison et brûlées vives » ou enterrées vivantes dans de grandes fosses commu­nes « hors de la ville. Errant en ville à la recherche d'éventuelles survivantes, elle (p.425) entend un gendarme se vanter d'avoir brûlé vives les « petites » de son établisse­ment. Avec cette missionnaire consciencieuse, seul témoin « étranger » des évé­nements de la région, travaillant de surcroît pour une institution allemande, les auto­rités ont fait montre d'un certain formalisme, en lui présentant un ordre officiel écrit. Mais elles n'ont pu l'empêcher de témoigner sur les pratiques sanglantes de l'admi­nistration et de l'armée, qui s'affirment ici comme des instruments dociles du Comité central de l'Ittihad. Elle observe d'ailleurs que Servet bey a tenté de faire évacuer vers Harpout l'Allemande et l'autre Suédoise qui tenaient avec elle l'orphelinat de la Deutscher Hilfsbund, mais seule la première s'est conformée à ses ordres. Les quelques entrevues qu'elle a avec le mutesarif sont aussi les seuls témoignages directs que nous possédons sur l'état d'esprit de ce militant jeune-turc. Alors qu'Aima Johannsen tente de sauver ses orphelines, en arrachant à Servet une autorisation de les emmener à Harpout, celui-ci donne son accord, ajoutant toutefois : « Comme ce sont des Arméniens, leurs têtes peuvent être et seront coupées en chemin ».  Il n'est alors même plus question de dissimuler les véritables objectifs poursuivi par le parti jeune-turc. La missionnaire suédoise note que, les boucheries achevées, « tous les officiers se vantèrent du nombre de victimes qu'ils avaient personnellement mas­sacrées, contribuant ainsi à débarrasser la Turquie de la race arménienne ».

Ici, comme ailleurs, on ne peut ignorer la dimension économique de l'extermination programmée des Arméniens. Certains notables locaux, comme le député Hoca Ilyas Sâmi, parviennent même à concilier devoir « patriotique » et intérêt personnel. Intime des notables arméniens de Mouch, il a, dès le début des massacres en ville, proposé à plusieurs d'entre eux de venir se réfugier dans sa propre demeure. Nazareth Kéchichian, Dikran Mezriguian, Aram et Bédros Badouhassian, Mgrditch Amrighian et leurs familles ont accepté. Il parvient ainsi à les dépouiller de leurs biens, puis les livre à l'administration qui les fait assassiner à la périphérie de la ville. Mais ces quelques avantages en nature, de même que les biens récupérés par la foule au cours du pillage des maisons et des boutiques arméniennes sont bien peu de chose comparés à la part du lion que s'octroient les quatre organisateurs et exécuteurs du carnage. Un témoin note que la besogne achevée, Abdiilhalik, Hoca Ilyas, Cevdet et Halil quittent la ville, « suivis d'une longue file de chameaux chargés de dix huit ballots. Ces ballots couverts de draps aux couleurs bigarrées ne conte­naient que de l'or, de l'argent, des objets précieux et des antiquités », dirigés vers Constantinople. On peut aussi imaginer les valeurs acquises lors du pillage des grands monastères, dont les trésors accumulés depuis parfois quinze siècles étaient d'une valeur inestimable, sans parler de leurs collections uniques de manuscrits médiévaux dont on ne connaît aujourd'hui que quelques fragments, sauvés par la volonté de quelques hommes. Il est probable qu'une partie importante de ces biens était destinée au Comité central de l'Ittihad et à ses membres.

 

 

LA PREPARATION DES MASSACRES DE DYARBEKIR

 

(p.441) (…) Le 21 avril au matin, les principaux responsables des partis politiques sont arrêtés: les Dachnakistes, Mihran Basmadjian, Guiragos Ohannessian, Dikran Tchakedjian; le député hentchakiste Stépan Tchradjian, et ses fils Garabèd, mudir dans le Tur Abdin, et Khosrov, magistrat au tribunal de Dyarbekir ; les Ramgavars Hagop Oghasapian, Dikran Ilvanian, drogman du vilayet, Stépan Matossian, fondé de pou­voir d'une société américaine, Missak Chirigdjian, représentant de la Société Singer. Les tortures endurées par ces hommes, exhibés dans les rues de la ville, sont confirmées par des témoins américains et turcs582. Les sommets atteints dans la cruauté par les tortionnaires du vali, dirigés par Resul Hayri, commissaire de police, indiquent l'ambiance qui règne alors à Dyarbekir. Il faut les interpréter comme des mesures préparatoires, ordonnées par le Dr Re§id, visant à décapiter les élites politiques avant de passer à la phase générale du plan. On note, en effet, que les arrestations massives de l'élite arménienne locale ne commencent que vingt jours plus tard, le 11 mai 1915. Fonctionnaires d'État, avocats, intellectuels, négo­ciants, banquiers, architectes, ingénieurs, propriétaires terriens, connus et moins (p.442) connus, sont visés. Le vicaire Mgrditch Tchlghadian, l'archevêque catholique Andréas Tchélébian, le pasteur Hagop Andonian, ainsi qu'une partie de leurs cler­gés sont arrêtés en dernier. Les tortures infligées visent officiellement à obtenir des aveux sur la localisation des caches d'armes ou des projets de « révoltes ». Dans les faits, le fer rouge, les ongles arrachés, les crânes broyés à l'étau, les pieds ferrés, l'exhibitions des « coupables » dans les rues de Dyarbekir semblent plus relever d'une volonté de terroriser les dix mille Arméniens encore présents en ville. Peut-être s'agit-il aussi de l'expression violente d'une frustration collective aux origines diverses et anciennes. Pour le vali, l'objectif des tortures est apparemment aussi de constituer un dossier à charge pour légitimer les violences. Le Dr Floyd Smith obser­ve ainsi qu'on a extorqué sous la torture, d'un collaborateur de la mission améri­caine, des « confessions » révélant que l'American Board o/ Commissioners /or Foreign Mission préparait une insurrection à Dyarbekir et que son « agent » n'était autre que lui-même. L'absurdité et la grossièreté du procédé ne doivent pas dis­simuler l'arrière plan idéologique — le rejet de l'étranger — et la volonté des Jeunes-Turcs d'écarter ici aussi les témoins potentiels, à la veille de massacres de masse. Un télégramme du Dr Re§id au vali d'Adana, îsmail Hakki, daté du 17 mai 1915, précise définitivement les intentions criminelles du médecin jeune-turc. Après avoir informé son collègue de la situation à Van — la ville vient d'être abandonnée par Cevdet —, Re§id insiste sur la nécessité d'exterminer les Arméniens et sur le fait qu'il a déjà commencé à mettre en œuvre cette politique. Il ne s'agit en effet que d'un début. Le 27 mai 1915, les neuf cent quatre-vingts personnes encore internées à la prison centrale de Dyarbekir — certaines sont mortes sous la torture — sont soigneu­sement inventoriées. Une liste de six cent trente six hommes, visée par Pirincizâde Feyzi, est dressée. Ceux-ci sont extraits de la ville le 30 mai à l'aube et dirigés vers les rives du Tigre, où ils embarquent sur vingt-trois kelek (radeau repo­sant sur des outres en peau gonflées). Officiellement, ces hommes sont relégués à Mosul. Le Dr Reşid a demandé à son « aide de camp », Çerkez Yaver Şakir, de les accompagner, avec ses çete çerkez. Une personne manque à l'appel, le vicaire Tchlghadian, qui a assisté au départ des kelek avant d'être ramené en prison : les tortures qu'on lui inflige alors relèvent d'une pathologie indéfinissable : ses tortion­naires lui arrachent les dents, percent ses tempes au fer rouge, crèvent ses yeux, puis l'exhibent, au son des tambours, dans les quartiers musulmans de la ville, dans une atmosphère d'allégresse collective. Son calvaire s'achève dans la cour de la mos­quée principale, en présence des fonctionnaires civils et militaires et des autorités religieuses: on verse sur lui du pétrole, goutte à goutte, pour le brûler vif. Le Dr F. Smith le retrouve, mourant, dans l'écurie de l'hôpital turc, mais est impuissant à le sauver. Le lendemain, le vali fait rédiger une attestation, signée de plusieurs médecins, indiquant que le prélat est mort du typhus.

Le convoi de kelek est parvenu en amont de Be§iri, le 9 juin, après avoir subi une attaque de « brigands » kurdes, dont le seul objectif semble avoir été de permettre à Çerkez §akir de soutirer aux déportés six mille livres turques pour les « protéger » et de les convaincre d'abandonner les kelek pour rallier la rive et continuer leur route à pied. Les six cent trente-six hommes ont été débarqués et dirigés vers le village de Chekavtan/Çalikan, propriété des frères Ômer (surnommés Amero et parfois Ëumeri) et Mustafa Ferikhanoglu, chef d'un clan de la tribu des Ramma, qui avaient (p.443) été recrutés par le député Feyzi pour s'occuper de l'élite arménienne de Dyarbekir. Après y avoir été soigneusement fouillés, déshabillés et ligotés par petits groupes, les déportés sont escortés dans les gorges de Rezvani, où ils sont égorgés ou fusillés par les membres du clan Ferikhanoglu et les çete de « l'aide de camp » du vali, Çerkez Çakir, qui supervise personnellement l'opération qui prend environ trois heures. Le député Stépan Tcheradjian, Diran Kazarian, Atalian, Garabèd Khandanian, etc., sont parmi les dernières victimes, les bourreaux ayant apparemment souhaité les faire assister au spectacle avant de les achever à leur tour. Le vice-consul allemand de Mosul confirme ces massacres. L'épilogue de l'exécu­tion de l'élite arménienne de Dyarbekir illustre le cynisme du Dr Re§id. Une quinzai­ne de jours plus tard, le 24 juin, le vali et Pirincizâde Feyzi invitent, en effet, leur prin­cipal exécutant, Ferikhanoglu Amero (Ômer), à Dyarbekir pour le récompenser de ses services. Mais une dizaine de Çerkez, censés l'accueillir hors de la ville, l'assassi­nent près de la fontaine d'Anbar çay, sur ordre du Dr Resjd. Il semble que le vali n'ait pas toléré que le clan kurde ait pu s'approprier tous les biens de ces Arméniens.

 

 

LA MISE EN APPLICATION DES PROCÉDURES D'EXTERMINATION ET LA RÉSISTANCE DE L'ADMINISTRATION

 

La réunion générale organisée quelques jours après ces faits, dans la mosquée d'Ulu Cami, sous la présidence du député Feyzi, rassemble tous les notables de Dyarbekir. Il s'agit apparemment d'associer les élites locales à la décision d'extermi­ner les Arméniens du vilayet. Le mufti Ibrahim y est sollicité pour savoir si le mas­sacre de femmes et d'enfants est conforme aux préceptes du coran. Malgré l'avis du religieux, qui recommande d'épargner les enfants de moins de douze ans et de les islamiser, ainsi que les jeunes filles les plus belles, destinées aux harems, l'assemblée décide de n'épargner que ces dernières.

 

 

MASSACRES ET DÉPORTATIONS DANS LE SANCAK DE DYARBEKIR

 

(p.444) Durant la première quinzaine de juin, les hommes sont méthodiquement raflés, puis égorgés par groupes de cent à cent cinquante personnes chaque jour, dans les jar­dins de la porte de Mardin ou sur la route de Gôzle (la Gôzalan actuelle). Un groupe d'un millier d'hommes, affectés aux travaux d'entretien et à l'administration des réquisitions militaires, est également liquidé dans des conditions similaires. Après l'élimination systématique des hommes, le Dr Re§id a mis au point une méthode d'élimination des populations restantes qui s'est révélée bien plus élabo­rée et efficace que celles de certains de ses collègues d'autres provinces. Les témoins arméniens ont noté que dans la deuxième quinzaine de juin, chaque jour, dans la matinée, le colonel de la « milice », Yasinzâde §evki et le commandant de la gendar­merie, le colonel Çerkez Rùçdi, accompagnés de leurs hommes, investissent une centaine de maisons chrétiennes de Dyarbekir, qui sont méthodiquement « perqui-sitionnées ». Des gardes en faction interdisent à leurs occcupants de quitter leur domicile jusqu'à la nuit tombée : à heure fixe, les voitures des réquisitions militaires passent devant les maisons désignées et chargent ces cent familles qu'elles sortent ainsi de Dyarbekir dans un ordre remarquable. Ce système a l'avantage d'éviter les désordres en ville, de laisser espérer aux membres des autres confessions chré­tiennes qu'ils seront eux-mêmes épargnés. En fait, la méthode rend pratiquement impossible à quiconque d'échapper au piège et permet aux autorités de gérer les déportés avec un minimum de personnel.

Le premier groupe déporté par la route de Mardin comprend les femmes et les enfants des grandes familles de Dyarbekir, Kazazian, Terpandjian, Yéguénian, Handanian, auxquels ont promet qu'ils vont rejoindre les chefs de famille. Les mem­bres des familles les plus riches sont séparés du reste du convoi et internés dans un village situé au sud de la ville, à Alipunar. Ils n'en sortent qu'après avoir avoué où sont dissimulés leurs biens pour rejoindre un site voisin où ils sont égorgés. Les autres membres de cette caravane, cinq cent dix femmes et enfants, sont exter­minés et jetés dans les citernes souterraines de Dara, vestiges byzantins, situés sur la route de Cezire. Les convois suivants sont orientés dans deux directions: au sud-ouest, vers (p.445) Karabahçe, Severek et Urfa ; au sud, vers Mardin, Dara, Ras ul-Ayn, Nisibin, Der Zor. Sur ce deuxième axe, un site situé à une heure de Dyarbekir, près du village de Çankh, à Kozandere, semble pouvoir être identifié comme le principal site-abattoir, auquel sont affectés à demeure des escadrons de çete de l'O.S. et des Kurdes de la région. Il est inauguré avec le second convoi de déportés de Dyarbekir. Il faut souligner que le massacre de ces Arméniens se trouve lié à une opération de pro­pagande orchestrée par le Dr Reçid, mais sans doute commanditée par Istanbul. Kozandere sert de cadre à une mise en scène macabre : les cadavres des suppliciés arméniens y sont revêtus à la musulmane, coiffés de turbans et photographiés. Les documents sont ensuite reproduits et largement diffusés à Dyarbekir, puis à Istanbul, voire en Allemagne, comme montrant des victimes d'atrocités commises par des « insurgés » arméniens, « pour exciter la population contre les Armé­niens ». Rafaël de Nogales, qui séjourne quelques jours dans la caserne de Dyarbekir fin juin, note que le Dr Resjd, qu'il compare à une « hyène », est en train d'accomplir « sa besogne » et qu'un commandant de la gendarmerie, Mehmed Asim bey, lui a offert deux photographies dont la mise en scène « montée par lui-même », n'a d'autre but que d'« impressionner le public » et de le convaincre que les Russes ont, bien avant le début de la guerre, livré « une quantité considérable d'armes et de munitions aux Arméniens, Chaldéens et Nestoriens des provinces de Van, Bitlis, Dyarbekir et Urfa ». Cet exemple documenté, qui n'est probablement pas un cas isolé, permet de se faire une idée des méthodes de propagande utilisées par les cer­cles jeunes-turcs pour accompagner leurs crimes.

 

(p.446) Quelque quatre cents enfants âgés de un à trois ans ont dans un premier temps été raflés et placés dans diverses institutions, notamment dans l'ancienne école protes­tante. Il semble toutefois que les dispositions, visant à éduquer ces petits conformé-ments aux canons de l'ittihad, ne soient restées en vigueur qu'un certain temps. A l'automne, ces enfants ont été expédiés en deux convois : les premiers ont été jetés à l'eau depuis le vieux pont enjambant le Tigre, à la sortie de Dyarbekir ; les seconds ont été expédiés à Karabaş, à une heure trente de la ville, on les tranche de haut  en bas avant de les donner en pâture aux chiens du voisinage. Lorsque R. de Nogales passe à Dyarbekir, vers le 25 juin, le bazar est désert, les fila­tures de soieries, les ateliers de tapis fermés. L'activité économique de la capitale régionale est paralysée, faute de travailleurs. Le pillage des biens arméniens a déjà commencé. Il est organisé par une commission spéciale formée sous la prési­dence du vali. Elle comprend: Nebizâde Haci Said, Mosuli Mehmed, Harpoutli Hiiseyin, ancien directeur de la police, Circisagazâde Kôr Yusuf, délégué du CUP à Dyarbekir, Ferid bey, defterdar du vilayet, Muftizâde Şerif, Haci Hüseyin, Numan bey, procureur général à la cour d'appel, et Necimi, directeur d'une école modèle. Le commandant des troupes du Teşkilât-i Mahsusa, Yasinzâde Şevki, et le comman­dant de la gendarmerie, le colonel Çerkez Riisdi participent personnellement au pillage des foyers arméniens, souvent suivi par le neveu du député Feyzi et cousin de Ziya Gôkalp, Pirincizâde Sedki. Or, argent, objets précieux sont de leur ressort. Les biens mobiliers sont stockés dans l'église Saint-Guiragos et dans des demeures adjacentes, puis mis aux enchères « à des prix dérisoires ». Les biens immobiliers sont octroyés en priorité aux « Turcs », les maisons les plus cossues allant aux Jeunes-Turcs locaux : celle des Kazazian au colonel Çerkez Riiçdi ; celle des Minas-sian à Bedreddin ; celle des Terpandjian à Veli Necet bey. Si les faits d'enrichis­sement personnel ne font guère de doute, il semble que le Dr Reçid a organisé le transfert à Constantinople de vingt voitures d'objets précieux et procédé au verse­ment des sommes obtenus par les ventes aux enchères, au profit du réseau ittiha-diste621. Les accusations d'enrichissement formulées en 1916 contre lui apparais­sent même infondées. D'après les éléments présentés par H.-L. Kieser, il apparaît même comme un des rares Jeunes-Turcs à lutter contre la corruption généralisée, à se montrer un serviteur fidèle de l'État turc en construction. Le rapport adressé par le Dr Reşid au ministre de l'Intérieur, le 15 septembre 1915, annonce la « déportation de 120 000 Arméniens » de son vilayet, soit un chiffre supérieur à sa population arménienne. Compte tenu de la rigueur de sa gestion des affaires, une telle approximation paraît peu vraisemblable, sauf si le vali prend en compte non seulement les Arméniens, mais aussi les autres chrétiens touchés par ces « mesures ». Dans cette province, les autorités n'ont apparemment pas fait de distinction entre les Syriens orthodoxes, les Chaldéens et les Arméniens, même s'il apparaît qu'une partie seulement des premiers a été déportée et massacrée.

 

 

 

MASSACRES ET DÉPORTATIONS DANS LES KAZA DU SANCAK DE DYARBEKIR

 

(p.447) KAZA DE VIRANÇEHIR

La présence arménienne dans ce kaza se limite au chef-lieu, Viranşehir, où 1 339 Arméniens et au moins autant de Syriaques des différentes confessions vivent. Isolés dans un environnement essentiellement kurde, les chrétiens de Telia (le nom syriaque du bourg) sont surtout des artisans et des commerçants, rarement originai­res de la ville. Le premier événement marquant survenu en ville se produit les 1er et 2 mai : des perquisitions sont opérées dans les églises arménienne et syrienne catho­liques. On en ignore les motivations, mais il semble que ces opérations de police se soient faites contre la volonté du kaïmakam, Ibrahim Halil, en poste depuis le 29 février 1913. Le 2 mai 1915, il est en effet remplacé par Cemal bey, très cer­tainement à l'initiative du Dr Re§id. Dès lors, les événements se succèdent comme ailleurs: le 13 mai, les notables arméniens et Syriens catholiques sont arrêtés sous l'accusation d'appartenance à un comité révolutionnaire ; le 18, une deuxième four­née d'hommes est appréhendée et emprisonnée ; le 28 mai, le premier groupe de notables est exécuté; le 7 juin, des « Circassiens » il s'agit probablement des Çerkez du Dr Reçid —, procèdent à l'arrestation de tous les mâles, de douze à soixante-dix ans, soit un total de quatre cent soixante-dix personnes ; le 11 juin à l'aube, ces der­niers sont escortés à Hafdemari, un village proche, et exécutés ; le même jour, un partie de la population arménienne restante est regroupée et conduite dans les cavernes de la périphérie, où on procède à un massacre; le 14 juin, un second convoi, formé de femmes, subit le même sort ; le 16 juin, le troisième et dernier convoi part pour Ras ul-Ayn où quelques rescapés parviennent. C'est le président de la cour martiale de Dyarbekir, Tevfik bey, délégué par le Dr Reşid, qui a mené les opérations jusqu'à leur terme, avant d'aller continuer sa besogne à Derik. Les (p.448) Syriens catholiques et jacobites y ont subi un pillage systématique de leurs biens, mais ont été épargnés par les massacres de juin 1915. D'après le témoignage du P. Armalto, une partie au moins d'entre eux est expulsée vers Mardin, où deux « hom­mes, femmes et enfants » arrivent le 25 août. On observe donc que le traitement réservé ici aux Syriens diffère quelque peu de celui infligé aux Arméniens: deux mois après les Arméniens, ils sont déportés en famille et regroupés dans un centre admi­nistratif comme Mardin ; privés de leurs biens, ils ne sont pas méthodiquement liquidés, mais abandonnés à leur sort, sans ressource. On peut noter à cet égard que cette méthode « douce » sera utilisée par les Kemalistes, à partir de 1923, pour net­toyer la région de Dyarbekir de ses derniers chrétiens et les pousser à passer en Syrie française.

 

(p.449) La pendaison en place publique des ecclésiastiques des différentes confessions, le 27 juin, couronne en quelque sorte l'action du magistrat.

 

 

DANS LE SANCAK D’ARĞANA

(p.451) Le prélat armé­nien, Yéghia Kazandjian, le pasteur Bédros Khatchadourian et le R.P. Pascal Nakachian, prêtre catholique, sont arrêtés : le protestant meurt le premier, sous la torture, dans la « prison » de Tchenkouch ; l'apostolique est massacré avec ses (p.452) ouailles et le catholique transféré à Dyarbekir, où il est exécuté un peu plus tard. Les arrestations visent aussi les notables arméniens et en particulier trois hommes, Abraham Kaloyan, Hagop Goulian et Hovsèp Der Garabédian, qui sont transférés au chef-lieu du sancak, à Argana Maden, et une quarantaine d'autres envoyés à Dyarbekir pour y être jugés par la cour martiale: on les accuse d'être des « révolu­tionnaires ».

Dans le courant du mois de juillet, les autres hommes sont méthodiquement arrê­tés, puis vient le tour des femmes et des enfants : tous sont déportés, en plusieurs convois, à deux heures au nord-est de la ville, en direction du gouffre de Yudan dere, que les Arméniens appellent « Doudan ». En cours de route, des déportés des régions voisines, notamment d'Argana Maden, les rejoignent. Les rares témoins rescapés indiquent que les convois sont escortés par des gendarmes circassiens, mais il faut sans doute comprendre qu'il s'agit de çete çerkez de la Tetkilât-i Mah-susa en tenue de gendarmes, probablement envoyés de Dyarbekir. Ce sont ces mêmes « gendarmes » qui sont à l'œuvre sur le promontoire qui domine le gouffre de Yudan dere. Les mâles y sont traités les premiers, selon une procédure classique : ligotés par petits groupes de moins de dix personnes, ils sont présentés à des bou­chers qui les transpercent à la baïonnette ou les abattent à la hache, puis les jettent dans le gouffre. La méthode adoptée pour les femmes est presque similaire, sauf qu'elles sont systématiquement fouillées et déshabillées, puis égorgées, avant d'être précipitées dans le gouffre. Certaines préfèrent sauter spontanément dans le vide, en entraînant leurs enfants avec elles, privant ainsi les bourreaux d'une partie de leur butin.

D'après Karnig Kévorkian, treize personnes auraient survécu: quelques hommes réfugiés dans la montagne et quelques jeunes femmes enlevées à Yudan dere.

 

PALOU

(p.453) Havav, qui compte 1648 habitants, est le premier visé. Il est encerclé par cent cinquante hom­mes armés, menés par le maire de Palou : soixante-dix notables sont arrêtés, dont Thomas Djélalian, Vahan Der Asdourian, Manoug Navoyian, Sissag Mkhitar Baghdzenguian, et internés à Palou. Ils sont ensuite emmenés, dans un convoi de deux cents hommes du chef-lieu, par le pont de Palou, et exécutés dans les gorges voisines de Kornak dere, puis jetés à l'eau par les çete de Teyfes. beg. Les autres villages arméniens du kaza sont isolés les uns des autres, puis pris d'assaut par les çete d'Ibrahim, Tu§di et Teyfeç beg, au cours de la première quinzaine de juin. Tous les hommes sont déshabillés et fusillés sur les rives de l'Euphrate, puis jetés à l'eau. Dans la localité de Til, dont le sort nous est bien connu, seul un meunier a été épar­gné, pour assurer les livraisons de farine.

Le 1er juin, huit cents hommes du amele taburi cantonné à Khochmat, au nord de Palou, tous originaires de Egin et de Arapkir, ainsi que les quatre cents soldats-ouvriers basés à Nirkhi, où ils travaillaient depuis sept mois, sont ligotés et exécutés à l'arme blanche par des « bouchers d'humains ».

Dans le chef-lieu, la prison de Palou se remplit des instituteurs, des commerçants, arrêtés en ville. Mais c'est surtout le fameux pont médiéval à huit arches qui en­jambe l'Euphrate oriental, à la sortie de la ville, qui constitue l'élément central du dispositif génocidaire mis en place dans le kaza. Des escadrons de çete y travail­lent dans trois abattoirs, sous l'autorité immédiate du kaïmakam Kadri bey, qui participe parfois personnellement aux décapitations, encourageant ses hommes par la formule suivante: « Le corps à la nation et la tête à l'État ». Tous les hom­mes de Palou y sont exécutés. Le pont de Palou voit aussi passer ou massacrer environ 10000 déportés en provenance du uilayet d'Erzerum, notamment du kaza de Kigi, durant la première quinzaine de juin 1915. Les chefs des bouchers à l'œuvre sur le pont sont : Zeynalzâde Mustafa et ses fils Hasan et Husni, Mahmud çavuç de Norpert, Seyhzâde Hafiz, Sùleyman bey, Saïd bey, Kâzim Ali Mustafa aga, Musrumli Karaman, qui agissent sous l'autorité de Kadri bey, également respon­sable du club jeune-turc de Palou.

18:16 Écrit par Justitia & Veritas dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

génocide arménien = génocide chrétien toujours nié par la Turquie islamiste

MASSACRES ET DÉPORTATIONS DANS LE SANCAK DE MARDIN

 

(p.454) Au cœur du pays Syriaque, Mardin abrite, en 1914, 12609 Jacobites et 7 692 Arméniens, très majoritairement catholiques, mais tous arabophones. Dans cette région éloignée du front, la conscription a été assez laborieuse et la recherche des insoumis a parfois entraîné des violences somme toute classiques. Mais le premier signe inquiétant pour la population chrétienne ne se produit qu'à la fin du mois de février 1915, lorsque les fonctionnaires civils non-musulmans sont tous licenciés. En contrepoint, sans doute pour donner une impression de norma­lité et rassurer les chrétiens, le sultan accorde à M9r Ignace Maloyan, archevêque des Arméniens catholiques, une haute distinction ottomane : le 20 avril, une cérémonie de remise de décoration est organisée687. Le 22 avril 1915, les premières rumeurs concernant des réunions secrètes, organisées en milieu musulman, dans Dyarbekir et les villages, commencent d'ailleurs à circuler. La perquisition opérée le 30 du même mois à l'évêché arménien ne fait que confirmer les craintes de violences anti­chrétiennes de Mgr I. Maloyan. Son testament, rédigé le 1er mai, indique que le pré­lat catholique n'est pas dupe des honneurs qui lui sont faits par les autorités et qu'il s'attend au pire.

(…) Durant tout le mois de mai, l'essentiel de l'activité des autorités locales consiste à perquisitionner les maisons chrétiennes, à la recherche d'armes qui n'existent apparemment (p.455) pas dans cet environnement catholique et syriaque légaliste, à arrêter des notables de tous les groupes et à les torturer pour qu'ils avouent la localisation des caches supposées. Un fait, rarissime, concernant des armes que des « miliciens » ten­tent de dissimuler à proximité de l'église syrienne catholique, dans la nuit du 26 au 27 mai, permet de mettre en évidence les méthodes employées par les autorités pour légitimer les violences à venir contre les chrétiens. Dans ce cas précis, la super­cherie est révélée, car les çete sont surpris en train de creuser la tranchée censée accueillir des armes, mais cet échec est vite compensé par la « découverte » d'une cache sur le terrain d'un Kurde appelé Mohammed Farah, grâce aux aveux extor­qués d'un Arménien, Habib Youné. La police s'empresse de photographier ce matériel et d'expédier les épreuves au ministère de l'Intérieur, en indiquant qu'il s'a­git d'armes découvertes chez des Arméniens de Mardin. Tous les moyens sem­blent bons pour impliquer plus spécialement le prélat arménien catholique, Ignace Maloyan, dans un supposé complot contre la sécurité de l'État, y compris un faux document attestant du transport de « vingt-cinq fusils et cinq bombes à l'évêché arménien catholique de Mardin ». (…)

Outre le dossier des « armes arméniennes », les autorités ont monté deux autres affaires qui méritent un examen attentif, tant elles synthétisent l'amalgame psycho­logique créé de toute pièce par le régime jeune-turc, alliant préjugés d'origine reli­gieuse et ignorance, pour manipuler plus aisément une population pour le moins frustre. Les membres locaux d'une « Fraternité de Saint-François », dont on décou­vre la liste, en arabe, dans l'église perquisitionnée des capucins, se transforment en militants d'une « Association française », autrement dit en complices de la France. Une association du « précieux sang », évidemment dédiée au sacrifice du Christ, n'aurait eu d'autre but que de verser le « sang des musulmans ». La mécon­naissance de « l'autre » semble tellement évidente, dans la société du temps, qu'on ne peut toutefois pas exclure qu'en dehors de quelques Jeunes-Turcs « éclairés », les dignitaires locaux aient été, de bonne foi, convaincus de la véracité des accusations portées contre « les chrétiens ».

Ce n'est pas sans mal que les Syriens jacobites, dont quatre-vingt-cinq notables avaient également été arrêtés, parviennent à convaincre les autorités de leur loya­lisme et de leur profonde aversion pour le catholicisme et pour la France, parvenant ainsi à échapper au sort réservé aux autres chrétiens de Mardin. D'après des témoins « catholiques », certains de ces Jacobites auraient été jusqu'à signer un document commun, avec les notables musulmans, attestant de la « culpabilité » des Arméniens. Si ces accusations sont vraisemblables, elles révèlent surtout une certaine (p.456) habileté des autorités à exploiter les clivages anciens entre les différentes confessions chrétiennes et confirment le chantage auquel elles s'adonnent, ne lais­sant en définitive à leurs victimes d'autre choix que de se désolidariser des autres groupes.

 

(p.458) Il faut enfin observer que les çete et autres tribus kurdes attachées à Mardin ont activement participé à la liquidation de convois de déportés venus du nord. Le P. Hyacinte Simon en dresse une chronologie édifiante : les 1er et 5 juillet deux cara­vanes de femmes, de deux mille et trois mille personnes, arrivent à Mardin, après trente-cinq jours de marche. Elles sont parquées quelques heures dans la cour de l'église arménienne catholique, puis envoyées à la mort sur la route du sud; le 20 juin, douze mille femmes et enfants sont massacrés entre Dyarbekir et Mardin ; les 7, 8 et 9 juillet, des convois de femmes, en provenance de Dyarbekir et Harpout, sont liquidés peu après Mardin, sous la supervision directe de Memduh bey ; le 10 septembre, huit mille femmes et enfants de Harpout et d'Erzerum, sont exterminés entre Dyarbekir et Mardin ; deux mille autres du même convoi sont massacrés le 14 septembre dans les faubourgs de Nisibin.

 

MIDYAT ET LA « RÉVOLTE » JACOBITE DU TUR ABDIN

(p.459) Midyat, le chef-lieu du kaza, est un bourg d'environ sept mille habitants, majoritaire­ment jacobites, dont mille quatre cent cinquante-deux Arméniens catholiques et quelques protestants. Le kaimakam, §ukri bey, nommé le 28 février 1915 — il reste en poste jusqu'au 10 juillet 1917 —, se montre bienveillant jusqu'au début de juin. Le 21 du même mois, il donne l'ordre de perquisitionner les maisons chrétien­nes et fait arrêter une centaine d'hommes, notamment le Dr Naaman Karagulian (un protestant), qui sont exécutés hors de la ville, dans le lieudit Puits de Sayta. La nouvelle connue, Midyat organise une résistance qui se prolonge jusqu'à la fin de l'automne sans que les bataillons d'irréguliers kurdes, venus parfois de très loin, ne parviennent à prendre le contrôle de la ville. Les habitants d'autres localités du koza, comme les deux mille jacobites et syriens catholiques de Kirbiiran dont six cents parviennent à fuir, ainsi que les Chaldéens de Kirjaus, Bâti, Killet, Hisn Kayfa, sont massacrés ou prennent la fuite vers le massif du Tur Abdin, en juin 1915727. Il faut replacer les événements survenus à Aynwarda, village jacobite situé à l'est de Midyat, et à Azakh, dans le contexte des massacres opérés par les autorités dans le sancak de Mardin, pour saisir les raisons de la vigoureuse résistance organisée par (p.460) les Syriens jacobites du Tur Abdin à partir de juillet 1915. Présentées officiellement comme la « révolte de Midyat », ces résistances indiquent que les irréguliers kurdes et l'armée régulière ne sont pas parvenues à leurs fins, c'est-à-dire à exterminer ces populations rurales qui ont rapidement acquis la certitude qu'elles allaient à leur tour être éliminées. En octobre, des contingents des IIIe, IVe et VIe armées ont été dépêchés sur place pour en finir avec ces « rebelles » et même le corps expédition­naire turco-allemand, commandé conjointement par Ômer Naci, membre du Comité central ittihadiste et cadre de la Teşkilât-i Mahsusa, et Scheubner Richter, l'ancien vice-consul allemand d'Erzerum, est détourné de son objectif initial, Tabriz, pour prêter son concours aux forces qui attaquent le réduit jacobite, dont les mem­bres auraient « cruellement massacré la population musulmane de la région ». Cette accusation, également utilisée au nord pour légitimer la violence d'État, n'est évidemment corroborée par aucune autre source. Naci ne précise d'ailleurs pas de quels villages ces victimes musulmanes sont originaires. Dans un rapport rédigé ulté­rieurement pour le chancelier allemand, Max von Scheubner Richter, qui ignore évi­demment qu'Orner Naci a transmis des accusations aussi grossières à Istanbul, observe que les « prétendus "révoltés" qu'on lui présente comme "arméniens" s'étaient retranchés parce qu'ils craignaient un massacre ». Omer Naci, que l'officier alle­mand qualifie de modéré au sein du Comité central ittihadiste, a néanmoins fait croire à Scheubner que les défenseurs d'Azakh sont des « rebelles arméniens », pour l'encourager à participer, avec son contingent allemand, à leur liquidation730. Il comprend toutefois que la manœuvre, qu'il attribue à Halil [Kut], ne vise qu'à lui faire jouer « un rôle compromettant dans l'affaire arménienne ». Cet épisode de la collaboration militaire germano-turque illustre les méthodes de désinformation utilisées par les cadres jeunes-turcs pour impliquer les Allemands dans les violences; il montre combien les officiers allemands peinent à saisir la complexité de la situa­tion: en l'occurrence, Scheubner comprend qu'on a voulu le manipuler, mais conti­nue à ignorer que les « rebelles » ne sont pas arméniens, mais jacobites ; il confirme aussi que la propagande jeune-turque autour de l'« ennemi intérieur » se concen­tre exclusivement sur « les rebelles arméniens », l'emploi du qualificatif arménien légitimant en quelque sorte l'opération militaire prévue contre les Jacobites du Tur Abdin. L'accusation de massacres de musulmans portée par un « modéré » comme Ômer Naci vise aussi, très certainement, à apporter rétroactivement une justifica­tion aux crimes commis antérieurement dans l'ensemble du vilayet de Dyarbekir. Le détournement du corps expéditionnaire germano-turc est en outre révélateur des priorités de l'état-major turc, qui se préoccupe plus de « ses » chrétiens, en posture bien peu offensive, que de ses objectifs militaires: retardé par ces opérations, le Corps expéditionnaire Naci-Scheubner doit renoncer, à l'approche de l'hiver, à lan­cer son offensive sur Tabriz.

 

(p.461) (…)  NUSAYBIN/NISIBIN

Dans ce kaza méridional de Mésopotamie, la présence arménienne se réduit à qua­tre-vingt-dix âmes, toutes établies dans le chef-lieu, Nisibin, où vivent surtout des Jacobites, des Chaldéens, des Kurdes et environ six cents juifs. Le kaïmaJcam, Nâzim, en poste du 2 mars au 17 septembre 1915, organise le 16 août la rafle des notables chrétiens, y compris l'évêque jacobite, qui sont exécutés le jour même à quelque distance du bourg. Femmes et enfants sont exterminés au cours des jours suivants et jetés dans soixante-cinq puits, qui accueillent aussi des milliers de cada­vres de déportés arrivés du nord.

 

 

QUESTIONS AUTOUR DES MASSACRES DU VILAYET DE DYARBEKIR

(p.462) Dans cette région majoritairement kurde, les changements répétés de préfets et sous-préfets, au cours des mois de mai et juin 1915, montrent que les autorités cen­trales et leur représentant sur place, le Dr Re§id, ont éprouvé des difficultés à faire adhérer les administrations locales à leur politique d'extermination des populations arméniennes ou chrétiennes. Il a fallu que la famille kurdo-çerkez de Ziya kalp, notamment Pirincizâde Feyzi, s'investisse pleinement pour obtenir la colla­boration des chefs tribaux kurdes au projet. Mais en définitive, il apparaît que l'ac­tion menée par le Dr Resjd dans son vilayet a été l'une des plus efficaces. Dans sa déposition lue devant la cour martiale d'Istanbul, en avril 1919, le général Vehib pacha observe : « Les crimes commis dans la province de Dyarbekir ont dépassé par la tragédie et leur importance, leur nombre et leur nature, tous les crimes que je viens d'énumérer. Ainsi que nous l'avons appris, même les Syriens, les Chaldéens et les Grecs en ont été les victimes, et des familles comme les Chazzazbani qui, depuis des siècles, sont connus pour leur loyalisme et les services rendus à l'État, ont été tués, eux et leurs enfants et leurs biens pillés ». Ainsi que le souligne Hans-Lukas Kieser, le Dr Reşid, ne constitue pas pour autant une exception au sein de l'éli­te jeune-turque du temps, mais est au contraire bien représentatif de celle-ci, contrai­rement à l'avis des cercles académiques turcs actuels. La violence extrême qu'il a mise en œuvre pour exterminer les non-Turcs de son vilayet était, à ses yeux, légi­timée par les intérêts supérieurs de son parti et de la « nation turque ».

 

(p.463)  (…) en ménageant les chrétiens non-arméniens de Mardin rappelons que leurs élites avaient déjà été exterminées avec les Arméniens —, Talât n'a-t-il pas voulu dissimuler les objectifs de son parti con­tre les Syriaques et maquiller ses ordres en dérapages locaux ?

L'idéologie turquiste des Ittihadistes, leur volonté d'exclusion, d'élimination de tous les groupes non turcs, nous incline à penser que le Comité central jeune-turc a décidé d'éradiquer les popu­lations syriaques en même temps que les Arméniens, comme une mesure complé­mentaire. La personnalité même du Dr Reşid, père fondateur du mouvement jeune-turc, haut fonctionnaire discipliné et intègre, toujours en lutte contre l'incurie et la vénalité de l'administration ottomane, prompt à démettre ceux qui refusent de lui obéir, exclut toute initiative intempestive de sa part. Nous pourrions même affirmer que le Dr Resjd a été l'un des rares hauts fonctionnaires à accomplir les ordres trans­mis par le centre dans leur intégralité, car il était convaincu de leur utilité. Il faut d'ailleurs s'imaginer que celui-ci, également chef de l'Organisation spéciale pour le vilayet de Dyarbekir, était tributaire de deux hiérarchies dont l'une au moins (l'O.S.) a prouvé son efficacité et imposé ses décisions avec une volonté indiscutable. Les pressions locales, inspirées notamment par l'appât du gain, auraient pu, à la rigueur, expliquer les violences, chroniques dans la région, mais aucunement les procédures codifiées qui ont été appliquées aux populations syriaques.

L'émiettement des locuteurs syriaques en confessions chrétiennes, dont on relève les préjugés réciproques, ne saurait dissimuler qu'ils ont collectivement subi un génocide. Leur extermination, non polluée par une accusation d'irrédentisme, attes­te même, bien plus que le cas arménien, de la nature idéologique du génocide orga­nisé par le Comité central jeune-turc.

 

 

DEPORTATIONS ET MASSACRES DANS LE VILAYET DE Harpout / Mamuret ul-Aziz

(p.474) N. Piranian, professeur au Euphrates Collège, rapporte justement une conversation qu'il a, à la mi-avril, chez un pharmacien de Mezreh, Karékin Gurdjian, avec Feymi bey, un libéral local, qui leur apprend qu'il a récemment participé à une réunion associant les autorités et des notables turcs de la ville, concernant le désarmement des Arméniens. Devant l'inquiétude suscitée par cette perspective, Johannes Ehmann, /directeur de la mission allemande de Mezereh/qui a été convié à la réunion, s'est proposé de s'occuper de la question en profitant de sa légitimité de clerc. La Danoise Hansina Marcher, qui travaille au côté de J. Ehmann, donne une interprétation différente du rôle du pasteur allemand dans cette affaire : d'après elle, c'est le vali qui a demandé à Ehmann d'intervenir auprès des Arméniens, ce qui est vraisemblable, et celui-ci aurait convoqué les nota­bles arméniens pour leur demander de se plier aux exigences des autorités. Les sources arméniennes montrent toutefois une intervention bien plus militante de l'ancien officier allemand. Elles indiquent qu'Ehmann est allé prêcher dans les égli­ses et les temples de Harpout, Mezreh, Huseynig, Pazmachèn, Korpé, Khoulakiugh, etc. ; qu'au village de Pazmachèn, où il s'est rendu en compagnie de Pulutli Halil, un chef d'escadron de la Teşkilât-i Mahsusa, et de quelques fonctionnaires, il a réuni la population dans l'église et a délivré « avec beaucoup d'habileté » un « sermon » demandant aux Arméniens de livrer leurs armes, leur jurant sur la Bible qu'il se por­tait personnellement garant de leur sécurité; qu'à Huseynig, il a également pro­mis qu'il ferait libérer les hommes. N. Piranian affirme même que le pasteur a usé de son statut d'ecclésiastique chrétien et fait appel à des références bibliques pour mener une opération de propagande au profit des autorités et qu'il n'est en fait qu'un officier des services de propagande militaire — nous avons vu que c'est le cas de Scheubner Richter à Erzerum.

 

(p.476) Le 20 juin, on comp­te plusieurs centaines d'hommes détenus dans les prisons de Mezreh, dont deux cents transférés de Harpout ce jour-là.

Ces détenus sont répartis dans plusieurs prisons : les politiques, qui doivent en prin­cipe être traduits devant la cour martiale, sont au secret à la prison centrale de Mezreh, mais la plupart des hommes sont embastillés au Kirmizi konak (« Konak-Rouge »), situé à la sortie ouest de Mezreh. N. Piranian, qui a séjourné dans cette caserne militaire du 14 au 28 juin 1915, parle d'un enfer, par lequel passent les sol­dats-ouvriers comme les mâles de Mezreh, Harpout et Huseynig. Le jour de son incarcération, trois mille hommes des amele taburiler de Hoghé, Haboussi et Achemi y sont entassés. Il nous apprend également qu'ils y sont restés trente heu­res sans rien manger et sans boire, entassés, dans des conditions indescriptibles d'hygiène. Le 15 juin, cinq cents nouveaux arrivants, essentiellement des artisans de Harpout travaillant pour l'armée ou l'administration, les ont rejoints. Chaque nuit, une cinquantaine d'hommes sont amenés à la salle de torture et ramenés au petit matin, juste avant le passage des éboueurs de Mezreh, auxquels a été confiée la tâche de collecter les cadavres des détenus décédés au cours de la nuit.

 

(p.477) Dès le lendemain matin, 19 juin, des villageois des localités environnantes de la plai­ne, arrêtés chez eux durant la nuit, viennent remplir le konak, suivis le lendemain par des hommes interpellés à Mezreh et Harpout. Le 22 juin, environ un millier d'Arméniens, paysans et notables de la ville, sont détenus au Konafc-Rouge. Au cours de son séjour de deux semaines au konak, N. Piranian est témoin de différents artifices utilisés par le commandant de la garnison, Mehmed Ali bey, pour soutirer de l'argent aux détenus. Ce dernier annonce ainsi que ceux qui peuvent payer le bedel, soit quarante-deux L.T. or, seront immédiatement libérés, les autres envoyés dès le lendemain à Urfa. Alors que tout contact était jusqu'alors interdit avec l'exté­rieur, ce jour-là les hommes sont autorisés à s'entretenir avec leurs femmes, pour évidemment pouvoir se procurer la somme requise. Cent détenus y parviennent et sont isolés dans une salle indépendante. Les autres, soit environ neuf cents hom­mes, sont mis en route vers le sud, le 23 juin, sous bonne escorte815. Le verdict du procès des criminels de Mamuret ul-Aziz rapporte que ces hommes sont fusillés le 24 juin, au pied du mont Herogli. H. Riggs, qui assiste à ces événements de l'ex­térieur, observe qu'à partir des 24 et 25 juin, la police passe systématiquement dans toutes les maisons et procède à l'arrestation de tous les hommes « qui sont conduits en prison, et quand il apparaît qu'elle est pleine », on les met en route « de la même façon » que les groupes précédents817. Après le meurtre des premiers groupes d'hommes dans la périphérie de Harpout, dont la nouvelle est parvenue assez rapi­dement à Mezreh, il semble toutefois que les autorités aient décidé de procéder aux massacres dans des sites plus isolés, notamment au lieudit Giigen Bogazi, une gor­ge située près de Maden, ou ailleurs.

Le 25 juin, le konak est de nouveau plein. L'administration de la prison annonce cette fois-i que les autorités militaires souhaitent recruter des artisans: quatre-vingts candidats, dont notre témoin, sont enregistrés, avec le secret espoir d'échap­per au sort de leurs codétenus. Mais le lendemain, l'armée déclare qu'elle n'a plus besoin que de quarante hommes qu'elle met en route vers leur nouvelle affectation. Cet épisode ne mériterait pas d'être évoqué s'il n'était pas révélateur du jeu assez cruel auquel s'adonnent les militaires. Après le départ des quarante heureux élus, les officiers du konak révèlent en effet que ce sont les quarante personnes restantes (p.478) qui ont été retenues, tandis que les « élus » ont été envoyés à l'abattoir. À l'aube du 27 juin, cinq cents autres détenus, arrêtés au cours des derniers jours, partent pour « Urfa ». Il s'agit du dernier convoi d'hommes au sujet duquel nous possédons des informations, mais tout laisse supposer que les suivants ont été expé­diés selon la même procédure et que le cœur du vihyet de Mamuret ul-Aziz est, à la fin du mois de juin, pratiquement vidé de sa population mâle. Il est probable que les autorités ont attendu l'achèvement de cette phase pour aborder l'étape suivante de leur plan d'élimination.

Le 26 juin, le munedik (le crieur public) annonce dans tous les quartiers arméniens de Mezreh que tous les chrétiens vont être déportés vers le sud et que le premier convoi doit partir dans cinq jours. Le crieur public, Mamo çavuç, commence ainsi son annonce : « Hey ! écoutez, mon message s'adresse aux gâvur, à tous les gâvur. [...) Par ordre de notre sublime État et du roi des rois, il a été décidé d'envoyer à Urfa tous les gâvur de Harpout. De l'enfant au berceau jusqu'au dernier vieillard, tous vont voyager. [...] Le premier groupe, formé des quartiers de Devriş, Nayil Beg et des Marchés, va partir le 1er juillet à l'aube ». On observe donc que les déportations incluent non seulement les Arméniens, mais également les Syriaques de Harpout. H. Riggs nous apprend cependant que dans la même journée du 26 juin, la décision de déporter les Syriaques a été confirmée, puis infirmée, probablement après un échange avec le ministère de l'Intérieur. En fait, dès la publication du beyanname (ordre de déportation), tous les résidents étrangers de Mezreh-Harpout se sont mobilisés et ont demandé une entrevue avec le vah. C'est encore une fois Henry Riggs qui décrit le mieux l'ambiance en ville. Bien que les hommes soient en cours de liquidation, la ville ignore pour l'essentiel on ne connaît que le destin funeste du premier convoi d'hommes mis sur le compte des Kurdes le sort qui leur a été réservé et plus encore ce qui l'attend elle-même jusqu'à l'annonce du munedik. J. Ehmann et L. Davis ont télégraphié à leurs ambassadeurs respectifs pour leur demander d'intervenir, mais leurs dépêches ont été censurées par les autorités ou ne sont pas parvenues à destination, dans le cas du consul américain. Le téléphone des missionnaires a en outre été coupé. Il apparaît donc que les autorités locales prennent, lorsque le programme d'extermination arrive à sa phase cruciale, toutes les mesures nécessaires pour isoler les résidents étrangers et les empêcher de com­muniquer avec l'extérieur. « II devenait très évident, écrit H. Riggs, qu'il ne s'agis­sait pas d'une [décision] locale, et que l'ordre était venu de Constantinople ».

 

(p.486) Les cinq cents garçons âgés de quatre à huit ans, raflés après les déportations dans la campagne ou dans les quartiers désertés et intégrés en juillet dans ce que les autorités appellent des orphelinats, ont en fait été entassés dans des maisons aban­données de Mezreh, sans la moindre nourriture et sans eau : en trois jours, deux cents d'entre eux se sont éteints. Ainsi que le note Tacy Atkinson, les missionnaires n'ont pas été autorisés à visiter ces « établissements ». L'odeur dégagée par les cada­vres en décomposition de ces gamins a par contre provoqué des protestations de la population turque qui a demandé aux autorités de mettre fin à cette expérience. Les enfants ont finalement été déportés vers le sud-ouest, le 22 octobre : ceux qui ne sont pas morts en route ont été jetés dans l'Euphrate devant Izoli, peu avant Malatia.

 

(p.487) Le 16 juillet, les femmes et les enfants de Khouylou sont déportés « vers Urfa » : ils sont en fait massacrés un peu plus tard, à la hache, près du village de Kiïrdemlik, dans une gorge, par les çete de leur escorte.

Nazareth Piranian, qui fuit vers un village du nord-ouest du lac Gôljiik, traverse le village désert de Yéghéki, le 16 juillet, et celui d'Ertmeneg, entièrement vidé et ruiné, où il rencontre une vieille mourante, entourée de trois enfants de quatre à huit ans, nus et le ventre enflé.

 

(p.488) Toujours d'après N. Piranian, le 11 juin, à l'aube, le bataillon de Hoghé a été encerclé par une troupe de cavaliers, commandée par Çerkez Kâzim, mais ce n'est que le lundi 14 juin, qu'on a escorté les soldats-ouvriers dans un champ, où ils ont été rejoints par les bataillons de Haboussi et Alichami. Çerkez Kâzim, qui dis­pose d'une liste des soldats-ouvriers, escorte ces hommes avec deux cents fantas­sins et quarante cavaliers, jusqu'au Konak-Rouge, où ces trois mille hommes sont entassés.

Selon les éléments recueillis aux cours de l'instruction du procès des criminels de Mamuret ul-Aziz, Siileyman Faik pacha les a personnellement passés en revue devant le Kirmizi Konak, qui est sa résidence officielle, et leur a dit qu'il était « l'ami des Arméniens » et qu'il allait « les envoyer dans un bon endroit ». En attendant de rejoindre ce « bon endroit », ces hommes ont été laissés trente heures durant sans boire ni manger : chaque jour, une centaine de cadavres sont chargés dans les voi­tures à ordures, pour être brûlés à la sortie de la ville. Piranian note que chaque nuit une cinquantaine de personnes sont torturées, en particulier avec de grandes pin­ces utilisées pour arracher doigts des pieds ou des mains, des lambeaux de chair, le fer rouge pour enfoncer crâne ou abdomen, la scie pour ouvrir les crânes ou ampu­ter un membre, la hache à usages multiples.

 

 

LES CONVOIS DE DÉPORTES DES RÉGIONS NORD À HARPOUT

(p.489) Nous avons jusqu'à présent rarement eu l'occasion d'examiner des sources non arméniennes décrivant le passage de convois de déportés en chemin depuis des semaines. Le vilayet de Mamuret ul-Aziz permet justement cet examen, grâce aux témoignages laissés par les missionnaires et le consul américains de Harpout. Mises en route depuis la mi-mai, les caravanes venant du nord n'ont évidemment plus leur composition d'origine lorsqu'elles arrivent dans la plaine de Mezreh. Il s'agit le plus souvent de convois recomposés, mêlant les reliquats de plusieurs grou­pes décimés en chemin. Le premier convoi du nord qui arrive à Harpout le 2 juillet, comprend huit mille déportés d'Erzerum et d'Erzincan, en route depuis environ six semaines, partis dans des caravanes séparées et regroupées en chemin. On note qu'on n'y trouve aucun mâle, si ce n'est des garçons en bas âge. Les groupes qui suivent, à un intervalle rapproché, comme le convoi de trois mille personnes qui arri­ve le 9 juillet, viennent aussi d'Ordu, Kirason, Trébizonde, Kigi, Erzincan, Erzerum.

 

(p.490) Les déportés restent en moyenne deux jours, parqués au lieudit les « Quatre-fontaines », à la sortie de Mezreh. C'est là que les missionnaires viennent les visiter et leur apporter tout le réconfort possible. Mais ces haltes donnent aussi l'occasion à certains Turcs de Mezreh ou de Harpout de se procurer des femmes pour leur harem. Leslie Davis, qui visite à plusieurs reprises le camp des Quatre-Fontaines, donne un état précis des déportés : en guenilles, sans possibilité de se laver et de se changer, sous-alimentés, « on avait peine à croire qu'il s'agissait d'êtres humains ». Des centaines d'agonisants rendent l'âme dans ce camp improvisé et sont enterrés dans une fosse commune ou abandonnés à leur sort, tandis que les personnes valides sont remises en route. Davis observe que la méthode est infailli­ble et doit permettre « de les liquider tous dans un temps relativement court ». Quelques-uns échappent néanmoins au sort commun, grâce aux missionnaires qui les font admettre à l'hôpital américain de Mezreh ou dans l'orphelinat allemand. Certains déportés parviennent même à s'installer pour une brève période dans les maisons abandonnées de la ville ou « épousent » un officier, comme Siranouch Hoghgroghian, treize ans et déjà enceinte.

 

(…) l'abattoir de GÖLJÜK

Alors qu'il est réfugié à Havtasar, dans un village kurde situé sur les hauteurs de la rive nord-ouest du Gôljuk, Nazareth Piranian apprend du Kurde qui l'héberge, Ganh Cemo, que le matin même — peu après la fin du Ramadan qui s'achève cette année-là le 12 août — quatre officiers turcs sont arrivés dans la vallée et demande à rencontrer les aga des villages kurdes de la région. Ils ont convoyé, avec une escorte de deux cents çete, une caravane d'environ trois mille déportés, originaires de Tré-bizonde, Erzerum et Erzincan, jusqu'aux rives du lac et ont invité les villageois à les aider à « achever » le travail. C'est en famille que les villageois kurdes ont répondu à l'invitation et attaqué le convoi, à la hache et au couteau. Le carnage achevé, Piranian note que seuls quelques gamins ont été ramenés dans le village, portant de profondes blessures physiques et morales, et se sont tous éteints en moins d'une semaine. Quelques jours plus tard, lorsque N. Piranian quitte son refuge et rallie les rives du Gôljuk, il découvre un immense charnier : les corps de ces trois mille dépor­tés remplissent jusqu'à mi-hauteur l'un des vallons qui descendent vers le lac. Ce témoignage à chaud ne rend toutefois pas compte de l'étendue des crimes commis autour du Gôljuk, sur lesquels le récit du consul Leslie Davis apporte des informa­tions uniques. C'est le 24 septembre 1915 que le diplomate décide de faire une tournée à cheval vers ce lac de montagne, après qu'un Turc lui ait révélé que l'en­droit est couvert de cadavres. Partis dès 4 heures du matin, pour ne pas être vus, le consul et son guide turc chevauchent durant cinq heures vers Kurdemlik, découvrant (p.491) en chemin des centaines de cadavres, mal enterrés, dont les membres dépas­sent et ont parfois été dévorés par des animaux, ou qui ont été brûlés « pour trou­ver l'or que les victimes pouvaient avoir avalé ». Après quoi, le consul décide de longer les falaises de la rive nord-ouest, entrecoupées de « vallées profondes ». Il semble que le moyen le plus couramment utilisé par les çete a consisté à précipiter les déportés du haut des falaises dans ces vallons escarpés, véritables pièges dont la seule issue est le lac. C'est ce qui explique sans doute que des centaines de cadavres flottent aussi sur les rives du lac. Au cours de cette première partie du périple, Davis observe deux vallons respectivement remplis d'environ mille et mille cinq cents cadavres, et bien d'autres moins garnis, dont il ne peut pas approcher longtemps tant la puanteur est insoutenable.

Les témoignages glanés par le consul auprès de Kurdes locaux confirment que les « gendarmes » çete ont délégué la tâche d'exterminer les déportés aux villageois kur­des des environs. En échange d'une somme forfaitaire, dont le montant est propor­tionnel à la taille du convoi, les « gendarmes » livrent les convois aux Kurdes, qui se payent à leur tour sur les victimes. Davis note d'ailleurs que celles-ci sont toutes nues et qu'elles ont donc vraisemblablement été déshabillées avant d'être exécutées. Davis pense même que ce système a été appliqué dans toutes les provinces orien­tales. Il note aussi qu'il n'y a pratiquement pas de morts par balle. En rentrant à Mezreh, par Kèghvank, au sud-ouest de Gôljuk, il découvre un autre charnier de plusieurs milliers de victimes mal enterrées, déjà à l'état de squelette, qui seraient les hommes de Harpout et de ses environs, expédiés avant le départ des grands convois de femmes et d'enfants.

Au cours d'un second périple qu'il fait avec le Dr Atkinson, à partir du 24 octobre, le consul américain décide d'explorer la rive orientale du lac. Dans les environs du village de Gôljuk, il observe des centaines de cadavres en décomposition, massacrés plus récemment. Poursuivant sa route par les hauteurs, il découvre un vallon en bas duquel sont « entassées » des centaines de corps de femmes et d'enfants portant des traces de coups de baïonnette, récemment tués. Après avoir contourné le lac, par sa rive sud, Davis et Atkinson atteignent une vallée située à son extrémité nord-ouest où ils découvrent « plus de cadavres que je n'en avais jamais vus en aucun endroit ». Ils estiment à environ deux mille le nombre des victimes, qui jonchent cette super­ficie d'un à deux hectares, et dont les documents d'identité indiquent qu'ils sont originaires d'Erzerum et d'autres régions. Davis conclut le récit de son second péri­ple en estimant à dix mille les restes d'Arméniens massacrés autour du Gôljuk: « Peu d'endroits pouvaient être mieux adaptés à l'exécution du plan diabolique des Turcs visant à l'extermination de la population arménienne que ce lac tranquille situé [...] loin des regards de l'homme civilisé ».

 

Un dernier témoignage, celui d'un « protégé franc » smyrniote, S. Padova, expulsé vers Bitlis par le vali Rahmi bey, en compagnie d'A. Amado et D. Arditti, mérite notre attention. Ces trois hommes sont, en effet, témoins directs du massacre d'une caravane de trois mille Arméniens, le 17 septembre 1915, sur les rives du Gôljùk. Partis de Harpout pour Bitlis le 15 septembre, ils se heurtent « presque à chaque pas » à des cadavres avant d'arriver sur la rive sud du lac, où ils rencontrent la cara­vane. Des montagnes qui surplombent le lac, des bandes kurdes ouvrent le feu sur les déportés et encerclent le convoi : « ce fut simplement, écrit Padova, une attaque (p.492) Nous sommes par conséquent portés à croire que la réunion d'Erzerum a entre aut­res décidé de liquider les derniers Arméniens présents dans les provinces orientales. Après les déportations de début novembre, sur le millier d'Arméniens encore pré­sent à Mezreh et Harpout, il ne reste surtout qu'environ cent cinquante filles auprès des missionnaires américains de Harpout, trois à cinq cents enfants à l'orphelinat allemand de Mezreh et quelques orphelins qui errent en ville et viennent parfois soutirer un peu de pain à la mission, reliquat des enfants qui ont été sortis de l'orphelinat turc de Mezreh, le 22 octobre, et noyés à Izoli.

 

(p.493) Nous sommes par conséquent portés à croire que la réunion dtrzerum a entre aut­res décidé de liquider les derniers Arméniens présents dans les provinces orientales. Après les déportations de début novembre, sur le millier d'Arméniens encore pré­sent à Mezreh et Harpout, il ne reste surtout qu'environ cent cinquante filles auprès des missionnaires américains de Harpout, trois à cinq cents enfants à l'orphelinat allemand de Mezreh et quelques orphelins qui errent en ville et viennent parfois soutirer un peu de pain à la mission, reliquat des enfants qui ont été sortis de l'orphelinat turc de Mezreh, le 22 octobre, et noyés à Izoli.

Le départ de nombre de missionnaires américains, le 15 novembre, accentue le har­cèlement des autorités qui exigentqu'on leur remette les jeunes filles de leur établis­sement. Quant aux garçons de l'orphelinat allemand, sa directrice danoise Genny Jansen, nous apprend qu'en janvier 1916, les autorités ont officiellement exigé du pasteur Ehmann que les orphelins arméniens leur soient remis, afin « de les diriger sur les points où se trouvaient leurs parents ». Après avoir obtenu « l'as­surance solennelle que ces petits seraient transférés sains et saufs à leur destina­tion », la direction allemande laisse les trois cents garçons aux « agents spéciaux » venus pour les emmener. Deux jours plus tard, deux de ces orphelins arrivent à la mission allemande, « en nage à force d'avoir couru », et informent leurs anciens protecteurs du fait qu'on est « en train de brûler vifs leurs camarades » à deux heu­res de Mezreh. G. Jansen confesse qu'elle n'a d'abord pas cru un mot d'un « récit tellement incroyable », mais que le lendemain, lorsqu'elle s'est rendue sur place avec les sœurs allemandes, elle a vu le « tas noir qui fumait encore » et « les squelettes car­bonisés de nos pauvres petits ». Inexorablement, les autorités éliminent les der­nières traces de présence arménienne.

 

 

KAZA DE EĞIN / AGN

(p.499) Notre principal témoin, un jeune homme de dix-sept ans, quitte Agn dans le dernier convoi, dont il partage le sort jusqu'à Finncilar, où les survivants de son groupe, quatre cents personnes, parviennent en vingt-sept jours, soit vers le 1er août 1915987. Son récit permet notamment d'observer comment la caravane est décimée, jour après jour, et les déportés méthodiquement dépossédés de leurs avoirs. L. Boghossian note ainsi que dès le premier bivouac, les jeunes filles les plus belles ont été enlevées et les familles taxées de 2 070 LT or par son escorte pour « être pro­tégées des Kurdes ». Au bout d'une semaine, le convoi compte moins d'un millier d'âmes: la déshydratation, la malnutrition et la fatigue ont fauché les plus jeunes et les plus âgés, mais les suicides sont aussi très courants. Ce phénomène, observé par tous les témoins-acteurs, a des origines variées. Si le désespoir en constitue la cause principale, on ne peut négliger le cas des jeunes filles qui préfèrent se jeter dans l'Euphrate plutôt que de subir un viol. Le refus de se soumettre aux volontés des bourreaux se manifeste aussi assez largement chez les mères qui se suicident en entraînant dans la mort leurs enfants.

Lévon Boghossian ne manque pas non plus de noter, en arrivant au pont de Kirk Gôz, sur la Tohma Çay, au bout de vingt-quatre jours de marche, que par la voie directe, il est possible à une caravane de relier Agn à ce pont en quatre à cinq jours. Il est donc probable que des consignes ont régulièrement été transmises à l'escorte pour rallonger la distance et augmenter le nombre des victimes. La description que nous donne Boghossian du camp de transit de Kirk Gôz peut aussi laisser supposer que l'endroit est alors tellement saturé de déportés que les autorités ont été contrain­tes de « dérouter » les convois. « II s'y trouvait, écrit Lévon Boghossian, une mer humaine, avec des gens venus de toutes les villes de Turquie », des dizaines de milliers de personnes, parmi lesquelles on compte quatre à cinq cents décès chaque jour.

Sa description du camp de Finncilar n'est pas moins dantesque. Lévon note en par­ticulier que des enfants turcs et kurdes de douze ans viennent y prendre des filles. Il semble que la violence extrême déclenchée par le pouvoir jeune-turc ait supprimé tout interdit et libéré des comportements refoulés, au point de donner à des enfants le sentiment de pouvoir jouir à leur convenance des fillettes, parce qu'elles appar­tiennent à un groupe officiellement déclaré proscrit.

 

 

(p.500) LES DÉPORTATIONS ET MASSACRES DANS LE SAJVCAK DE MALATIA

Les pages précédentes donnent déjà quelques indications sur le rôle réservé au san-cak de Malatia dans l'anéantissement des convois de déportés arméniens venus des quatre coins de l'Asie Mineure. On imagine donc aisément que Malatia elle-même a été un important centre de coordination dans le dispositif mis en place par le pou­voir jeune-turc. On n'y compte toutefois qu'un unique résident étranger : un pasteur allemand, Hans Bauernfeind, directeur d'un établissement pour aveugles de la Deutscher Hilfsbund fur christliches Liebeswerk im Orient, témoin des faits, qu'il consigne par écrit dans son Journal. Patriote et attaché à l'alliance germano-tur­que, il adopte d'abord une attitude sceptique devant l'évidence, qualifie de fou le « maire » de Malatia, quand celui-ci lui explique ce qui se dissimule derrière le dis­cours lénifiant des autorités, et finit par admettre avoir « toujours été dupé de la plus horrible des manières ». Son témoignage, d'une remarquable précision, permet de suivre la phase préliminaire, de la seconde mobilisation aux perquisitions, de l'ar­restation à l'extermination des hommes avec un luxe de détails dont nous ne dispo­sons que rarement pour d'autres régions.

 

(p.504) La rumeur de ces premiers massacres s’est répandue en ville. D’après H. Khanghlarian, les autorités on dû se dépenser beaucoup pour infirmer ces nouvelles, afin de maintenir le doute dans les esprits.

 

 

LES ABATTOIRS DU KAZA D’AKÇADAĞ

(p.512) (…) Le pont de Kirk Gôz, où passent les déportés arméniens de Nigde, Tokat, Samsun, Amasia, Giiriin, Arapkir, Sivas, Egin, avant d'être dirigés vers les sites de massacre autour de Malatia, est, comme nous l'avons vu, géré par un sevkiyat memuri (direc­teur de la Déportation). Secondé par des çete, revêtus ou pas d'uniformes de gendarmes, celui-ci fait passer les groupes sur l'autre rive, après avoir séparé des convois les mâles âgés de douze à soixante-cinq ans, qui sont massacrés sur la rive et jetés dans la rivière, tandis que les femmes et les enfants sont remis en route vers la plaine de Finncilar, située à six heures de marche.

 

LES PRINCIPAUX RESPONSABLES DES TUERIES DE MALATIA

(p.513) Le rapport du capitaine Fazil, ancien membre de la cour martiale de Malatia, constitue incontestablement le document le plus complet sur les crimes commis dans ce sancak. Il y inventorie les noms de cinq cent soixante-sept criminels de guerre, com­plices, à des degrés divers, des atrocités et crimes commis dans le vilayet de Harpout. Outre les informations dont il a eu connaissance durant les procès instruits contre certains d'entre eux pour malversations financières, il a consigné dans un rapport de 82 pages, achevé le 30 novembre 1918, les crimes dont il a été lui-même témoin ou les exactions dont les auteurs se sont vantés devant lui. Son document sur les événements survenus en 1915 dans le vilayet de Mamuret ul-Aziz, et plus spécialement dans le sancak de Malatia, commence par une apprécia­tion générale qui n'est pas sans intérêt. « Les exactions de 1915 contre les chrétiens , des provinces orientales constituent une des pages les plus sombres de l'histoire. [...] Ces abominations contraires à la justice et à la civilisation ont blessé le cœur de l'islam. Ces milliers [de victimes] chrétiennes n'ont jamais montré la moindre résis­tance aux ordres du gouvernement [...] Ils ont été déportés de toutes parts, convoi après convoi. Tous leurs effets et leurs biens ont été pillés et plus d'un million de per­sonnes ont été exterminées pour satisfaire l'appétit sanguinaire de quelques bri­gands. [...] On a pu observer un nombre considérable d'enfants écrasés sur les murs et les rochers. Des filles à peine pubères se sont noyées après avoir été violées ; des centaines de milliers d'hommes et de femmes ont été massacrés à coups de sabre ou de hache et sont venues remplir les fossés et les puits. D'autres cadavres sont venus joncher les montagnes et les plaines, livrés aux oiseaux de proie ».

Dans son rapport, le capitaine fait référence à nombre de cas soumis à la cour mar­tiale de Malatia à la demande des ministres de la Justice, de la Guerre et de l'Intérieur. Il observe toutefois que la cour n'a jamais jugé les personnes impliquées dans les massacres, mais seulement admis les abus commis à l'égard des Arméniens, l'accaparement de biens mobiliers et immobiliers. D'après Fazil, les cas soumis à la cour martiale concernent plus spécialement des personnes soupçonnées d'avoir spolié le CUP ou le gouvernement. Même quand les débats révèlent des massacres, ceux-ci ne sont jamais jugés. Il pense qu'il existait un accord tacite entre le gouver­nement, le CUP et les chefs de l'Organisation spéciale pour que les cours martiales ne traitent pas des crimes, mais seulement des « abus ». Et, en définitive, il n'y a eu que très peu de condamnations effectives, celles-ci se limitant souvent à confisquer les biens abusivement accaparés par les inculpés pour solde de tout compte. Les quelques exemples que Fazil expose donnent une idée des crimes ordinaires qui sont souvent commis par le seul appât du gain : Fevzizâde Muftizâde effendi, accusé d'avoir volé les tapis et les biens d'un médecin arménien qu'il a reçu chez lui, sous le prétexte de le sauver, mais qu'il a assassiné, est condamné pour vol, mais pas pour meurtre; Hoca Mehmed Effendi Dellalzâde, qui a assassiné une Armé­nienne pour accaparer ses trois maisons, est condamné à être dépossédé de ses propriétés au profit de l'État, mais pas pour meurtre; Haci Ahmed, fils de Haci Kolagasi, a assassiné plusieurs Arméniens à coups de pistolet pour leur prendre leurs biens, ce qu'il confesse devant la cour martiale qui ordonne la saisie desdits biens et le condamne à douze ans de prison pour vol (sa peine sera plus tard allé­gée par les autorités militaires); (…).

 

(p.517) Les premières rumeurs concernant le désarmement des soldats arméniens servant dans des bataillons stationnés dans les régions d'Erzerum et Erzincan, parviennent à Tchemchgadzak au moment des fêtes de Pâques, soit vers le 4 avril. Peu après, des informations ont commencé à circuler sur la désertion de soldats arméniens qui passeraient à l'ennemi et sur « des secrets militaires » qu'ils leur transmettraient. Sur ces entrefaites, le kaïmakam, Selim Ahmed, entame la première phase des per­sécutions antiarméniennes, le 1er mai 1915. Ce jour-là, des perquisitions sont menées dans les établissements scolaires arméniens, chez les fonctionnaires et dans les boutiques du bazar. Dix-huit notables sont arrêtés. Les autorités cherchent en particulier les sceaux officiels des partis Hntchak et Dachnak et les armes que les Arméniens sont supposés avoir dissimulées. Le lendemain, le nombre des per­sonnes interpellées s'élève à une centaine. Les tortures infligées semblent avoir dépassé en violence ce que l'on a observé ailleurs — plusieurs hommes sont cloués au mur — et se prolongent jusqu'au 20 juin, date à laquelle le kaïmakam annonce le départ des prisonniers pour Mezreh, pour y être jugés.

 

 

DEPORTATIONS ET MASSACRES DANS LE SANCAK DE SIVAS

 

(p.542) La première rafle est suivie d'une seconde vague d'arrestation, déclenchée le 23 juin, qui permet d'interpeller un millier d'hommes. Au total, ce sont donc environ cinq mille personnes qui croupissent alors dans la prison centrale et les caves des medrese. Des opérations similaires sont menées, dans la deuxième quinzaine de juin, à Tokat, Amasia, Merzifun, Zile, Niksar, Hereke, etc., dont les hommes sont rapidement exécutés dans les environs de ces localités. À Sivas, Muammer semble avoir opté pour une autre méthode : ainsi que nous allons le voir, ce n'est qu'après avoir achevé les déportations qu'il se préoccupe, début août, du sort de ces prisonniers. Malgré son utilité avérée, l'hôpital national arménien de Sivas, qui avait mis à la disposition de l'armée cent cinquante lits et joué un rôle important dans la lutte contre l'épidémie de typhus, est confisqué par les autorités et la plupart de ses collaborateurs arrêtés et éliminés peu de temps après.

 

(p.545) Partant, la Emniyet Komisioni sert de cadre au pillage officiel des déportés, avant que ceux-ci ne soient livrés aux pillards. En d'autres termes, le dispositif mis en place à Yinhi han par le vali Muammer vise à récupérer au profit du parti-gouvernement ittihadiste la part du lion, avant de laisser les déportés aux çete ou aux paysans mobi­lisés sur le parcours des convois. Les instances du CUP devaient toutefois surmon­ter le problème récurent de l'indélicatesse ou de l'avidité des « fonctionnaires » en charge de ces stations officielles de captation des biens arméniens. C'est ce qui explique l'extraordinaire formalisme avec lequel les opérations de dépouillement se font et la présence systématique d'un proche du oa/i évidemment chargé de la sur­veillance des opérations. Kapigian note le soin avec lequel la commission tient le registre des biens des déportés, comptant et recomptant le numéraire, décrivant avec forces détails les bijoux.

Le formalisme laisse toutefois place à des méthodes plus musclées lorsque les chefs de famille, quelques hommes et surtout des femmes, sont convoqués, un à un, devant les membres de la commission, présidée par Hamid bey, pour déposer leurs biens. Systématiquement, on leur fait observer que leur dépôt est loin de représen­ter tous leurs avoirs ; une bastonnade accompagne le plus souvent la remontrance et permet à la commission d'obtenir un effort supplémentaire. Le travail est d'au­tant plus efficace que les membres de la commission connaissent assez bien leurs victimes, leur statut social, et ont donc une idée assez précise des moyens dont elles disposent. Après ce rituel, qui s'étend sur plusieurs heures, les çete entreprennent de fouiller les autres membres du convoi, jusqu'aux parties les plus intimes. L'opération s'achève par l'extraction des notables qui ont échappé aux rafles en ville et leur exécution sommaire. (…)

 

(p.546) Hasançelebi est manifestement un site sélectionné pour y procéder à l'extermina­tion systématique de tous les mâles présents dans les convois qui viennent de Samsun et des kaza du vilayet de Sivas. La vallée qui s'ouvre dans le prolongement du bourg, à l'avantage d'être enserrée entre de hautes montagnes: elle accueille un immense camp où se concentrent les déportés des convois arrivés les jours précé­dents de Samsun, Tokat, Amasia, de Sivas et de leurs zones rurales. Dans un désor­dre indescriptible, les groupes campent dans des lieux distincts. Des çete kurdes écu-ment cette multitude pour en extraire garçonnets, adolescents, adultes et vieillards, qui sont escortés hors du camp par petits groupes et brièvement internés dans une écurie qui fait office de prison. D'après G. Kapigian, les responsables du camp accordent une journée de sursis aux nouveaux arrivants, c'est-à-dire le temps néces­saire pour décharger les chariots et installer les tentes. Environ trois cents hommes du onzième convoi de Sivas sont ainsi emmenés126?. Ici aussi, la procédure est qua­siment mécanique. Les personnes arrêtées le matin sont sorties de l'écurie chaque nuit, attachées deux par deux, et escortées derrière une hauteur, dans une gorge: les bourreaux exécutent les prisonniers à l'arme blanche, puis les précipitent en contrebas ; le lendemain matin, on procède à de nouvelles interpellations, et ainsi de suite. D'après les évaluations de G. Kapigian, plus de quatre mille mâles des qua­torze convois de Sivas ont été exécutés à Hasançelebi, mais les garçons de moins de dix ans ont été épargnés.

Le pasteur Bauernfeind, qui quitte sa mission de Malatia le 11 août, passe à Kirk Gôz à l'aube du même jour et comprend mieux « pourquoi nos cochers voulaient à tout prix gagner Hasanbadrig avant la chaleur de midi. L'odeur des cadavres — qui ne nous est que trop connue —, environ une centaine, peut-être plus, de sépultures et de fosses communes à gauche, à droite, si insuffisamment faites que des mor­ceaux de cadavres émergent ça et là. Plus loin, la présence des tombes cesse, mais (p.547) pas les morts : des hommes, des femmes et des enfants sont étendus sur la route, dans la poussière, soit en haillons, soit tous nus, dans un état terrible, plus ou moins décomposés. Au cours des quatre heures de route, jusqu'à Hasanbadrig (environ 20 km), nous avons dénombré cent cadavres. Il va de soi que dans cette région vallon­née beaucoup ont échappé à notre vue ». Plus au nord, peu avant Hekimhan, il observe également des cadavres, « le plus souvent deux par deux — également des hommes — dans un état tel que le soupçon de mort violente s'impose fatalement. Du fait du terrain accidenté, nous n'avons pas pu en voir beaucoup d'autres, mais nous les avons sentis ». Les observations ultérieures du pasteur allemand, qui emprunte la route des convois en sens inverse, confirment toutefois que les déportés n'ont pas subi de violences significatives au-delà de Hasançelebi.

 

(…) Comme leurs compatriotes d'autres régions, les déportés de Sivas sont eux-aussi concentrés dans l'immense camp de Finncilar, l'un des principaux sites d'abattage retenus par la Te$âât- Mahsusa, supervisé par Haci Baloçzâde Mehmed Nuri bey, député du Dersim, et son frère Ali pacha. Comme pour les autres groupes, les autorités enlèvent les garçons de moins de dix ans et les filles de moins de quinze ans pour les expédier à Malatia, où ils ont ultérieurement été exterminés. Kapigian, qui a survécu jusqu'alors en se déguisant en femme, confirme la misère qui règne parmi les déportés, affaiblis par le trajet, privés de moyens de transport et dépossédés de l'essentiel de leurs biens à la suite des pillages successifs auxquels ils ont été soumis. C'est, en effet, à Finncilar que les déportés de Sivas sont dépos­sédés de leurs moyens de transport, officiellement confisqués pour les besoins de l'armée par la commission des réquisitions.

Kapigian y observe l'arrivée de caravanes de déportés en provenance des rives de la mer Noire, notamment de Kirason, Ordu, Çarçamba, ainsi que des villages de Şabinkarahisar, dans un état bien plus lamentable, car ces femmes et enfants — il n'y a plus un homme dans ces groupes — ont fait tout le trajet à pied. Finncilar sert aussi de cimetière aux plus âgés, incapables de continuer, et aux enfants en bas âge que leurs mères ne peuvent plus porter et abandonnent.

 

(p.554) Il semble que dans un deuxième temps, la commission ait également décidé de faire arrêter et exécuter les garçons âgés de dix à quatorze ans. Kasap Osman, un des tueurs de l'Organisation spéciale s'occupe, en effet, à la fin juin 1915, d'expédier un groupe de cent vingt gamins dans la vallée de Saçcigaz, un village turc situé à deux heures de Gürün, où ceux-ci sont achevés à l'arme blanche.

 

(p.556) Le 17 juin, les arrestations continuent. Mille quatre cents hommes, ligotés par dix, sont escortés en quatre convois, hors de la ville, dans les vallées d'Ardova, Gazova et Bizeri, où ils sont passés par les armes. D'après Loussia Jamgotchian, dix-sept clercs, dont l'évêque auxiliaire Nersès Mgrditchian (1861-1915) et le P. Andon Seraydarian, sont assassinés le 18 juin, dans la citadelle de Tokat, après avoir subi des tortures raffinées. Dans un deuxième temps, ce sont les quatorze-vingt ans qui sont exécutés. Fin juin, seuls les deux cent quatre-vingts soldats-ouvriers travaillant à la construction de la caserne de Şube, trois médecins officiers, les Dre Misak Panossian, Seraydarian et Eminian, et quelques artisans travaillant pour l'armée ou les autorités restent « libres ».

 

 

(p.557) KAZA DE ZILE

Ce kaza, situé à 30 km à l'ouest de Tokat, compte en 1914 quatre mille deux cent quatre-vingt-trois Arméniens turcophones, tous établis dans le chef-lieu, surtout occupés à la fabrication de tapis1341. Les hommes, parmi lesquels se trouve le phar­macien hentchakiste Dikran Seraydarian, ont été arrêtés en juin et escortés, leur curé en tête, vers les marais de Ğaz göl, et exécutés1342.

 

(p.572) D'après les témoignages recueillis par N. Kapigian, parmi les trois mille hommes internés au début de juillet 1916 dans les medrese de Sivas, cinq cents soldats-art-sans originaires de la ville ont été assez rapidement libérés. Les autres ont été expé­diés dans les gorges situées sur le flanc sud de la chaîne des Kardasjar, à Taşh Dere. sur la route de §arki§la, près de Gemerek, où le capitaine Nuri les a fait massa­crer. Il semble que des officiers allemands aient été témoins de ces exécutions sommaires. M9r Knèl Kalemkiarian rapporte qu'il s'est rendu, en compagnie du vice-consul allemand, Karl Wert, auprès du vali, rentré la veille du quartier général de la IIIe armée, pour lui demander la raison de leur emprisonnement, et le vali leur a affirmé que « les soldats arméniens étaient réclamés par le commandant de la IV armée pour les faire travailler à la construction du chemin de fer dans la région de Bozanti », mais qu'en fait « ils furent massacrés dans des conditions inimaginables de sauvagerie, à coup de hache, de sabre, de massue et par balle, ou furent précipi­tés par des criminels du haut des falaises ».

 

(p.587) La base légale de la persécution orchestrée par les Ittihadistes locaux contre les Arméniens repose ici aussi sur le décret officiel ordonnant l'exil des Arméniens dans les cinq jours, qui y est rendu public le samedi 26 juin 1915. Les notables armé­niens de Trébizonde, les consuls allemand, austro-hongrois et américain, qui sont informés des conditions d'application de ce décret dans la région voisine d'Erzerum, sollicitent la bienveillance des ministres Talât et Enver ou s'adressent au uali pour d'obtenir des aménagements au profit de certaines catégories de la population, comme les femmes, les enfants, les vieillards, les catholiques, les protestants. Comme nous l'avons observé ailleurs, les autorités locales et le délégué du CUP Nail leur ont laissé espérer que les vieillards, les catholiques et les protestants seraient épar­gnés. On note toutefois qu'à la différence d'autres vilayet, il n y a pas eu ici d'ar­restation systématique des hommes avant le début des déportations. Outre les poli­tiques arrêtés le 24 juin, seuls trois cents jeunes gens ont été interpellés le jour même de la publication de l'ordre de déportation ; ils ont ensuite été embarqués sur un cargo qui est allé mouiller au large de Platana. Des canots à moteur ont alors amené des çete qui se sont chargés d'assassiner ces hommes et de les jeter à la mer. Parmi les autres dispositions prises à Trébizonde se distinguant significativement de celles adoptées ailleurs, on note que la population arménienne n'a pas été autori­sée à vendre ses biens mobiliers ou à se procurer un quelconque moyen de transport avant de partir en déportation. Elle a en revanche été autorisée, « lorsque les parents le désirent », à laisser les enfants — les filles jusqu'à quinze ans et les garçons jusqu'à dix ans — dans des maisons baptisées « orphelinats par les Turcs »

 

(p.588) Les Arméniens de Trébizonde étaient sans illusion sur le sort qu'on leur réservait et ont cédé bien volontiers leurs enfants lorsque le métropolite grec et le missionnaire américain leur ont proposé une alter­native. La magnanimité affichée par Cemal Azmi, et tant vantée par MsrChrysantos, n'a somme toute été qu'un artifice visant à capter les enfants qui ont été répartis par Nail bey dans des « maisons » connues sous le nom de baş baba ou orta baba, parfois aussi distribués dans des foyers turcs comme enfants adoptifs ou objets sexuels, ou encore placés dans l'hôpital du Croissant-Rouge, pour y être « soignés » ou invités à faire une dernière croisière en mer Noire.

 

(p.589) Sofia Makhokhian, issue de la plus riche famille arménienne de Trébizonde, déclare au cours de la troisième audience, qu'elle a séjourné à l'hôpital avant d'être « adop­tée » par Mehmed Ali. Elle y a observé l'expulsion des personnes « souvent âgées » « à Deyirmen Dere où elles furent massacrées sans exception », mais note que « d'au­tres furent empoisonnés ». À la question du président de la cour lui demandant com­ment peut-elle « affirmer qu'ils ont été empoisonnés ? », elle répond : « Parce que tous ont succombé en manifestant des symptômes identiques. Tous les corps devenaient noirs. C'est le Dr Ali Saib qui a ordonné ces empoisonnements ; les infirmières ont refusé d'appliquer ses ordres et c'est un certain Çatizâde Kenan qui s'est chargé de faire boire la potion proposée ». Devant les protestations d'innocence du Dr Saib, elle ajoute qu'il y avait dans l'établissement « des enfants de quatre à cinq ans qui ont été empoisonnés ». Ali Saib lui demande alors combien y avait-il de patients dans l'hôpital? Et la jeune fille lui répond: «Vingt femmes dans ma salle, mais sur la ter­rasse, c'était plein de patients qu'Ali Saib a ordonné de déporter». Celui-ci confirme l'information, mais souligne que c'est le vali qui lui a « ordonné d'examiner les per­sonnes hospitalisées pour séparer celles qui n'étaient pas malades des autres. J'ai estimé qu'une partie d'entre elles pouvait être transportée et j'en ai informé le vali ». Le face à face continue sur le même ton et l'on apprend que « les cadavres des per­sonnes empoisonnées ont été jetés à la mer », comme Araksi et Hranouch Yessayan (la première enceinte) ; que quinze jeunes garçons ont également été « embarqués sur une mahonne et noyés en mer par Inceli Mehmed ».

 

(p.599) D'après les divers témoignages de rescapés, les quinze mille déportés de la région de Trébizonde ont été expédiés en trois convois, comprenant de quatre à six mille personnes, qui ont été formés à la sortie de Trébizonde, à Deyirmen Dere, le cen­tre de regroupement.

Selon la déposition de Nvart Makhokhian, de Trébizonde, âgée de quarante-deux ans, cinq cents hommes ont été séparés de son convoi de cinq mille âmes vers Gùmùçhane — il s'agit apparemment du premier— et exécutés à une demi-heure de distance, tandis que la caravane était pillée par des çete. Après Finncilar, dans les gorges de Kanh Dere, où officiaient les chefs kurdes de la tribu des Resvan, Zeynel bey et Haci Bedri aga, les mille cinq cents hommes encore présents dans le convoi ont été séparés par Zeynel bey et son escadron de çete kurdes et massacrés sous les yeux de leurs familles. Au bout de quatre mois de marche, après avoir laissé en chemin des centaines de morts et été pillée à de nombreuses reprises, Nevart Makhokhian et ses compagnes sont parvenues à Alep. Philomène Nourian est partie dans le troisième convoi de Trébizonde, comprenant six mille personnes, dont tous les Arméniens catholiques, avec une escorte de gen­darmes commandés par îsmail effendi de Platana. D'après elle, les hommes précé­daient de huit à dix heures les femmes, les jeunes filles et les enfants, et à (p.600) Gümüşhane, Ismail effendi a livré les mâles à une bande de çete commandés par Mirza effendi, qui les a massacrés dans les environs.

La troisième caravane de Trébizonde est arrivée à l'entrée des gorges de Kemah le 22 juillet. Elle y a été systématiquement pillée, puis expédiée vers Harpout. Des mis­sionnaires et le consul américains signalent sa présence au lieu-dit les « Quatre-fontaines », à la sortie de Mezreh, et soulignent l'état lamentable des déportés. Philomène Nourian note aussi qu'après trois jours de marche, les garçons ont été sépa­rés et tués sous les yeux de leurs mères et que le lendemain matin, les catholiques ont été séparés des apostoliques, « dont j'ignore le destin ». Elle ne précise pas le lieu où ces faits se produisent, mais il y a tout lieu de croire que c'est dans les environs du lac Gôljùk, où l'on signale à la même époque le passage et le massacre de dépor­tés de Trébizonde. Les déportés catholiques, dont l'escorte est commandée par le lieutenant de gendarmerie Harpoutlu Hasan effendi, ont reçu l'ordre, rapporte P. Nourian, de se déshabiller, « pour rechercher plus systématiquement l'argent que nous avions pu dissimuler jusqu'alors. Il nous livra ensuite à un Kurde nommé Ismail bey qui nous attendait avec sa bande de çete. On a alors compris que notre dernière heure était arrivée : ils nous attaquèrent et le massacre commença ». Sa mère et son petit frère sont tués sous ses yeux à coup de barre de fer ; elle-même reçoit plusieurs coups de couteau, mais est sauvée, ainsi que sa sœur cadette, par Ismail bey. En chemin, le gendarme §efik bey, « qui me connaissait », la reprend aux Kurdes et la confie à sa mère, avec laquelle elle se rend à Argana Maden, où elle reste un an, abandonne sa religion — « j'ai été nommée Nacieh » — et change à plu­sieurs reprises de maître « pour conserver mon intégrité morale ». Au début de mars 1916, elle tombe entre les mains de Mehmed Nusret bey de Janina, devenu mure-sari/ de Argana Maden, « un être inhumain représentatif de ses maîtres », qui a également pris sa sœur Kohar, devenue Nayime, « sous le prétexte qu'il devait l'en­voyer à Alep. Je n'ai jamais revu ma sœur ». Plus tard, Philomène Nourian parvient à se réfugier à Kùtahya, où elle survit en donnant des leçons de piano, et arrive à Constantinople en octobre 1918, « sans l'aide de personne ».

 

(p.602) L'interrogatoire du sous-lieutenant Mehmed Faik illustre enfin un aspect rarement saisi sur le vif de l'appropriation de jeunes filles par leurs bourreaux. Faik rapporte, en effet, qu'en cours de route, il a « rencontré une jeune fille de la famille Arabian; elle m'a plu; j'ai voulu la marier par la grâce de Dieu. Le père et la mère de la fille y ont consenti ». Il indique aussi : « On a tué son père à Gumümüşhane, et comme elle était trop petite, elle pleurait et ne voulait pas se séparer de sa sœur ». Accaparé par ses tâches professionnelles, le sous-lieutenant a confié « les deux filles à un gendarme (p.603) de garde pour qu'il les emmène et les dépose dans la maison du photo­graphe Kadus bey [à Erzincan] », tandis que lui-même escortait le convoi vers Kemah. Il a aussi « songé à donner » la sœur de sa future épouse « à un docteur » ou « à un lieutenant ».

Après avoir accompli sa mission à Kemah, il s'est empressé de rejoindre la fille Arabian, détenue au domicile de Kadus effendi. Il s'y trouvait lorsque les gendarmes sont venus l'arrêter. Devant la cour martiale, Faik justifie son geste ainsi : « Quant aux filles, je peux vous dire qu'il y en a dans chaque maison, tout le long de la route. Pour ma part, je n'ai lu aucun ordre du gouvernement [à ce sujet] et j'ai agi comme toute la population: j'ai gardé cette petite fille que je connaissais avant même [ces événements] ».

 

(p.608) Il n'est pas moins intéressant de constater comment un agent consulaire qui, dans un premier temps, n'a pas une vision globale des événements en cours, modifie pro­gressivement son vocabulaire relatif à l'extermination des Arméniens: d'abord convaincu de la véracité des déclarations des autorités locales grâce à la mise en scène du départ des déportés arméniens de la ville sur des chars à bœuf, il écrit, dans son rapport du 27 juin 1915: « Sur ordre de Constantinople, le mutesarif a décrété le jeudi soir 24 c[ouran]t que, dans l'espace de cinq jours, la population, sans distinction de position sociale, secte religieux [sic] et protection étrangère, devait quitter la ville et se préparer à un exil. Cet ordre spontané et rédigé d'une extrême sévérité a non seulement consterné et plongé dans l'angoisse tous les Arméniens, mais aussi fortement touché les sentiments humanitaires de tous les autres chrétiens et une forte partie des musulmans qui possèdent un jugement droit -malheureusement pas chez tous », et trouve particulièrement cruelle « une expulsion au moyen de voitures de charge, [des] femmes, enfants, vieillards, avec prescription de ne rien pouvoir vendre pour former moyens pécuniers pour subsistance durant le trajet et dont durée et destination sont inconnu[e]s ». Le 10 juillet, il est déjà plus catégorique et annonce : « on a formé des groupes d'Arméniens mâles et on les a tous fait massacrer par des paysans. Contre les femmes et enfants, on va certaine­ment prendre des mesures de telle sorte que ces créatures vont mourir de faim ou de désespoir, horrible carnage ressemblant à cette époque où on a débarrassé Constantinople des chiens pour les laisser crever sur une île ! ». Dans son rap­port du 26 août, ses informations se font plus précises : les déportés de « Samsun, Amasia, Merzifun, tous arrivés jusqu'à Amasia. Après, hommes séparés, ligotés, une partie des hommes assommés entre Amasia, Turchal, Tokat. Tout ce qui est arrivé à Tokat a été dirigé de Tokat à Tchiflik ou Gischgischa et massacré. Les femmes et les enfants furent apportés par charrettes-boeufs jusque Scharkysschla [Şarkişla, près de Sivas] et après envoyés à pieds à Malatia par des détours, puis jetés ensuite dans le Kirk Gôz ou Euphrate ». Dans le même document, malgré son habituel­le réserve de ton lorsqu'il s'adresse à l'ambassadeur, Peter laisse éclater son indigna­tion en ces termes : « Si la Turquie n'est en général pas à la hauteur en fait d'orga­nisation et de talent, cette fois-ci où il s'agissait de massacres, vols, etc., elle a mon­tré un savoir-faire bien combiné et bien accéléré. D'expédier dans l'autre monde en peu de temps des centaines de milliers de créatures ».

 

 

DEPORTATIONS ET MASSACRES DANS LE VILAYET D’ANGORA

(p.620) À bien des égards, l'examen des conditions d'extermination de cette population revêt un intérêt particulier en raison de sa localisation, au cœur de l'Anatolie et du fait de l'appartenance de sa majorité au rite catholique. Ces deux caractéristiques auraient pu éviter aux Arméniens du vilayet un « déplacement vers l'intérieur ». D'autant que ces Arméniens turcophones, écrivant en caractères arméniens, avaient la réputation d'être très peu politisés et bénéficiaient de la protection de l'Autriche-Hongrie et du délégué apostolique romain. Cette population était donc peu touchée par les tensions qu'on a pu observer dans les vilayet orientaux. Seule l'installation tardive, consécutive aux guerres des Balkans, de dix mille muhacir musulmans a créé des tensions dans le domaine foncier.

 

(p.621)  Il semble, en effet, que les chefs jeunes-turcs et les autorités locales et centrales ont opté pour une stratégie visant à liquider en priorité les populations arméniennes des san-calc de Kayseri et de Yozgat, pour s'attaquer ensuite à celles du sancak d'Angora. Probablement informés des exactions commises dans les régions périphériques dès le mois de mai 1915, les Arméniens d'Angora ont même pu se convaincre un moment qu'ils seraient épargnés, grâce à la protection du vali Mazhar et de certains diploma­tes étrangers. Mais lorsque, quelques jours après sa prise de fonction, vers la mi-juillet 1915, Atif bey a fait arrêter les notables arméniens non catholiques d'Angora, il est probable que les catholiques ont soudain pris conscience de leur vulnérabilité. D'après un témoin étranger, en quelques jours, cinq cents hommes ont, en effet, été interpel­lés par la police et la gendarmerie, notamment le directeur de la Banque impériale ottomane, Chnorhokian, sous la supervision du nouveau directeur de la police, Bahaeddin bey, et du secrétaire-responsable du CUP, Necati bey, assistés du mufti de Kirşehir, Nuffid Hoca, de §amseddin et de Çingene Hakki. Les jours suivants, la liste des internés s'est allongée pour atteindre environ mille deux cents hommes. On sait par ailleurs que le 14 août, des volontaires du CUP ont quitté la ville en voitu­re, munis de pelles et de pioches et que le même jour, vers minuit, plusieurs centaines d'Arméniens ont été escortés par la police et la gendarmerie, attachés deux par deux, hors de la ville. À l'aube l'escorte confie ces hommes aux çete qui les attendent dans un coin isolé. Ces recrues de l'Organisation spéciale sont, d'après une autre sour­ce, des bouchers et des tanneurs d'Angora, « spécialement rémunérés » pour exécuter ces hommes, aidés de villageois des environs. En cinq à six jours, ils massacrent envi­ron mille deux cents Arméniens. Des témoins arméniens notent qu'à la suite de ces exactions, Osman bey, le commandant de la gendarmerie, a immédiatement donné sa démission et que les recrues de l'Organisation spéciale sont rentrées en ville en exhibant leurs trophées, notamment les chaussures et les pantalons de leurs victi­mes. Des rumeurs de déportation des catholiques ont également commencé à circu­ler. L'évêque Grégoire Bahabanian et quelques notables catholiques sont allés ren­dre visite à Atif bey et lui ont suggéré d'intervenir à Istanbul. Le vali s'est montré rassurant (p.622) et leur a promis que les autorités n'avaient rien à leur reprocher et qu'il était par conséquent inutile de faire des démarches à Constantinople. Le vendredi 27 août, des gendarmes et des policiers investissent néanmoins les quartiers arméniens et les résidences d'été où beaucoup de familles se trouvent alors. Dans la même journée, environ mille cinq cents catholiques mâles, y compris l'évêque et dix-sept prêtres, sont arrêtés et regroupés en ville. Après avoir été vai­nement invités à se convertir, ces hommes sont dépouillés de leurs avoirs et mis en route, ligotés deux par deux, dans la nuit du dimanche 29 août. Ils marchent dix-huit heures, jusqu'au village de Karagedik, lorsqu'« un officier arrive à bride abattue et nous communique le contreordre du gouvernement ; il nous annonce que l'ordre de massacre général a été retiré en notre faveur et que nous [avons] désormais la vie sauve ».  Il semble que le sort de ces hommes était scellé, mais qu'une interven­tion d'Angelo Maria Dolci, le délégué apostolique romain, a permis de les sau­ver, c'est-à-dire de les déporter vers les déserts de Syrie sans les exterminer. L'ambassade allemande a rapidement été informée de la déportation de ces catho­liques, de même que l'ambassadeur d'Autriche-Hongrie, Pallavicini, qui informe son ministre qu'il a demandé à Talât « d'épargner les Arméniens catholiques et pro­testants et celui-ci a promis qu'il écrirait aux préfets et sous-préfets de province [...] à ce sujet ». Il est donc probable que le convoi de quinze cents catholiques d'Angora a été momentanément épargné sur ordre de Talât, pour complaire à Pallavicini et à Dolci, et a pu continuer sa route par Kirçehir, Kayseri et Biga, jus­qu'aux portes de la Cilicie, à Bozanti. D'après des rescapés de cette caravane, ils ont mis près d'un mois pour rallier Tarse, puis Katma, une bourgade proche d'Alep. Mais les privations, notamment le manque d'eau, expliquent que des mille cinq cents catholiques déportés, un peu plus de deux cents, dont l'évêque, sont par­venus à Alep. La plupart sont ensuite expédiés par Hakki bey, « inspecteur des déportés de Syrie » vers Ras ul-Ayn ou Der Zor. Parmi eux, quatre prêtres et une trentaine de laïcs ont survécu à Meskene, puis sont parvenus à rallier Alep, après le remplacement de Hakki.

Début septembre, les femmes, les enfants et les vieillards d'Angora, apostoliques et catholiques confondus, ont été expulsés de leurs foyers et leurs maisons scellées par la police. Ces milliers de personnes ont ensuite été concentrées à la gare, située à la sortie de la ville, où elles sont restées pas moins de vingt-cinq jours, le temps néces­saire pour leur soutirer leurs biens et convaincre les jeunes filles les plus attrayantes de se convertir et d'épouser un musulman. Celles qui ont accepté cette proposition ont été autorisées à rentrer en ville, et les autres finalement envoyées vers Eskiçehir et Konya, où elles ont rejoint l'axe de déportation vers la Syrie. Quelques centaines de familles ont toutefois été maintenues à Angora « à titre de familles de militaires », bien que ces derniers aient été « massacrés ou déportés ». Il est vraisemblable que ces exceptions ont été admises pour donner le change à d'éventuelles protesta­tions des diplomates étrangers. Pour l'essentiel, les procédures adoptées dans le sancafc d'Angora peuvent être interprétées comme une adaptation locale qui n'a pas fondamentalement freiné la détermination des autorités à éliminer la popula­tion arménienne d'Angora. Localement moins radicales, les mesures prises n'ont fait que reporter l'élimination des Arméniens dans le temps et dans l'espace.

 

(p.624) Ce n'est toutefois que vers le 15 août que les mâles de plus de quinze ans — envi­ron sept cents personnes — sont invités à se rendre dans la cour du konak. Arrêtés, ils sont transférés sous escorte à Angora. Quelques jours plus tard, après la libéra­tion des Arméniens de rite protestant, ces hommes sont emmenés dans la vallée de Çaya§ Bahcesi, où ils sont massacrés. Les mâles protestants ont été invités à se convertir à l'islam, mais devant leur refus, ils ont été emmenés dans les environs du bourg, à Seyirce, où ils ont été égorgés.

Femmes et enfants de Stanoz doivent, pour beaucoup d'entre eux, leur survie au miïdir, Ibrahim §ah. Ce dernier est parvenu à maintenir sur place les familles de conscrits et à répartir dans les villages turcs du nahie le reste de la population1716. Comparativement à la population arménienne de bien d'autres kaza du sancak, celle de Stanoz a finalement été ainsi partiellement épargnée.

 

(p.625) Le sort des Arméniens de Sivrihisar se mêle à celui des déportés qui empruntent la voie du chemin de fer, dans des wagons à bestiaux à deux niveaux – ils sont en principe (p.626) destinés aux moutons — ou à pied, en direction de Bozanti, aux portes de la Cilicie. D'après le témoignage de rescapés, les déportés de Sivrihisar ont été orien­tés vers Rakka et Der Zor: l'immense majorité d'entre eux est morte en chemin ou sur place, victime des derniers massacres organisés à l'automne 1916.

 

(p.629) Le choix de Kemal bey comme mutesarif intérimaire, sur décision d'Atif bey, ne laisse guère de doute sur la volonté du CUP d'imposer ses hommes lorsqu'un fonctionnaire refuse d'exécuter ses ordres d'extermination, de même qu'il nous confirme sa capacité à intervenir dans les affaires locales. Kaïmakam de Bogazlian, Kemal bey avait en charge le kaza le plus peuplé d'Arméniens, de surcroît des pay­sans. De la mi-mai à la fin juillet, les quarante-huit villages du sancalc, soit environ quarante mille âmes, ont d'abord été vidés de leurs mâles, puis des femmes et des enfants, sous la supervision directe de Kemal bey. Le général Salim Mehmed note que Tevfik bey, commandant de la gendarmerie de Yozgat a lui-même fait la tournée de ces villages arméniens et ordonné de tuer nombre de personnes « sans aucune raison, sous le prétexte qu'elles appartenaient au Comité ». Mais, à la différence d'autres régions, il n'y a pratiquement pas eu de déportations dans ces villages: Kemal a organisé un immense abattoir, dans les environs du village de Keller, où plusieurs dizaines de milliers d'Arméniens, de tous sexes et de tous âges, ont été exterminés à l'arme blanche. Atif et Necati ont donc fait ici appel à un fonc­tionnaire à leurs yeux « exemplaire », bien que ce dernier n'ait même pas cherché à dissimuler ses crimes derrière le formalisme administratif habituel. Après avoir liqui­dé les zones rurales, Kemal bey et ses hommes ont parachevé leur tâche en exter­minant les Arméniens de Yozgat.

 

(p.630) D'après un témoin originaire de Pôhrenk, dans la première quinzaine du mois d'avril 1915, Enver est venu à Yozgat, alors que lui-même se trouvait en ville. Peu après, des soldats et des gendarmes ont investi les villages arméniens « pour collec­ter les armes ». Ces opérations auraient été accompagnées de violences extrêmes, de pillages et de viols de jeunes filles. Elles auraient en outre eu pour objectif de mobiliser les tranches d'âges de moins de vingt ans et les plus de quarante cinq ans et entraîné l'impossibilité de circuler entre les villages. Le même témoin affir­me aussi que des amis turcs lui auraient dit : « Ils vont finalement vous massacrer, mais ils vont confier cette tâche à des başibozük, afin que plus tard le gouverne­ment dispose d'un moyen de se justifier ». Les révélations faites au cours de la quinzième audience du procès de Yozgat, le 28 mars 1919, indiquent en fait que l'une des premières opérations menées dans le kaza de Bogazlian a eu lieu le 19 avril 1915. Ce jour-là, le kaïmakam Kemal bey, le commandant de la gendarmerie de Yozgat, Tevfik bey, et le mùdir de §ayir §eyhli, accompagnés de deux cents gen­darmes, ont perquisitionné les maisons du bourg de Çat pour officiellement y rechercher des armes et des bandits. Après de vaines recherches, ils ont procédé à l'arrestation d'une partie de sa population mâle et commis « tous les outrages imaginables ».

 

(p.631) Un notable turc de Yozgat souligne aussi que le major Tevfik a fait incendier le village de Kumkuyii en pleine nuit, alors que la population dormait : six cents per­sonnes y sont mortes. C'est certainement à la suite de ce témoignage que la cour martiale s'est adressée au mutesarif de Yozgat, par lettre du 4 février 1919, pour avoir des détails sur les complices de Tevfik qui a « disposé des matériaux inflamma­bles autour du village arménien de Kümküyü [...], l'a incendié, [...] a découpé et fait découper en morceaux les enfants au berceau restés vivants ».

 

(p.632) D'après un témoin arménien, tous les jours, de manière méthodique, cinq villages étaient traités par les çete. Ils procédaient à l'arrestation des hommes exemptés du service militaire et des notables, qui étaient ligotés et exécutés hors des villages, puis jetés dans des fosses communes, après avoir été déshabillés ; ils raflaient les enfants de plus de douze ans qui étaient emmenés vers un « abattoir réservé aux adoles­cents », situé à mi-chemin entre Akrak Maden et Bogazlian, à Hacilar. Après quoi, le reste de la population — femmes et filles de tous âges, vieillards, garçons de douze ans et moins — était concentré dans un terrain voisin du village ; les enfants y étaient séparés de leurs mères et celles qui tentaient de résister à ces enlèvements étaient exécutées sur le champ. Les villageois kizilbaç et çerkez des environs étaient alors invités à venir piller les villages abandonnés. Munis de bêtes de somme, ils vidaient les villages de tous leurs biens, puis participaient au massacre des survivants et à la crémation des cadavres. Nombre d'enfants des deux sexes, jusqu'à l'âge de onze ans, ont été emmenés en ville, dans des « orphelinats ». Le Dr M. Kétchyan situe au 7 août la fin des opérations dans les zones rurales du sancak, dont il estime le nombre de victimes à près de quarante mille.

 

(p.638) D'après les chiffres officiels cités au cours du procès de Yozgat devant la cour mar­tiale, environ trente-trois mille Arméniens du sancak de Yozgat ont été déportés et la majorité d'entre eux massacrés dans une vallée proche de Keller, à Bogazkemin, où les çete ont en outre pratiqué le viol de fillettes et achevé les nourrissons. Le capitaine §ukru, qui a servi dans la gendarmerie de Yozgat, note, dans ses « confes­sions », que les massacres ont été exécutés sur ordre du ministère de l'Intérieur, et que les traces de ces massacres « ont été effacées fin octobre, en creusant de vastes fosses dans lesquelles les corps étaient versés, puis brûlés, mais les pluies d'hiver ont mis à jour des cadavres décomposés ou des ossements ». Il précise qu'à l'exception du premier convoi de Çorum, déporté au début de juillet 1915, très peu de dépor­tés ont échappé à la mort : « Ce n'est un secret pour personne que 62 000 Armé­niens ont été massacrés dans notre sancafc. Cela nous a étonnés nous-mêmes, car le gouvernement lui-même ne savait pas combien d'Arméniens il y avait dans la pro­vince d'Angora. Quelques milliers d'entre eux provenaient d'autres provinces ; il a été fait le nécessaire pour qu'ils passent par notre route, car nous voulions les mas­sacrer. Nous avons reçu nos ordres du quartier général du comité de l'Ittihad ou du ministère de l'Intérieur d'exiler les Arméniens, ou, pour utiliser la formule précise, de conduire les Arméniens hors des localités et puis de les massacrer ». Il observe aussi qu'après que la nouvelle des massacres d'Angora s'est répandue jus­qu'à Constantinople, « l'ambassade d'Allemagne a protesté et le gouvernement a envoyé une commission d'enquête à Angora, mais nous savions parfaitement bien que le motif réel de celle-ci était uniquement de montrer qu'il n'a participé en au­cune manière aux massacres ». Après cela, ajoute-t-il, « des instructions ont été don­nées par Constantinople pour que des mesures adéquates soient prises afin que des Européens, plus particulièrement des missionnaires américains, ne puissent plus recevoir d'informations sur les massacres qui étaient perpétrés à l'intérieur de l'Anatolie ».

 

(p.646) L'élimination des hommes assurée, la machine administrative se met en branle. L'ordre de déportation générale est rendu public le 8 août 1915 à Kayseri comme à Talas. Les déportations commencent cinq jours plus tard par les quartiers péri­phériques et s'achèvent par Taldon et le centre ville. Les propriétés arméniennes sont confisquées et le monastère Saint-Garabèd transformé en orphelinat pour y « islamiser les enfants arméniens » ; certaines églises sont converties en mosquées (Saint-Grégoire) ou en dépôts militaires. Catholiques et protestants ont certes été épargnés, mais dépouillés de leurs biens et relégués à la périphérie de la ville. Environ vingt mille personnes sont déportées de Kayseri et de Talas. Les convois empruntent la route Incesu, Develi, Nidge, Bor, Ulukiçla, sous la supervision person­nelle de Yakub Cemil bey, le délégué du CUP. D'après la missionnaire américai­ne Clara Richmond, certaines femmes se sont converties en cours de route et ont pu revenir à Kayseri et à Talas ; les enfants de l'école américaine ont été pris par les autorités et confiés à un orphelinat turc, les plus grands étant envoyés dans une école à Adana ; d'autres encore se sont enfuis dans la montagne, y formant progres­sivement une bande de deux cents enfants qui seront, plus tard, pourchassés et exterminés. Fin août et début septembre, les missionnaires américains ont pu sauver quelques femmes et enfants, en les accueillant dans leur hôpital de Kayseri. Mais en février 1916, les autorités ont confisqué les bâtiments américains et invité les derniers Arméniens à se convertir.

 

(p.651) En ville, à Kirşehir, le mutesan fait ensuite transférer dans la caserne les jeunes filles et les femmes, tandis que les enfants sont escortés à une heure de la ville, en plein champ, où on les laisse mourir de faim. Les autorités font d'abord sceller les mai­sons, puis fonctionnaires et notables se partagent le butin en pillant maisons et magasins, laissant les objets sans valeur à la commission de liquidation des « biens abandonnés ». D'après des rescapées, les jeunes filles et les femmes internées à la caserne ont été invitées à se convertir si elles voulaient survivre. La pression était d'autant plus forte que des milliers de villageois des environs sont arrivés en ville pour « s'emparer des femmes ». Après avoir rassemblé tous leurs bijoux et les avoir remis au club local de l'Union et Progrès, elles ont toutefois obtenu un sursis. Dix-sept garçons, âgés de quinze à dix-neuf ans, encore présents en ville, ont été raflés sur ordre des chefs du club unioniste, qui leur ont également proposé de se convertir. Après avoir marqué leur refus, ils ont été conduits à Çalhgedik où ils ont été exterminés par Şakir Receb et ses çete. À la fin de ces opérations, il ne reste plus à Kirşehir que cinq à six familles d'artisans convertis et quelques femmes.

 

 

DEPORTATIONS DANS LE VILAYET D’EDIRNE ET LE MUTESARIFAT DE BIĞA / Dardanelles

 

(p.682) Contrairement aux méthodes employées en Anatolie, les autorités locales n'ont accordé aucun délai aux Arméniens pour se préparer à la déportation. Dans la nuit du 27 au 28 octobre 1915, l'ordre de déportation immédiat a été donné et des pilla­ges se produisent au profit du club local de l'Ittihad et des écoles turques de la ville. Trois cents boutiques arméniennes du bazar d'Ali Pa§a sont détruites. (…)

(p.683) Il se passa des choses concevables seule­ment à un esprit tout à fait dépravé et à une âme barbare et brutale ». « Des femmes alitées d'une couche du jour précédent furent arrachées du lit, des petits enfants gravement malades furent portés de force dans des charrues de transport, des vieillards à moitié paralysés furent obligés de quitter leur foyer. Des fillettes qui se trouvaient comme internes dans les écoles de la ville et qui n'avaient aucune idée du départ forcé de leurs parents furent ainsi séparées à tout jamais de leurs pères et de leurs mères. Les malheureux n'eurent pas le droit de prendre de l'argent ou des objets qui leur étaient chers. Avec quelques piastres en main, des hommes qui possédaient des fortunes considérables — dans la caisse d'un seul arménien on trouva 4 000 Itq. en billets de banque — durent quitter le foyer de leurs ancêtres pour être conduits à la misère. [...] Les objets appartenant aux expulsés sont vendus aux enchères publiques à des prix dérisoires où l'acheteur turc a de nouveau la préférence. C'est ainsi qu'on gaspille les fortunes qui, d'après le règle­ment, devaient être inventarisées ».

(…) Le fait que les écoliers des écoles turques et particulièrement ceux des écoles du Comité ont été conduits pour assister comme à un spectacle au départ des centaines d'Arméniens, fous de douleur et de désespoir, est d'après l'avis des soussignés d'une gravité énorme ! Il laisse deviner et entrevoir les desseins secrets de la politique intérieure du Comité Jeune-Turc qui inculque et nourrit ainsi les cœurs et les âmes des enfants de la haine contre les chrétiens, haine qui un jour pourrait se tourner aussi contre les amis d'aujourd'hui. Que ce fait n'est pas seulement un pur hasard, mais forme aussi partie d'un programme fixé d'avance, est prouvé par la circonstance connue à tout le monde, que pendant la poursuite de l'élément grec, les écoliers turcs furent chargés de prendre part aux pillages des villages grecs aux alentours de la ville. [...] Ici, dans le vilayet d'Andrinople, les derniers temps presque toutes les grandes et riches maisons de commerce étaient entre les mains des Arméniens. Les riches commerçants et banquiers juifs et grecs avaient presque tous quitté le uilayet après la guerre Balkanique. Avec l'expulsion des Arméniens qui travaillaient avec les gran­des fabriques d'Autriche-Hongrie et d'Allemagne, les commerçants les plus impor­tants ont quitté Andrinople sans naturellement pouvoir se mettre en règle avec leurs fournisseurs, créanciers et débiteurs ».

 

(p.697) Au cours du procès des acteurs des persécutions anti-arméniennes, qui s'est tenu devant la cour martiale de Bursa, il faut noter que les deux personnes les plus lour­dement condamnées, le délégué Mehmedce bey, condamné à mort, et Ibrahim bey, inspecteur de l'Ittihad, à huit ans de prison, l'ont été par contumace; que l'officier de police Haci Tevfik, les policiers Yahia, Sadik Siileyman Fevzi, le gendarme Hasan ont certes écopé de dix ans de travaux forcés, mais étaient officiellement « en fuite » ; que les personnes présentes les plus gravement impliquées dans la déporta­tion et les violences ont toutes été acquittées. Un rapport rédigé par les services de renseignements de la Marine française, en avril 1919, signale d'ailleurs la présende ce ces hommes  Bursa, où ils vivent sans être le moins du monde inquiétés par les nouvelles autorités. Ils semblent même impliqués dans les meurtres quotidiens qui touchent les rescapés arméniens qui rentrent alors d’exil.

 

(p.702) Fait assez rare pour être signalé, la population arménienne du sancak de Kiitahya n'a pas été déportée. Le mutesarif Faik Ali bey fait parti de ces fonctionnaires qui ont refusé d'appliquer les ordres adressés par Istanbul, mais n'a pas, contre toute attente, été démis. D'après Agouni, qui lui a personnellement demandé après-guerre comment il était parvenu à maintenir les Arméniens de la région dans leurs foyers, il semble que la population turque locale se soit fermement opposée à la déportation des Arméniens, sous l'impulsion de deux familles de notables, les Kermiyanzâde et les Hocazâde Rasik. Ce qui n'a pas été sans effet sur le pouvoir. Tout en menaçant le mutesarif et ces notables de représailles, Mehmed Talât semble avoir fait preuve d'une certaine mansuétude dans ce cas précis, une sorte d'exception confirmant la règle. Alors qu'initialement cette disposition ne devait s'appliquer qu'à moins de cinq mille personnes, plusieurs milliers de déportés originaires de Bandirma, Bursa et Tekirdag, ont profité de la bienveillance du mutesarif et de la population locale pour échapper au sort qui les attendait sur l’axe Konya-Bozanti-Alep. C’est finalement la Grande Assemblée d’Ankara qui liquidera, quelques années plus tard, cet îlot de vie, après l’avoir taxé « pour la défense de la patrie ».

 

(p.708) Les Arméniens du vilayet d'Aydin n'en ont pas pour autant été définitivement libé­rés des menaces qui pesaient sur eux et ont subis un harcèlement régulier qui n'a pris fin qu'à l'automne 1918. Il faut, à cet égard, rappeler que tous les célibataires originaires d'autres régions présents à Smyrne ont été progressivement arrêtés et déportés vers les déserts de Syrie, par le directeur de la police, Yenişehirli Hilmi, et deux de ses acolytes, Bazarh Haci Abdullah et Spahanh Haci Emin. Il faut aussi noter que le 1er novembre 1915, le principal quartier arménien de la ville, Haynots, où se trouvent la cathédrale Saint-Etienne et l'archevêché contigu, est encerclé par la troupe, qui procède à des perquisitions systématiques et à l'arrestation d'environ deux mille personnes. Ces opérations ont pour origine une proclamation ano­nyme, rédigée en français et en turc, dirigée contre la politique germanophile du gouvernement, placardée en quelques endroits de Smyrne. L'auteur de ce libelle, un certain Stépan Nalbandian, a assez rapidement été identifié. L'enquête a montré qu'il a agi seul, mais cela n'a pas empêché le vali de déporter plusieurs centaines de personnes, en plusieurs convois, le 28 novembre, les 16 et 24 décembre 1915, dans différentes directions. Il y a parmi eux un nombre important de sujets britanniques, italiens et russes, dont beaucoup sont morts en cours de route. Ce qui laisse suppo­ser que Rahmi a profité de l'occasion pour supprimer ces « étrangers » et récupérer leurs biens, dont une partie est redistribuée à des fonctionnaires de police ou des membres du club ittihadiste, comme Ali Fikri ou Mahmud bey.

 

(p.718) Au-delà du sort des ouvriers des chantiers de l'Amanus et de ses employés, le direc­teur de la Société du chemin de fer anatolien, Franz Gûnther, se préoccupe aussi de l'utilisation de ses moyens de transport pour déporter les populations arméniennes de l'ouest. Au mois d'août 1915, il reçoit de nombreux rapports de ses collabora­teurs sur les exactions commises sur la ligne de chemin de fer contre les déportés. Dans un courrier qu'il adresse à Arthur von Gwinner, le président de la Deutsche Bank, le 17 août 1915, qualifie d'« horreurs bestiales [...] l'extermination des Armé­niens dans la Turquie actuelle ». Il attire aussi l'attention de sa direction sur la responsabilité qui incombe à la Compagnie, transformée, malgré elle, en instrument du programme d'extermination des Jeunes-Turcs. Arthur von Gwinner ne semble toutefois pas prendre toute la mesure du crime qui est commis en Turquie et de ses conséquences pour son entreprise. Le 30 octobre 1915, Gunther adresse donc à Gwinner une photographie d'Arméniens entassés dans des wagons, avec la dédi­cace suivante : « Je vous envoie, ci-joint, une photographie prouvant que le Chemin de fer anatolien est un vecteur de la culture en Turquie. Ce sont nos soi-disant wagons à moutons, dans dix desquels huit cents humains sont censés être transpor­tés ». C'est à la suite de cette communication efficace que F. Gunther obtient de la Deutsche Bank une aide financière pour les déportés, accompagnée de recomman­dations pour que ces actions humanitaires ne donnent pas l'impression que la banque est hostile « à un gouvernement allié ».

 

(p.719) Le même jour, le ministre de l'Intérieur approuve les décisions de la commission, qui cesse officiellement ses travaux, concernant le « remplacement [progressif] des agents arméniens au service de toutes les sociétés de chemin de fer, y compris la compagnie d'Anatolie, en vue de ne pas perturber le service courant des chemins de fer ». Dans le bras de fer qui a opposé la direction allemande du Bagdadbahn et les autorités turques, on peut qualifier de solutions de compromis les décisions adoptées. Il est évidemment impossible d'évaluer la rigueur avec laquelle ce pro­gramme de « remplacement » a été mis en œuvre, mais il y a tout lieu de croire que nombre de cadres n'ont pas pu être remplacés et que les principales victimes se sont recrutées chez les petits employés.

L'obstination manifestée par les autorités jeunes-turques à déporter les ouvriers des chantiers de l'Amanus et les employés du Bagdadbahn apparaît en définitive, mal­gré quelques concessions rendues indispensables, comme l'une des expressions les plus abouties de leur politique génocidaire et de leur programme de création d'une « économie nationale ». Ces objectifs priment en l'occurrence sur toute autre consi­dération, y compris l'effort de guerre. Cette expérience leur a aussi confirmé com­bien le chemin était long pour « remplacer » ces Arméniens qu'elles ont décidé d'ex­clure.

Si cette affaire a créé quelques tensions entre le gouvernement allemand et son allié , turc, elle a finalement montré aux Jeunes-Turcs que les milieux politiques ou mili­taires allemands étaient disposés à fermer les yeux devant les crimes commis contre la population arménienne, même lorsque ceux-ci allaient à l'encontre des intérêts allemands. On peut tout au plus noter une certaine sollicitude pour les déportés arméniens au niveau des ingénieurs ou des cadres du Bagdadbahn, témoins au quo­tidien de scènes d'horreur.

 

(p.720) Le flot des déportés qui empruntent cet axe au cours des mois d'août, septembre et octobre peut être évalué à environ quatre cent mille personnes. Une partie d'entre eux rallie la ligne de chemin de fer à pied, puis emprunte le train jusqu'à Bozanti; une autre voyage en train; d'autres encore font tout le trajet à pied, en suivant le tracé de la ligne jusqu'aux chaînes du Taurus. Les moyens financiers dont disposent ces déportés déterminent évidemment leurs conditions de transport. Si les adminis­trateurs allemands du Bagdadbahn se plaignent du fait que les autorités leur impo­sent le transport gratuit des déportés, occasionnant ainsi des pertes financières à l'entreprise, il faut noter que cette gratuité profite à la gendarmerie ou aux auto­rités locales, qui font systématiquement payer aux déportés leurs « billets », parfois jusqu'à quatre fois le prix officiel. Mis à part quelques « politiques », étroitement escortés, les déportés qui peuvent emprunter le train voyagent dans des wagons à moutons, à deux niveaux, à quatre-vingts par voiture2277. En temps normal, un train peut rallier Haydar pacha à Bozanti en moins de quarante-huit heures, mais la guerre et les mouvements de troupes encombrent considérablement le trafic de cette ligne, souvent à une seule voie, obligeant les convois de déportés à rester stationnés en rase campagne des heures durant, sans ravitaillement et surtout sans eau.

Les transports ne se font donc pas d'une traite, mais en plusieurs étapes. Ce qui entraîne la formation de camps de transit improvisés autour des principales gares. La première station, la plus au nord, où se forme un camp est Eskisehir. Fin août, le Dr Post, qui se rend à Konya, y dénombre douze à quinze mille déportés, qui cam­pent dans des conditions précaires. Il observe que la police locale « protège » les déportés dans la journée, mais aide la population qui vient chaque nuit piller le camp, enlever des jeunes filles ou violer. Selon le médecin américain, on y compte trente à quarante morts par jour. Ce dernier observe la présence de cinq mille autres déportés, majoritairement originaires de Bursa, bloqués depuis deux semai­nes à la gare d'Alayun, dans des conditions similaires. Plus au sud, à Konya, on compte déjà, vers le 2 septembre, cinq à dix mille déportés de Bursa, Ismit et Bar-dizag: dysenterie et malaria y font des ravages. Vers la fin du mois de septembre ce chiffre s'élève à environ cinquante mille déportés, formant un immense camp de « tentes ». L'absence de toutes conditions d'hygiène élémentaires, le manque de nourriture et, surtout, la pénurie d'eau y provoquent chaque jour nombre de morts, qui sont incinérés dans le cimetière arménien de la ville. D'après le Dr W. Post, le secrétaire-responsable du CUP et ses acolytes locaux profitent de l'absence du uali Celai bey, fin septembre, pour expédier vers la Cilicie et la Syrie la plupart de ces cinquante mille déportés. 11 note que deux officiers allemands, stationnés près de la gare, sont témoins des méthodes employées et protestent sans effet. Cette marée humaine est expédiée à pied, en quelques heures, par le désert de Konya. Quelques familles disposant encore de moyens monnayent avec les gendarmes ou la police le droit de voyager en train.

 

(p.728) Concernant le sort des déportés zeytouniotes, un témoin européen en voit passer à la gare d'Adana, dans des « wagons à porcs », à destination de Konya, puis d'autres à destination d'Alep, vers l'« Arabie », dont un dernier convoi qui passe vers la mi­mai, essentiellement composé de vieillards et d'enfants se trouvant dans un état lamentable2339. D'après un rescapé, les Zeytouniotes détenus à Sultaniye ont perdu, en l'espace de deux mois, environ sept cents d'entre eux, avant d'être remis en route, le 8 août, via Adana et Alep, vers les déserts de Syrie et la région de Dera'a2340. La décision de rebaptiser Zeytoun en Sùleymanh, du nom de l'officier tué durant l'assaut contre le monastère, marque sans doute symboliquement le début du programme de turquification de l'espace anatolien, passant par la liquidation des populations arméniennes, mais aussi par une transformation de sa toponymie.

 

(p.737) Le vice-consul austro-hongrois d'Adana, Richard Stöckel, informe à la même époque son supérieur d'Alep que des muhacir musulmans continuent à arriver pour occuper les localités « abandonnées » par les Arméniens. Les « non résidents », une première fois ménagés, sont définitivement déportés vers la mi-août, suivis du gros de la population arménienne d'Adana, y compris les catholiques et les protestants, (p.738) mis en route à partir des 2 et 3 septembre 1915. Huit convois, comprenant environ cinq mille familles, sont ainsi expédiés sous la direction d'Ali Miinîf et du directeur de la police, Adil bey, du début septembre à la fin du mois d'octobre. Un millier de foyers d'artisans et de personnels qualifiés travaillant pour l'armée ou l'administration, ont néanmoins été épargnés par ces mesures, ainsi qu'une quaran­taine de personnes qui ont accepté de se convertir. D'après le missionnaire W. Chambers, les Arméniens d'Adana ont été autorisés à vendre leurs biens mobiliers avant de partir, mais leurs propriétés immobilières ont été confisquées après leur départ. Une résidente étrangère évalue à vingt mille le nombre des Arméniens déportés d'Adana au cours des derniers jours d'août 1915, période au cours de laquelle la ville prend des airs de grande braderie. Un autre témoin observe que les autorités ont saisi les dépôts bancaires et le contenu des coffres des déposants arméniens d'Adana et, outre les biens immobiliers de la population, réquisitionné les écoles et les églises arméniennes de la ville.

 

(p.741) La mission américaine d'Adana a également permis à quelques déportés de trouver un abri provisoire ou d'être matériellement soutenus. Parmi les personnes qu'elle côtoie alors, Elizabeth Webb signale par exemple le cas d'une jeune femme d'ismit, Osanna, et de ses quatre enfants, venus à pied (deux sont morts en chemin), entrée au service d'une famille iranienne d'Adana; celui d'une jeune fille de treize ans, Gulenia, originaire de Tekirdag, « vendue pour deux dollars » par un Arabe de Ras ul-Ayn à un Turc d'Adana qui a voulu la « marier » de force, avant que la gamine ne parvienne à se réfugier dans la mission ; ou encore les aventures de deux sœurs, Mariam et Khatoun, originaires d'un village de la région de Sivas, arrivées en ville dans un état tel qu'il leur a fallu plusieurs semaines « pour retrouver la santé men­tale et physique » ; et enfin celui de Mariam, de Mouch, enlevée et « épousée » par un Kurde, qui n'est pas parvenu à l'empêcher de fuir avec l'enfant qu'elle a eu de lui, mort en chemin. Les sources américaines signalent aussi le sort des garçons de l'école américaine de Talas, transférés dans une école turque d'Adana2410, dont la direction a fait « de grands efforts » pour les convertir, avant de se résoudre à assassiner les plus âgés réfractaires au turquisme, les plus jeunes étant versés dans d'autres établissements et affublés de noms turcs.

 

(p.750) Un témoin arménien bien informé rapporte qu'à la veille de la guerre un club du Türk Yurdu a été créé à Ayntab par le député Ali Cenani, dont la tâche principale consistait à organiser un harcèlement contre les institutions arméniennes, à favori­ser la confiscation de domaines agricoles, sous des prétextes divers et, plus généra­lement, à favoriser le développement du turquisme. Selon la même source, le club jeune-turc local s'est d'abord déchaîné contre les établissements français et bri­tanniques, au début de la guerre, puis a organisé une tournée de propagande anti­arménienne dans les villages au début du printemps. Les Irtihadistes recommandent aussi aux débiteurs turcs de ne pas régler leurs dettes à des Arméniens ou de ne plus cultiver leurs domaines « car dans peu de temps, il ne restera plus un Arménien dans Ayntab ». Il semble que le même genre de discours ait été également relayé par les mosquées de la ville.

 

(p.753) Les pro­testants sont finalement déportés par la gare d'Akçakoyun, sous la neige, à partir du 19 décembre 1915, le lendemain de l'enterrement du Dr Sheppard. D'après Miss Fearson, le fils du mutesarif participe personnellement au pillage des convois de protestants, qui partent sous les yeux des missionnaires, avec tous les professeurs et personnels médicaux de leurs établissements. La résidente américaine note que les déportés ont versé des « sommes exorbitantes » pour être envoyés au sud de Damas, c'est-à-dire ailleurs qu'à Der Zor. Il est évident qu'en décembre, les pro­testants d'Ayntab avaient largement eu le temps d'apprendre ce que signifiait être « expédié » à Zor et n'ont pas hésité à employer tous les moyens pour être envoyés sur l'axe Homs-Hama-Damas.

 

(p.756) Au cours de la guerre, Kilis a d'autre part acquis une grande réputation pour la beauté des femmes arméniennes enlevées dans les convois de déportées et versées dans le bordel réservé aux soldats de passage et aux unionistes de Kilis. Les res­capés arméniens de Kilis ont inventorié les noms de cent sept personnes qui ont été les principaux acteurs des crimes commis au cours de la déportation et les béné­ficiaires des spoliations.

 

(p.757) La tactique des autorités a dès lors changé. D'après Dikran Andréassian, environ quinze mille hommes des villages environnants ont été armés et disposés pour créer un siège hermétique du massif défendu par les Arméniens, puis lancé un second assaut le mardi 10 août, après une préparation d'artillerie. (…)

(p.758) D'après Mardiros Kouchakdjian, lorsque les rumeurs de déportation des Arméniens de la région ont commencé à circuler — le pasteur Andréassian est arrivé la veille -, une réunion des responsables arméniens des villages du Musadag et de Kessab a été immédiatement organisée à Antioche, le 26 juillet. Les leaders des villages de la rive droite de l'Oronte ont proposé à leurs voisins de la rive gauche, les villageois de Kessab, de collaborer pour organiser une défense commune si les informations qu'ils détenaient s'avéraient fondées. Mais les notables de Kessab ont refusé la pro­position et décidé de se soumettre aux ordres qui pourraient émaner des autorités, pour se conformer à la loyauté exigée, en toutes circonstances, par les instances politiques et religieuses arméniennes dès le début de la guerre. C'est ainsi que toute la population de Kessab a été déportée, mais en direction de Homs et Hama, dans la première quinzaine d'août 1915, tout comme celle d'Alexandrette, par son kaïmakam, Fatih bey (en poste du 14 avril 1913 au 15 novembre 1915), et celle de Beylan, par son kaïmakam, Ahmed Refik bey (en fonction du 28 février 1915 au 21 janvier 1916).

 

 

LES DEPORTATIONS DANS LE MUTESARIFAT D’URFA

 

(p.767)  Le lendemain matin, des milliers de citadins, armés de sabres et de fusils distribués par les autorités, attaquent les trois principaux quartiers arméniens. Il semble que le mutesarif ait fait appel aux ressorts traditionnels du fanatisme reli­gieux, en invitant la population musulmane à châtier les impies: en tête des cortè­ges, des religieux en appellent à Dieu. Après avoir laissé pénétrer assez profondé­ment les assaillants, les défenseurs jettent sur la foule des bombes artisanales, provoquant une panique générale au cours de laquelle environ quatre cent cin­quante personnes tombent victimes des explosifs ou surtout piétinées par la foule. Le 1er octobre, les autorités changent de tactique. Tirant les leçons de leur premier échec, elles décident de concentrer l'attaque sur un seul point, le quartier de l'église catholique, et de nuit. Mgrditch Yotnèghpérian a apparemment été informé de ce projet, puisqu'il organise un véritable piège autour de cette église. Après avoir laissé les assaillants prendre le contrôle de l'édifice et de sa vaste cour, les défenseurs abattent sur eux un déluge de grenades et un feu nourri, qui font de nouvelles victimes. L'offensive suivante a lieu le 3 octobre. Le matin même, un chef kurde de Suruc, Siileyman beg, est arrivé avec six cents hommes de sa tribu. Depuis la citadelle, les premiers obus s'abattent sur les quartiers arméniens, prépa­rant l'assaut qui est lancé sur le quartier du P. Abraham par ces combattants kurdes plus aguerris et des unités de l'armée régulière fraîchement arrivées. Probablement persuadés que les bombardements ont détruit les positions arméniennes de ces par­ties de la ville, les assaillants cherchent surtout à investir les maisons. Positionnés sur les toits, les Arméniens utilisent une nouvelle fois des grenades pour disperser les intrus. Dans une lettre à son épouse, datée du 1er octobre, le capitaine allemand Wolffskeel, membre de l'état-major de la IVe armée, rapporte qu'il a été envoyé sur place pour « rétablir l'ordre » et qu'il a personnellement commandé l'assaut du jour, face à une « défense bien préparée ». Les 4 et 5 octobre, les forces turques se sont contentées d'échanger quelques coups de feu, attendant probablement l'arri­vée annoncée des six mille hommes commandés par l'inévitable général Fahri pacha, dotés de canons modernes d'origine allemande. Ainsi que le souligne (p.768) Hilmar Kaiser, Eberhard Count Wolffskeel Von Reichenberg est le « seul officier alle­mand à avoir servi en uniforme ottoman et à avoir directement participé à l'exter­mination d'Arméniens ».

Les forces du général Fahri pacha n'arrivent en fait à Urfa que le 6 octobre et ne lancent leur premier assaut que dans la matinée du 8, après un pilonnage intensif des quartiers arméniens. (…)  On peut légitimement suspecter Fahri pacha et les autorités locales d'avoir ainsi supprimé l'un des principaux témoins et connaisseurs des événements survenus à Urfa depuis le début de la crise.

 

(p.769) Elvesta Leslie, la collaboratrice du vice-consul américain, accuse ouvertement le capitaine Wolffskeel, qui commandait l'artillerie, d'avoir participé aux massacres. Elle note aussi que nombre de femmes et d'enfants ont été enfer­més dans les han de la ville, où beaucoup sont morts de faim ou du typhus ; que sol­dats, officiers, gendarmes et civils sont venus y prélever des jeunes filles comme dans un marché aux esclaves; et qu'après avoir été mises en route, les autres sont tom­bées en chemin, comme des mouches, seules quelques-unes étant parvenues à se cacher dans des villages arabes. Wolffskeel confie plus sobrement à son épouse qu'après la chute de la ville a commencé « la partie déplaisante, l'évacuation des habitants et les cours martiales », et que ce qu'il a vu, « même si cela n'a rien avoir avec moi », n'est « pas très plaisant ». Il note aussi que toute activité industrielle et artisanale a totalement cessé dans la ville d'Urfa. D'après le témoignage du P. Hyacinthe Simon, un convoi de deux mille femmes et enfants d'Urfa passe à Mardin le 20 octobre et un autre de trois mille cinq cents le 28 du même mois, avec pour destination officielle la région de Mosul. Il est toutefois impossible d'établir un bilan des personnes massacrées dans les quartiers investis par l'armée à partir du 13 octobre et encore moins du nombre total de personnes qui ont effectivement été déportées vers les déserts de Syrie ou de Mésopotamie.

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génocide arménien = génocide chrétien

LA DEUXIEME PHASE DU GENOCIDE : automne 1915-décembre 1916

 

(p.775) Durant tout le processus qui aboutit à l'extermination des Arméniens otto­mans, les possibilités d'échapper au sort commun furent extrêmement rares, voire inexistantes. On sait certes que quelques Arméniens échappèrent à la mort grâces à des diplomates représentants de la Bulgarie, alors alliée de L'Empire ottoman, ou encore que certains notables déportés le 24 avril 1915 furent sauvés grâce à diverses interventions diplomatiques ou politiques. Mais le lot commun des plusieurs centaines de milliers de déportés qui échouent en Syrie ou en Mésopota­mie est d'aller encombrer les dizaines de camps de concentration sommaires gérés par la sous-direction des déportés, créée à Alep, à l'automne 1915.

 

 

POPULATIONS DEPLACEES ET PRINCIPAUX AXES DE DEPORTATION

 

(p.779) Dans une note tardive, du 4 février 1917, l'ambassadeur autrichien à Cons-tantinople rapporte les confidences d'un inspecteur de l'armée ottomane, Namik bey, qui a accompli une tournée dans le uilayet de Sivas « lors des der­nières expulsions et massacres des Arméniens », Dans son rapport, « qui a été déposé tout bonnement dans les archives du bureau de l'inspection » — autrement dit enterré —, Namik bey écrit : « 700 000 Arméniens traversèrent Ak-Kyschla [=Ki§la], partant en exil pour le sandjak de Zor dans un état on ne peut plus lamen­table; des bandes, avec le kaïmakam d'Azizié en tête, les dévalisaient littéralement à leur passage. Pas une maison turque dans le vilayet de Sivas qui n'ait des filles mineures arméniennes enlevées à leurs parents et des biens qui appartenaient aux Arméniens ». Ce témoignage concernant bien sûr les déportés des régions nord et nord-est de l'Asie Mineure, dont les convois ont convergé vers Akkisja, située à envi­ron 80 km au sud-est de Sivas, donne un ordre de grandeur des mouvements de déportation, mais ne peut en aucun cas être pris comme base d'évaluation du nom­bre de déportés qui parviennent effectivement en Syrie ou en Mésopotamie. Le rôle des sites-abattoirs, comme celui de Finncilar, proche de Malatia, dont nous avons examiné les activités, les massacres commis en cours de route par des escadrons de l'O.S. ou de simples villageois, ainsi que les conditions de transport, qui ont engen­dré de nombreuses victimes, rendent toute comptabilité précise impossible. L'exa­men du contexte local mené dans la quatrième partie de cette étude permet toute­fois d'évaluer la proportion de déportés arrivés « sur leurs lieux de relégation ».

Dès quelque sept cent quarante mille Arméniens des vilayet de Trébizonde, Angora, Sivas, Mamuret ul-Aziz et Erzerum, il faut noter qu'environ quarante mille sont par­venus à fuir et à passer la frontière russe. On connaît d'autre part le sort réservé aux dizaines de milliers d'hommes mobilisés, pour la plupart progressivement extermi­nés, ainsi que les massacres systématiques qui ont visé les mâles de plus de dix ou douze ans. Nous savons enfin que dans bien des régions les déportés ont été entiè­rement ou partiellement exterminés dans des sites-abattoirs parfois proches de leur point de départ : on peut par exemple évoquer le cas d'Arméniens de Trébizonde, noyés au large des côtes de la mer Noire, de ceux de Yozgat, égorgés à Bogazlian, ou de ceux de la région d'Erzincan massacrés dans les gorges de Kemah. Compte tenu de la distance que ces personnes ont eue à parcourir à pied et du harcèlement dont elles ont été l'objet en chemin, on peut évaluer à 20 % (environ 130000 âmes, pour l'essentiel des femmes et des enfants), la proportion de celles qui sont parve­nues dans les déserts de Syrie, via Urfa ou Birecik. Dans un rapport daté du 16 octo­bre 1915, intitulé « Armenian Exodus from Harpoot », le consul américain Jesse B. Jackson décrit avec précision, jour après jour, le périple d'un convoi de déportés de trois mille personnes mises en route le 1er juin 1915 depuis Harpout et qui, au quin­zième jour de leur calvaire, ont été intégrées à une caravane beaucoup plus importante (p.780) de dix-huit mille âmes — ne comprenant que trois cents hommes — venant de Sivas, Agn et Tokat. Au soixante-cinquième jour de route, après avoir été systéma­tiquement harcelés par des çete de l'Organisation spéciale, les déportés arrivent à Ras ul-Ayn où on met dans le train pour Alep les derniers survivants. Parvenue dans la métropole syrienne au soixante-dixième jour, la caravane ne comprend plus que trente-cinq femmes et enfants du convoi de Harpout et cent cinquante femmes et enfants du groupe principal, soit moins d'un pour cent. Mais sans doute s'agit-il là d'un cas extrême qu'il faut se garder de généraliser à tous les convois de cet axe. Les proportions de survivants sont parfois un peu plus élevées : d'un convoi de qua­tre cents personnes venant d'Argana Maden, trente-deux arrivent à Alep et trois d'un groupe de deux cent quarante expédiées de Çeme§kadzag, dans le Dersim. Le deuxième axe de déportation concerne environ quatre cent vingt-cinq mille Arméniens des vilayet de Dyarbekir, Bitlis et du sud de celui de Van, dont une partie a été expédiée en Syrie, à Ras ul-Ayn, par Dyarbekir et Mardin, tandis que l'autre a été massacrée localement ou est parvenue à fuir. L'évaluation du nombre des déportés est ici plus aisée. On sait ainsi que de la région de Van, moins de vingt mille personnes ont été déplacées et que moins de 50 % sont arrivées à destination, tan­dis que quelque cinquante-cinq mille villageois des environs de Van ont été exter­minés dès le mois d'avril 1915 et une partie des autres parvenus en Russie ou massacrés en cours de route. Dans le vilayet de Bitlis, nous avons constaté que quelques milliers d'Arméniens, surtout originaires du Sassoun, ont échappé à la déportation ou aux massacres opérés par l'armée et des tribus kurdes locales dans la plaine de Mouch et dans la région de Siirt. Soixante mille personnes tout au plus y ont été expédiées vers le sud et moins de la moitié est parvenue en Méso­potamie. En fait cet axe a essentiellement été emprunté par les Arméniens de Dyar­bekir, dont le nombre de déportés s'est même, nous l'avons dit, révélé substantielle­ment supérieur aux statistiques du Patriarcat arménien, qui ne comptabilisaient que cent six mille Arméniens, alors que les chiffres officiels de l'administration ottomane évaluent à cent vingt mille le nombre de déportés arméniens pour ce vilayet. On en arrive ainsi à un total de cent cinquante mille personnes déportées qui arrivèrent aux portes de la Syrie ou de la Mésopotamie.

(p.781) Autrement dit, ce sont environ huit cent quatre-vingt mille Arméniens qui se retrou­vent dès le début de l'été pour les uns et à l'automne 1915 pour les autres, « réins­tallés » en Syrie. Ce qui correspond à plus 40 % des Arméniens vivant à la veille de la Première Guerre mondiale dans l'Empire ottoman. Sur les un million cent mille restants, environ trois cent mille n'ont pas été déportés ou sont parvenus à fuir. Ce qui signifie qu'à l'automne 1915, durant la première phase du génocide, près de huit cent mille Arméniens, en grande majorité originaires des provinces orientales, ont déjà été exterminés ou sont, pour quelques milliers de femmes et d'enfants, détenus dans des familles.des harems ou des tribus.

 

(p.781) En fait les premiers arrivés sont les cadavres charriés par le Tigre ou l'Euphrate, en fonction des régions visées. Dès le 10 juin 1915, le consul allemand de Mosul, Holstein, télégraphie à son ambassadeur: « 614 Arméniens (hommes, femmes, enfants) expulsés de Dyarbekir et acheminés sur Mosul ont tous été abattus pendant le voyage en radeau [sur le Tigre]. Les kelek sont arrivés vides, hier. Depuis quelques jours, le fleuve charrie des cadavres et des membres humains. D'autres convois de "colons" arméniens sont actuellement en route, et c'est probablement le même sort qui les attend ». Sur l'Euphrate, la situation est pire encore, ainsi qu'en témoigne le consul allemand d'Alep, Rôssler: « La présence de cadavres dans l'Euphrate, déjà signalée, et qui a été constatée à Rumkale, Birecik et Jerablus, a duré vingt-cinq jours, ainsi que cela m'a été précisé le 17 juillet. Les cadavres étaient tous attachés de la même manière, deux par deux et dos à dos. Cette disposition systématique (p.782) montre qu'il ne s'agit pas de tueries occasionnelles, mais d'un plan général d'exter­mination conçu par les autorités [...] Les cadavres sont réapparus, après une inter­ruption de plusieurs jours, de plus en plus nombreux. Cette fois il s'agit essentielle­ment de femmes et d'enfants ». Si l'Euphrate permet de se débarrasser ainsi à bon compte des cadavres encombrant les provinces du nord, ils n'en gênent pas moins les autorités locales de Syrie et de Mésopotamie, Confirmant les informations du diplomate allemand, certains documents authentifiés, cités lors du procès des Jeunes-Turcs, montrent que cette méthode n'était pas du goût de Cemal pacha, le commandant de la IV armée, à l'autorité duquel toute la région était soumise. Dans un télégramme du 14 juillet 1915 adressé au vali de Dyarbekir, Reşid, le minis­tre de la Marine se plaint de la présence de cadavres flottant sur l'Euphrate. Sur quoi, le préfet lui télégraphie, deux jours après: « L'Euphrate a très peu de rapport avec notre vilayet. Les cadavres charriés proviennent probablement du côté des vilayet d'Erzerum et de Harpout. Ceux qui tombent morts ici sont ou jetés dans les profondes cavernes abandonnées ou, comme cela se fait souvent, brûlés. Il y a rare­ment lieu de les enterrer ».

Vers la fin du mois de juillet, des convois de déportés en provenance des régions du nord arrivent à destination. Le Dr Rössler signale, le 27 juillet : « Récemment, des Arméniens de Harpout, Erzerum et Bitlis sont passés par Ras ul-Ayn (l'actuel termi­nus de la ligne du Bagdad[bahn]). À propos des Arméniens de Harpout, on rap­porte que, dans un village situé à quelques heures au sud de la ville, les hommes ont été séparés des femmes. Ils ont été massacrés et on les a couchés de part et d'autre du chemin par lequel les femmes sont ensuite arrivées ». Le 30 juillet, le même Rôssler évalue du reste à 10 000 le nombre de déportés arrivés à Alep et à 15 000 ceux parvenus à Der Zor. Dans un rapport du 24 juillet, M. Guys, ancien consul de France en retraite, rapporte : « le passage par la ville même d'Alep, depuis le mois de mai dernier, de milliers de personnes, toutes arméniennes grégoriennes » II note aussi qu'« Après un séjour de deux ou trois jours dans les locaux réservés pour eux, ces malheureux, dont la plupart sont des garçons, des filles, des femmes et des vieillards (les jeunes ayant reçu d'autres destinations soi-disant pour accomplir leur service militaire) reçoivent l'ordre de partir pour Idlib, Marra, Rakka, Der Zor, Ras ul-Ayn ou le désert de la Mésopotamie, lieux qui sont destinés, d'après la croyance générale, à devenir leur tombeau...». À la fin du mois de mai 1915, on voit égale­ment se former au nord d'Alep, à Bab, le premier camp improvisé de déportés ciliciens, originaires de Zeytoun, Dörtyol et Hassan Beyli. Mais le gros des convois arrive au cours des mois de juillet et d'août: « des milliers de veuves, sans un seul homme adulte, passèrent à Bab, arrivant des régions d'Arménie par la route de Mounboudj, dans un état misérable et à moitié nu. Elles devaient aller à Alep. Nous avons appris de la bouche de nombre des premiers arrivants qu'ils étaient origi­naires de Kirg, dans le vilayet de Van. Ceux-ci, ainsi que les dix à vingt groupes qui passèrent après eux, étaient dans des convois composés de cinq cents à trois mille personnes, dont de malheureux enfants dans un état de misère indescriptible ». À la date du 31 août, J. B. Jackson, le consul américain d'Alep, évalue très préci­sément à trente-deux mille sept cent cinquante et un le nombre de déportés arrivés à Alep par le seul chemin de fer, dont vingt-trois mille six cent soixante-quinze adul­tes et neuf mille soixante-seize enfants.

 

 

LE RESEAU DES CAMPS DE TRANSIT OU DE CONCENTRATION SITUÉS AU NORD D'ALEP

 

(p.783) Avant de parvenir à Alep, en fonction de l'axe emprunté, les convois passent par des camps de transit. Ainsi, les déportés de l'Ouest anatolien ou de Thrace qui arri­vent par le Troisième axe, à la fin de l'été et au cours de l'automne 1915, après un séjour dans les camps de Konya et de Bozanti, sont dirigés vers Osmaniye, situé sur les contreforts de l'Amanus, à l'extrémité est de la plaine cilicienne. Un camp de transit a été installé près de la gare ferroviaire de Mamura, au lieu-dit Kanhgeçit : il accueille en moyenne, au cours des mois d'août, septembre et octobre 1915, plu­sieurs dizaines de milliers de déportés, installés sous des tentes de fortune sur « un terrain vaste et fangeux s'étendant devant la gare de Mamura. Chaque jour, il mou­rait six à sept cents personnes. [...] Les malheureux sans toit, sans vêtement, sans pain tombaient comme des feuilles mortes. [...] Les corps sans sépulture des morts s'amoncelaient. Le champ en était couvert. Sous beaucoup de tentes, des familles entières mouraient de faim et de froid ». Ce camp improvisé est régulièrement vidé de sa population, entre juillet et décembre 1915, sur ordre de la sous-direction des déportés, qui pousse ainsi les survivants vers Islahiye, sur le versant est de l'Ama­nus. Le directeur des Déportés en personne (Seukiyat mùduriï) vient superviser l'o­pération : avec « de nombreux policiers et des centaines de miliciens, il fit entourer cette lamentable foule de quasi moribond et, sous la menace du fouet et de la trique, leur ordonna de se mettre en route vers Islahiye ». D'après Y. Odian, qui est passé par le camp début novembre, dès quarante mille déportés expédiés à Islahiye, la moitié est parvenue à destination, sur l'autre versant des chaînes de l'Amanus. Mais d'après le témoignage de missionnaires suisses, Paula Schafer et Béatrice Rohner, qui ont travaillé plusieurs semaines à ravitailler en pain et à soigner les déportés de Mamura, le camp est de nouveau constitué de « plusieurs milliers de ten­tes » entre la mi-novembre et mi-décembre. Environ quarante mille déportés sem­blent y avoir trouvé leur dernière demeure.au cours de l'automne 1915. La route empruntée par les déportés pour rallier Islahiye et accéder à la plaine syrienne exige de franchir les chaînes de l'Amanus: d'après les missionnaires suis­ses, elle est jonchée de cadavres en décomposition. Les rescapés empruntent la route des crêtes, par Hasanbeyli, puis redescendent dans la plaine où le Bagdad-bahn reprend sa course. Islahiye était le premier camp de concentration situé dans le vllayet d'Alep. Il « est, rapporte une missionnaire allemande, la chose la plus triste que j'aie jamais vue. À l'entrée du camp se trouve un tas de cadavres non enterrés [...] dans le voisinage immédiat des tentes de ceux atteints d'une dysenterie virulente. La saleté dans le camp et autour de ces tentes était quelque chose d'indescriptible. Le comité d'enterrement ensevelit 580 corps en un seul jour ». Le P. Krikoris Bala-kian, qui séjourne plusieurs mois dans la région et visite le camp au cours de l'au­tomne 1915, rapporte que la sous-direction des déportés, prétextant le manque de miliciens et de moyens de transport, laissait volontairement s'entasser les convois successifs qui y parvenaient, rendant tout ravitaillement impossible et favorisant la propagation des épidémies: « Les gens arrivaient par milliers à Islahiye, quelques centaines en repartaient. [...] Il y eut des jours où, sous les dizaines de milliers de ten­tes, les gens mouraient non par dizaines mais par centaines. Il ne se trouvait plus d'hommes valides pour ramasser les cadavres et les ensevelir. [...] Les toutes prémières (p.784)  victimes furent de pauvres petits enfants. [...] On eût dit que nous traversions un champ de bataille : toute la plaine devant Islahiye était bosselée de tertres plus ou moins importants. C'étaient des tombes d'Arméniens enfouis par cinquante ou cent à la fois. [...] Hélas, certains étaient hauts comme des collines ». On peut évaluer à soixante mille le nombre de déportés qui y sont morts, victimes de la famine et du typhus, durant les dix mois de fonctionnement du camp d'islahiye, d'août 1915 au printemps 1916.

Les camps de Rajo, Katma et Azaz, situés à une vingtaine de km au sud d'islahiye, sur la route d'Alep, ont eu une activité assez brève, mais meurtrière, au cours de l'automne 1915. Dans un télégramme du 18 octobre 1915, le consul intérimaire d'Alep, Hoffmann, apprend à son ambassadeur que le directeur des affaires poli­tiques du vilayet [d'Alep] évalue à quarante mille le nombre des déportés concentrés dans les camps de Rajo et de Katma, et que d'autres convois « venant de l'ouest, du centre et du nord de l'Anatolie sont en route. Trois cent mille personnes doivent poursuivre vers le sud ». Le camp de Rajo est situé à environ un km de la gare du chemin de fer. En cette période de l'année, c'est un vaste marécage couvert de ten­tes. Selon le témoignage d'un déporté originaire de Bandirma : « Sous les tentes s'empilaient les cadavres. Ceux qui n'avaient pas de tentes s'étaient installés sous le pont de la station pour se protéger un peu du froid. Un torrent formé par les pluies s'abattit brusquement sur cet endroit et les emporta : tous moururent noyés. Il y avait de tous côtés des cadavres. Fort peu en réchappèrent ». Le camp voisin de Katma, également situé près de la voie de chemin de fer, donne un spectacle similaire. Vahram Dadian, qui y arrive le 6 septembre, note qu'alors pour dix déportés qui repartent vers le sud « mille arrivent ». Le manque de nourri­ture et l'absence totale d'hygiène qui règne dans cette ville de tente, favorisent natu­rellement le développement des maladies et provoquent des pertes humaines consi­dérables. Notre témoin note, à la vue de ce spectacle, qu'à moins de pouvoir quitter au plus vite ce camp, il est condamné à subir le sort commun, à mourir à brève échéance de faim ou d'épidémie. Le 9 septembre, le catholicos Sahag Khabayan visite le camp de Katma, mais avoue que toutes ses démarches auprès des autorités d'Alep, pour améliorer le sort des déportés, sont restées vaines. Les témoignages de déportés donnent l'impression que la direction du Sevkiyat a pour stratégie de laisser pourrir sur place les déportés, afin de créer les conditions propices au développement d'épidémies. On observe, en effet, qu'aucun convoi ne quitte rapidement la place, mais qu'au contraire le Sevkiyat choisit d'expédier plus au sud ceux qui ont été suffisamment affaiblis par un séjour prolongé. Deux mois plus tard, le 8 novembre, le Dr Rôssler signale au chancelier Bethmann Hollweg que « le camp de concentration de Katma offre un spectacle indescriptible ». En quelques semaines, le nombre des déportés y a effectivement enflé, atteignant briè­vement le nombre maximum de deux cent mille internés, qui sont finalement « transférés, en quelques jours, à une heure de route, à Azaz. L'accumulation des cadavres et l'état général des lieux ont sans doute convaincu la direction du Sevkiyat de déplacer le camp à Azaz, pour y recommencer l'opération sur un site vierge. Le camp de concentration d'Azaz perdura un peu plus longtemps, jusqu'au prin­temps de 1916, mais avec un nombre réduit de déportés. Lorsque le camp est mis en place, un rescapé note qu'il ignore « avec précision » combien de tentes y sont (p.785) dressées, mais qu'on les évalue alors à quinze ou vingt mille, « chiffre que je ne trouve pas exagéré, car je peux affirmer qu'à vue d'homme il était impossible d'observer d'une extrémité à l'autre cet immense camp de tentes », dans lequel la dysenterie était généralisée, la misère « intégrale », les morts « innombrables ». Un rescapé rapporte : « La nuit venue, [la population] était soumise aux attaques des pillards. [...] Le sol des tentes abattues, faites de bric et de broc, était jonché de morts et de gens mourants. Beaucoup croupissaient dans les excréments, tenaillés par la faim. De toute part, l'odeur de la mort régnait. Certains utilisaient les morts en guise de coussin ; d'autres étendaient leurs morts sur eux en guise de couverture pour se protéger un peu du froid. (...) Les fossoyeurs ne parvenaient même plus à enlever les morts. [...] Chaque jour un convoi était expédié de force ». D'après Aram Ando-nian, soixante mille déportés ont péri dans ces deux camps de la famine et du typhus, au cours de l'automne 1915. Eyub Sabri, l'un des patrons de la sous-direc­tion des déportés, semble avoir personnellement supervisé le départ des convois dans ces camps. Un témoin décrit ainsi l'une de ses interventions : « Je n'avais jamais vu nulle part les pratiques employées par Eyub bey dans les quelques convois qu'il mena. Monté sur un cheval et entouré de ses complices, il attaquait les tentes, faisant piétiner à son cheval les malades restés allongés.!...] Eyub bey ne se satisfaisant pas de si peu ou, plus exactement, survolté par ce spectacle, dégainait de temps en temps son revolver et le vidait sur la foule des déportés ».

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extermination des chrétiens arméniens par les islamistes turcs

(p.786) Au début de l'hiver, avec l'arrivée des déportés des camps d'Islahiye et de Katma-Azaz, le typhus s'est déclaré dans le camp. Quatre à cinq cents personnes y décè­dent quotidiennement. Le nombre des déportés arrivant chaque jour est tel que les convois expédiés vers le sud ne suffisent plus à réduire la population du camp. Le patron de la sous-direction des déportés, Abdiillahad Nuri, le directeur du camp, Şevket bey, et le nouveau vali d'Alep, Mustafa Abdiilhalik, reprochent au kaïmakam de Bab, §afi bey, la lenteur des expéditions, probablement due aux bénéfices qu'il en tire en rançonnant les déportés. Plus volontaire, le directeur du camp voisin d'Ahterim, Muharrim bey, a besoin de deux mois et demi pour vider son camp. Dans le dispositif mis en place par la direction du Sevkiyat, visant à pousser les déportés, par étape, d'un camp à l'autre, Bab et Ahterim sont, à la fin de l'automne 1915, les dernières stations avant Alep. Tous les déportés venus du nord après l'évacuation des camps de Mamura, Rajo et Katma, s'y agglutinent dans des condi­tions sanitaires que les témoins qualifient de dantesques, engendrant des pertes humaines massives. Tout indique que la direction du Sevkiyat n'avait d'autre but, en imposant aux déportés de vivre dans de telles concentrations humaines, que de les éliminer, par paliers, en misant sur les effets de masse et l'action de la nature. Le système, incontestablement efficace, a toutefois engendré des effets secondaires indésirables similaires à ceux qu'on a connus dans les camps du nord. Les épidé­mies se sont propagées dans toute la région, touchant les populations civiles et l'armée. On sait par exemple qu'au cours de l'hiver 1915/1916, vingt à trente villa­geois arabes décèdent quotidiennement du typhus dans Bab, malgré une neige exceptionnellement tenace dans ces régions méridionales. La direction du Sevkiyat a donc dû recevoir des ordres catégoriques pour remédier à la catastrophe sanitaire qu'elle a elle-même artificiellement créée. Abdiillahad Nuri a nommé dans l'urgence Muharrim bey à la tête du camp de Bab pour qu'il procède à sa liquidation qui a toutefois nécessité plusieurs mois d'efforts. D'après Aram Andonian, au cours du mois de janvier 1916 Alep a décidé de « complètement nettoyer toute la province d'Alep de ses Arméniens ». Même les premiers déportés qui avaient trouvé refuge dans les villages de la région ont été activement recherchés « et descendus vers les abattoirs de Der Zor ». Il fait toutefois observer que la seule action de Muharrim à Bab était insuffisante pour mettre en œuvre cette décision. Nuri bey lui a par consé­quent adjoint le commandant Siïleyman bey, avec près de deux cents muletiers, et le fcai'mafcam de Munbuc, Nebih bey, « qui avait accompli une tâche remarquable en exécutant, en huit jours, l'ordre qu'il avait reçu d'expédier tous les déportés de sa région d'Alep à Meskene », en qualité de délégué spécial (memun maksus). Une mis­sion spéciale a également été confiée au kaïmakam de Kilis. Après avoir laissé aux déportés la possibilité de s'insérer tant bien que mal dans les villages de la région nord d'Alep, il apparaît donc que les autorités ont décidé de les envoyer plus au sud, à Meskene, en évitant de les faire transiter par Alep.

 

 

ALEP, CENTRE DU DISPOSITF GENOCIDAIRE ET DES OPERATIONS DE SECOURS AUX DEPORTES

 

(p.789) Un enseignant allemand de la Deutsche Realschule d'Alep, le Dr Martin Niepage, constate, en septembre 1915: « On me disait que dans différents quartiers d'Alep il se trouvait des masses de gens affamés, misérables restes de ce qu'on appelait "les colonnes de déportation". [...] Pour vérifier l'opinion que je m'étais formée par ces renseignements, j'ai visité toutes les parties de la ville où se trouvaient des Armé­niens, restes des colonnes de déportés. Dans des caravansérails (hans) délabrés, j'ai trouvé des amas de morts, décomposés, et parmi eux encore des vivants qui allaient rendre le dernier soupir. Dans d'autres locaux, je trouvai des amas de malades et d'affamés dont personne ne s'occupait. Tout autour de notre école se trouvaient quatre de ces hans renfermant sept à huit cents déportés affamés. [...] En face de notre école se trouvaient, dans un des hans, les restes d'une de ces colonnes de déportés, environ 400 êtres émaciés, parmi lesquels une centaine d'enfants de cinq à sept ans. La plupart étaient malades du typhus et de dysenterie. Si l'on entre dans la cour, on croit entrer dans une maison de fous. Si l'on apporte de la nourriture, on dit qu'ils ont désappris de manger. Leur estomac affaibli par une faim qui a duré des mois ne supporte plus de nourriture. Si on leur donne du pain, ils le laissent de côté avec indifférence; ils sont là, tranquilles, et attendent la mort. [...] Et ces mal­heureux qu'à travers la ville et ses environs on a chassés par milliers dans le désert, et qui ne sont plus que des femmes et des enfants, que deviennent-ils? On les chasse d'endroits en endroits jusqu'à ce que les milliers soient réduits à des centaines et ces centaines à une petite troupe et cette petite troupe on la chasse encore jusqu'à ce qu'elle n'existe plus. Et alors, le but du voyage est atteint »76. Ce n'est qu'au début du mois de novembre 1915 que les autorités interdisent aux déportés l'accès à Alep, ainsi que les transferts par train vers le sud, en direction de Damas et du Hauran. Désormais, ceux-ci sont systématiquement expédiés, à pied ou par train, sur la « ligne du Bagdadbahn », vers Ras ul-Ayn, ou sur la « ligne de l'Eu-phrate », vers Der Zor. Ces mesures radicales ne sont probablement pas sans lien avec l'arrivée simultanée, deux semaines plus tôt, du nouveau ira//, Mustafa Abdùl-halik, et d'Abdiillahad Nuri, désormais à la tête d'une sous-direction des déportés renforcée. Nous n'avons désormais plus affaire, comme dans les provinces de l'intérieur, à un simple représentant de la IAMM stambouliote, même si celui-ci porte le titre de Sevkiyat muduru, mais à une véritable administration, qui met en place le réseau des camps de concentration de l'Euphrate. La fermeture aux déportés de la route sud, réputée moins mortifère car exempte de camps de concentration, et son remplacement par les axes du Bagdadbahn et de l'Euphrate comme lieux de destination sont deux mesures qui ne visent à rien d'autre qu'à détruire avec plus d'efficacité les déportés. Le vice-consul allemand d'Alexandrette, Hoffmann, rapporte du reste, dans un télégramme adressé à son ambassade de Constantinople, le 8 novembre 1915, des propos d'Ahmed Eyub Sabri, devenu l'adjoint d'Abdiillahad Nuri, qui ne laissent aucun doute sur la politique (p.791) poursuivie par le pouvoir : « Vous n’avez pas l’air de comprendre ce que nous voulons : nous voulons éradiquer le nom arménien ».

 

(p.793) Le consulat américain subventionne le Hilfsbund allemand et verse une aide men­suelle au Comité de secours formé par la prélature arménienne d'Alep. Jackson observe aussi qu'à la même époque, deux notables arméniens d'Alep ont entrepris des démarches auprès d'Ahmed Cemal, le commandant de la IV* armée, en faveur de leurs compatriotes réfugiés en ville. Ils lui ont proposé de faire travailler gracieu­sement ces déportés pour l'armée — le consul américain ne mentionne pas l'iden­tité de ces deux notables, mais l'on sait, de source arménienne, que l'un d'eux est le Dr Altounian. Cemal pacha a accepté l'offre et, en l'espace de deux mois, six usines ont été créées, employant plus de dix mille personnes, pour la plupart des femmes et des jeunes filles. Elles filent la laine et fabriquent des vêtements pour les besoins de l'armée, tandis que les rares hommes présents travaillent comme for­gerons, tailleurs ou menuisiers. Traités comme des esclaves et travaillant dans des conditions épouvantables, ils reçoivent pour seule rétribution une quantité de nourriture juste suffisante pour rester en vie.

 

(p.796) Un second camp est également mis en place près d'un village situé dans la péri­phérie nord de la ville, à Karhk, le long de la ligne du chemin de fer. D'après le consul Jackson, on y trouve en moyenne cinq cents tentes, avec deux à trois mille déportés y séjournant dans des conditions épouvantables, presque sans eau. On y relève quotidiennement une centaine de morts.

Yervant Odian qui a séjourné à Sibil vers la fin novembre 1915, y découvre des milliers de tentes occupées par des Arméniens originaires de Bardizag, Rodosto, Adabazar et Edirne, et en « petit nombre » de Harpout, Dyarbekir, Afionkarahisar. D'après lui, trois cents familles ont été autorisées par Cemal à se rendre en « Cham », c'est-à-dire vers Homs-Hama et Damas, pour y servir comme artisans dans les entreprises militaires. Les tailleurs, cordonniers et autres ferblan­tiers sont particulièrement recherchés. Bien évidemment, chacun tente de se faire inscrire sur la liste des familles en partance pour le sud, équivalant à un passeport pour la vie. Ce vezikat administratif est tellement recherché qu'on achète au prix fort — une livre turque le document — ceux qui étaient, en principe, destinés à des per­sonnes qui ont, entre temps, rendu l'âme. Yervant Odian, qui n'a aucun talent de tailleur, se rebaptise Assadour et est originaire de Bahçecik / Bardizag. En attendant son départ, il assiste à des scènes terribles. Il évoque notamment une tranchée creusée en marge du camp où sont jetés, chaque matin, les défunts de la nuit précédente, surtout victimes de l'épidémie de dysenterie qui fait des ravages à Sibil, au début de décembre 1915. Il observe aussi comment des Turcs, des Arabes et des juifs d'Alep, en mal d'enfants, viennent au camp acheter garçons et filles à leurs parents. Intempéries, froid, pluie, déciment notamment ceux qui n'ont pas de tente ; le manque de nourriture fait le reste. Dans cet environnement, les repères éthiques et moraux sont bouleversés. Les mères s'opposent souvent à ces transac­tions et ne se laissent pas toujours convaincre par les arguments des acheteurs lorsque ceux-ci leur font remarquer que de toute façon ils vont à la mort et qu'ainsi leur enfant sera sauvé. Quelques mères d'abord consentantes versent dans la folie ou l'hébétude peu après avoir cédé leur progéniture. Les plus recherchés sont les enfants de sept-dix ans, surtout les fillettes. Des milliers de garçons et de filles ont ainsi été vendus par leurs parents. Quelques chanceux, originaires de Harpout, sont sauvés par le Dr Keledjian, médecin de la municipalité d'Alep, lui même origi­naire de cette ville, qui accueille ces déportés à son domicile. Le Comité de secours d'Alep parvient un peu à alléger les souffrances de ces Arméniens de pas­sage dans la ville, en leur versant par différents moyens, les aides pécuniaires que le Patriarcat arménien de Constantinople lui fait régulièrement parvenir, par différents canaux, là où les directeurs des camps acceptent d'être soudoyés, c'est-à-dire presque partout.

 

 

LES CAMPS DE SURUC, ARABPUNAR ET RAS ul-AYN ET LES ZONES DE RELEGATION DU VILAYET DE MOSUL

 

(p.801) Nombreuses sont aussi les familles turques et kurdes qui se sont appropriées des enfants, surtout des fillettes de moins de dix ans. Le phénomène est si répandu qu'on peut se demander si cet engouement à connotation biologique pour les jeunes arméniennes n'est pas entretenu par une campagne des autorités.

 

(p.803) Un autre ingénieur du Bagdadbahn, M. Graif, a rapporté au Dr Nieapge, professeur à Alep, « que le long de la chaussée du chemin de fer vers Tell Abiad et Ras ul-Ayn, des cadavres (p.804) nus de femmes violées étaient étendus en masse », tandis que le consul alle­mand de Mosul, qui a emprunté la route Alep-Mosul, « avait en plusieurs endroits de la route vu tant de mains d'enfants coupées qu'on aurait pu en paver la route ». Un autre consul et officier allemand, Scheubner-Richter, rapporte, dans une note de voyage du 5 novembre 1915: « D'Erzerum à Mosul, en passant par Hinis, Mouch, Bitlis et Siirt, j'ai trouvé tous les villages et toutes les maisons jadis habités par des Arméniens entièrement vides et saccagés. Je n'ai pas vu un seul homme arménien vivant ».

 

(p.805) Les premières informations concernant l'extermination des déportés du camp de Ras ul-Ayn ne parviennent à Alep que début avril. La première dépêche du consul Rossler est datée du 6 avril 1916 et fait juste allusion à un massacre par des « Tcherkesses ». Dans son rapport du 27 avril, le diplomate se fait plus précis : « D'après le récit d'un Allemand parfaitement digne de foi qui a passé plusieurs jours à Ras ul-Ayn et dans les environs. [...] Tous les jours ou presque, pendant un mois, 300 à 500 personnes ont été emmenées hors du camp et abattues à une dizaine de kilomètres de Ras ul-Ayn. Les cadavres ont été jetés dans la rivière qui porte le nom de Djirdjib el Hamar. [...] Ce sont les Tchétchènes établis dans la région de Ras ul-Ayn qui ont fait office de bourreaux ». Il faut cependant faire appel aux témoignages des quelques rescapés pour prendre la mesure du carnage. Le directeur du camp, J. Khéroyan, précise: « II ne restait plus, le 23 avril [6mai], que quelques centaines de personnes: malades, aveugles, invalides et gamins en petit nombre. [...] Après l'expédition de chaque convoi, on relevait des centaines de morts pour lesquels on creusait de grandes fosses communes » II conclut : « Quelques jours après le départ du dernier convoi, le kaïmakam fit annoncer que les activités du camp de con­centration étaient supprimées, et il me demanda de lui remettre les registres ». Les plus chanceux ont vécu quelques jours supplémentaires et sont parvenus dans les environs de Cheddadiye, dans la vallée du Kabur, où ils ont été achevés.

 

(p.806) D'après le consul Holstein, quinze mille déportés ont atteint la région fin décembre 1915. Une deuxième vague de déportés, comprenant des Arméniens originaires de toutes les régions d'Asie Mineure et en particulier de l'ouest, est arrivée à Mosul et ses environs au printemps 1916, en provenance de Der Zor. Selon le consul Hols­tein, seuls deux mille cinq cents déportés, expédiés de Der Zor du temps du mute-sari/ Ali Suad par la route du désert Zor-Suvar-§eddadiye-Hassiçe-Zamukha-Mosul, sont effectivement arrivés à destination le 22 mai 1916, tandis que tous ceux qui ont suivi sous l'administration de Salih Zeki ont été exécutés en cours de route. À la même époque, le consul Jackson signale environ cinq mille déportés à Basrah. Les informations fournies par Holstein, dans un rapport daté du 4 mai 1916, rédigé en réponse à un questionnaire de l'organisation caritative suisse Schweizerisches Hilfswerk 1915 fur Armenien, indiquent un taux de mortalité d'environ deux tiers parmi les déportés. Il évalue en effet à quatre ou cinq mille le nombre de déportés venus des régions d'Erzerum et de Bitlis échoués à Mosul, Kirkuk et Siileymaniye. Il donne aussi de précieuses indications sur le mode de gestion de ces groupes, « principalement [composés] de femmes et d'enfants [dont la] situation est misé­rable ». « Pour que l'on puisse intervenir utilement, ajoute-t-il, il faudrait au moins que les déportés aient le droit de rester une fois pour toutes au même endroit et ne soient pas — comme cela a été et est encore le cas — sans cesse ballottés d'un lieu à un autre selon le bon vouloir des "commissions spéciales" turques chargées de régler ces questions et qui s'en acquittent sans le moindre scrupule. [...] Tout secours ne ferait que prolonger leur supplice et retarder de quelques jours leur fin misé­rable » En d'autres termes, les autorités utilisent ici des méthodes de traitement des déportés qui s'apparentent à celles mises en place dans les camps de concen­tration, où les exilés ne restent jamais très longtemps et sont régulièrement poussés d'un camp à l'autre. Il y a tout lieu de croire que cette procédure était destinée à empêcher les déportés d'acquérir un moyen de survie après s'être familiarisés avec leur nouvel environnement.

 

(p.807) En mars 1917, lorsque les Britanniques prennent Bagdad, plusieurs milliers d'Ar­méniens subsistent entre Mosul et Basrah, dispersés ici et là dans des zones rurales ou en ville. Le patriarche Zaven, qui est déplacé à Mosul à la veille de la prise de Bagdad par les Britanniques, note la présence en ville de femmes (surtout originai­res d'Erzerum) et d'enfants arméniens qui mendient dans les rues. Grâce à des dons reçus du catholicos Sahag Khabayan, il parvient à alléger leur sort, à les vêtir et à les nourrir. Si les Chaldéens n'ont pas apporté la moindre aide, le patriarche note qu'en revanche les Syriens jacobites ont été jusqu'à mettre leurs églises à la dispo­sition des déportés. Zaven souligne aussi le rôle actif du directeur de la police, Meh­med Halid, un Arménien converti, dans les opérations de secours aux Arméniens de Mosul. Il observe d'autre part que la population yézidi s'est montrée bien­veillante à l'égard des déportés et que l'un de ses Şeyh, İsmail bey, lui rendait régu­lièrement visite lors de son séjour à Mosul, ou encore que les Yézidis du Sinjar ont accueilli et protégé nombre d'Arméniens. Le patriarche signale enfin que cin­quante à soixante hommes, qui étaient parvenus jusqu'alors à subsister à Mosul, ont été raflés et envoyés dans un amele taburi affecté à la construction d'une route. Les mieux lotis sont, en fait, des femmes originaires d'Erzerum et de Siirt qui travaillent comme servantes auprès d'officiers allemands et autrichiens, ou des fonctionnaires locaux.

Peu après la prise de Bagdad, en mars 1917, Halil pacha arrive avec son état-major, bientôt suivi par Cevdet, nommé commandant de la place en juin. Les deux hom­mes, qui ont déjà étroitement collaboré lors de l'extermination des Arméniens du vilayet de Bitlis, semblent avoir été réunis pour une nouvelle opération de net­toyage. D'après les informations révélées en avril 1919, lors du procès de Nevzâde bey, ancien commandant militaire, dès son arrivée, Halil a entrepris une répression féroce touchant non seulement les déportés arméniens, mais aussi les réfugiés kur­des et les juifs établis à Mosul. Il a, selon les témoignages de plusieurs officiers, com­mencé par faire pendre cinq juifs, dont les corps ont été jetés dans le Tigre. Le colo­nel Abdülkadri Hilmi bey se serait en outre acharné sur des déportés arméniens dans les gorges de Zakho, situées plus au nord.

Ancien fedaï du CUP, pour le compte duquel il a, selon le procureur général Resad bey, commis plusieurs assassinats politiques, Nevzâde bey reste le principal accusé. On lui reproche d'avoir organisé à Mosul, « où il se trouvait en dernier lieu », le mas­sacre des déportés, ainsi que celui des soldats arméniens d'un bataillon de travail. D'après le témoignage de §erif bey, drogman du gouverneur militaire de Mosul, Nevzâde, qui « était le favori de Halil », s'est enrichi en pillant les déportés avant de les « exiler au loin » et en faisant emprisonner plusieurs négociants de la ville qui, toutes les nuits, étaient « affreusement » torturés. Un second témoin, un officier nommé Bekir bey, confie à la cour que Nevzâde était réputé à Mosul pour les atro­cités qu'il a commises à l'égard « des milliers de Kurdes émigrés de Bitlis et d'Erze­rum. Il leur a fait couper les vivres et les a condamnés à mourir de faim ». L'accusé (p.808) ne proteste d'ailleurs pas lorsque le président du tribunal lui demande s'il est vrai que, de connivence avec Halil pacha, ils confisquaient tous les vivres qui arrivaient en ville et les vendaient pour leur propre compte, en se partageant l'argent ». Autrement dit, Halil, qui reste évidemment le maître d'oeuvre de ces opérations, ne s'est pas contenté de s'attaquer aux déportés arméniens, mais a inauguré une poli­tique d'élimination des Kurdes inspirée par le « turquisme » qui l'habite. Cette campagne répressive s'achève en septembre 1917, lorsque Halil ordonne à son aide de camp, le lieutenant-colonel Basri bey, de procéder au massacre des déportés arméniens dispersés dans la région de Mosul. Apparemment, Cevdet semble avoir été, lui aussi, très largement impliqué dans cette nouvelle campagne d'extermination qui commence le 11 septembre 1917. D'après les témoignages recueillis à chaud par l'historien suisse S. Zurlinden, Halil a fait exécuter quinze mille Arméniens en deux nuits par des Kurdes et des irréguliers, en les faisant jeter dans le Tigre attachés dix par dix. Ces détails nous rappellent que Halil continue, sous son uniforme de militaire, à travailler pour la Teşkilât-i Mahsusa. Le patriarche Zaven Yéghiayan, qui a été maintenu en résidence surveillée à Bag­dad, du 9 octobre 1916 à début mars 1917, signale que quelques notables armé­niens de Bagdad ont été déportés vers Ras ul-Ayn et Der Zor au cours de l'été 1915, mais qu'ils ont pu rentrer chez eux quelques semaines plus tard sur inter­vention du général von Der Goltz. L'arrivée d'Ali Suad bey comme vali de Bagdad — il a été remplacé à Der Zor par Salih Zeki — au début de l'été 1916 a, d'après le patriarche, allégé le sort des Arméniens de la ville.

 

 

LES CAMPS DE CONCENTRATION DE LA « LIGNE DE L’EUPHRATE »

 

(p.811) Comme beaucoup d'autres stations, Meskene était tout à la fois camp de concen­tration et de transit. A l'origine, les internés étaient établis dans un camp proche de la chaussée, sur les hauteurs. Par la suite, Hiiseyin bey l'a fait transférer en bordure de l'Euphrate, tandis que le camp de transit était conservé sur la hauteur, près de la caserne et des tentes des artisans.

 

 

LE CAMP DE DIPSI

 

(p.812) Situé à cinq heures de Meskene, le camp de Dipsi se trouvait sur la rive droite d'un vallon sec « qui se transforme, lorsque de fortes pluies ou des orages ont lieu, en un immense torrent qui va se jeter dans l'Euphrate ». Le transfert de Meskene à Dipsi se faisait habituellement par la route dans des conditions que Krikor Ankout, un jeune intellectuel stambouliote qui a passé plus d'un an dans la région, résume ainsi: « Mi-mars [1916], nous avons été transférés de Meskene à Dipsi. Il y avait environ mille personnes à pied et une cinquantaine de charrettes. [...] En cours de route, nous rencontrions à chaque pas des cadavres, des mourants ou des hommes et des femmes épuisés qui n'avaient plus la force de marcher et attendaient de mou­rir sur le chemin, affamés et assoiffés. Sur le trajet allant de Meskene à Dipsi, nous avons rencontré des fossoyeurs itinérants, qui avaient notamment pour fonction d'enterrer les morts. Ils étaient tellement sans pitié qu'ils enterraient les mourants avec les morts pour éviter d'avoir à accomplir une tâche double. Nous rencontrions sans arrêt des cadavres de personnes dont la tête avait été défoncée. Les chiens étaient nombreux et vivaient en dévorant les cadavres ». A cette époque le camp est, toujours d'après Krikor Ankout, constitué de deux mille tentes, soit environ dix à douze mille personnes : « Elles appartenaient toutes, sans exception, à des gens pauvres: aucune n'avait une allure présentable. Chacune abritait deux à dix malades allongés les uns à côté des autres qui attendaient la mort. Cette rive était appelée le Hastahane (=l'hôpital). Tous les misérables qui avaient été déplacés de Meskene à pied ou en charrette étaient tous amenés et abandonnés dans cet endroit appelé l'Hôpital. Ils restaient là, nus, affamés et assoiffés, jusqu'à ce que la mort vienne et les fauche. À chacun de nos pas, nous y rencontrions des cadavres, à tel point que les fossoyeurs ne parvenaient pas à enterrer tous les morts. La misère était absolue dans ce lieu et était parvenue à des sommets. Jour après jour, le nom­bre des tentes de l'Hôpital augmentait, avec l'arrivée de gens de Meskene. Les pau­vres se contentaient de manger, sans sel, une herbe appelée ebemkômeci, qui pous­sait en abondance au printemps sur les rives de l'Euphrate ». On aura compris que Dipsi était le mouroir de Meskene, géré comme celui qu'on a pu observer à Suruc. Ce camp n'a fonctionné que six mois, de novembre 1915 à avril 1916, mais (p.813) trente mille personnes y ont, selon Krikor Ankout, rendu l'âme. Vers la fin du mois d'avril, une vingtaine de « gendarmes » sont arrivés pour vider définitivement le camp et expédier un dernier convoi vers Abuharar, après avoir incendié les tentes et leurs occupants qui n'étaient plus capables de marcher.

 

(p.816) /Babylone, dont les ruines ne sont pas si loin de Rakka/

Un autre fait divers, plus dramatique, survenu au printemps 1916, est révélateur de l'ambiance qui règne à Rakka. Cette année-là, une crue exceptionnelle de l'Eu­phrate, suivie d'une tempête, a provoqué la mort, le 18 avril, d'un officier allemand qui servait sur un bateau transportant munitions et matériels divers à Bagdad. Un curé arménien assure la cérémonie religieuse, qui s'achève par un éloge funèbre prononcé en allemand par le professeur Sarkis Manouguian, un enseignant du lycée Sanassarian d'Erzerum, sous les yeux stupéfaits des officiers allemands pré­sents. On peut imaginer à quoi songent ces derniers, témoins privilégiés des exactions commises contre les déportés sur l'autre rive de l'Euphrate et, en sens inverse, les Arméniens qui continuent à s'interroger sur l'indifférence manifestée par les militaires allemands devant ces crimes.

 

(p.817) La communauté de Rakka n'a rien ignoré des massacres de Zor qui ont, nous allons le voir, fait près de deux cent mille victimes. Ils en ont été informés par les témoi­gnages de Çerkez de Rakka qui sont allés participer à ces bacchanales, ainsi que par des rescapés réfugiés en ville. Le groupe a peu après été invité par le mufti a se convertir, « comme garantie » de leur avenir commun. Au total, trente familles se sont portées volontaires. Le Dr Lévon Ohniguian, originaire de Sivas et ancien élève de Garabèd Kapigian, n'a pas caché à son maître combien il a souffert d'avoir ainsi cédé à la peur233. Quoi qu'il en soit, la communauté arménienne de Rakka a été maintenue et s'est retrouvée aspirée par la grave crise qui a touché la région lorsque les combats avec les forces britanniques se sont intensifiés autour de Bagdad. Ils ont, comme la population locale, été victimes des réquisitions militaires qui ont littérale­ment vidé Rakka de ses réserves alimentaires, entraînant une famine terrible. Un grand nombre de gamins se sont ainsi retrouvés livrés à eux-mêmes, adoptés par les plus généreux des déportés. Des officiers turcs et allemands en transit pour le front de Bagdad ont aussi fait preuve de largesses à l'égard de ces enfants, mais ces aides ponctuelles n'ont pas suffi à les sauver. La missionnaire Elvesta Leslie, qui est passée par Rakka au début du printemps 1917, note que les déportés y tombaient comme des mouches.

 

 

 

der zor, terminus de la « ligne de l'euphrate », point d'orgue de la deuxième phase du génocide

 

 

(p.818)Avec les camps de Der Zor et de sa périphérie, nous abordons l'épisode final des massacres de 1915/1916. Ceux-ci parachèvent la deuxième phase du génocide, après six mois de relative stabilité qui ont pu laisser croire que les persécutions anti­arméniennes avaient pris fin. Avant cette fin dramatique des déportés du désert syrien, Zor constitue le terminus des rescapés parvenus jusque-là à travers les déserts. Malgré l'écrémage réalisé tout au long de la ligne de l'Euphrate, de camp en camp, des dizaines de milliers de déportés sont parvenus à Zor. D'après un témoin allemand qui rend compte au consul Rôssler de son voyage à Zor, il y a déjà, au début de novembre 1915, environ quinze mille Arméniens dans ce coin du désert syrien où « il meurt cent cinquante à deux cents personnes par jour. C'est d'ailleurs ce qui explique que la ville puisse absorber les déportés qui continuent à arriver par milliers ». Grâce à l'écrémage et aux décès des déportés victimes de la famine et des épidémies, Zor respecte grosso modo les ordres consistant à maintenir sur place une proportion « raisonnable » d'Arméniens. Quand les normes étaient dépassées, les autorités locales recouraient à l'expédition de petits convois en direction de Mosul pour rétablir l'équilibre. Cette situation a perduré tant que le flot des nouveaux arrivants a en quelque sorte été contenu par l'implantation plus ou moins provisoire des déportés dans les camps de concentration des régions d'Alep et de Ras ul-Ayn. Cela a permis à une quinzaine de milliers d'Arméniens de s'établir dans Zor et même de s'y organiser, tandis qu'un camp de transit était maintenu, comme à Rakka, sur la rive gauche de l'Euphrate.

 

(p.819) À défaut des sources susceptibles de nous éclairer sur les objectifs du CUP, nous en sommes réduits à décrypter la stratégie élaborée et exécutée par la sous-direction du Sevkiyat à travers l'examen de ses opérations sur le terrain. La mise en place, en octobre-novembre 1915, des structures opérationnelles du Sevkiyat à Alep et la création des camps de concentration constituent la première étape du plan, dont l'objectif est apparemment d'éliminer les déportés en créant des conditions sani­taires propices à des hécatombes.

La deuxième étape se situe clairement en janvier 1916, lorsque la fermeture des camps de concentration du nord d'Alep est décidée et l'expulsion de ses internés sur la ligne de l'Euphrate engagée. La troisième, visant à l'élimination physique des déportés survivants, a probablement été envisagée entre la fin février et le début de mars 1916. La formulation utilisée dans un télégramme du ministre de l'Intérieur, daté du 22 février 1916, cité comme pièce à conviction par l'accusation au cours du procès des chefs jeunes-turcs, peut constituer une indication à ce sujet.

 

(p.820) D'après les informations recueillies auprès d'un officier turc par le consul Rössler, Zor ne compte, vers la mi-avril, qu'environ quinze mille déportés en ville, soit à peu près le même chiffre qu'à l'automne 1915. Mais ce chiffre ne comptabilise pro­bablement pas les internés du camp de la rive gauche. Le mutesarif, Ali Suad, a cherché à se conformer aux directives qui tolèrent 10 % maximum de déportés dans les localités de la région. Le vice-consul allemand de Mosul informe en effet Alep que de deux convois partis de Zor le 15 avril 1916, par deux voies différentes, deux mille cinq cents personnes sont parvenues, le 22 mai, à Mosul, mais que depuis lors pas un seul convoi n'est arrivé, quoique vingt-et-un groupes soient effectivement partis dans cette direction au cours de l'été 1916. En d'autres termes, seuls les convois expédiés sous l'administration Suad sont arrivés à destination. Le cas de deux mille personnes parties vers Mosul, à la mi-juin, et ramenées à Zor, à la demande de Salih Zeki, alors qu'elles étaient parvenues, après un mois de marche, dans la région du Sinjar, à mi-chemin de Mosul, semble même indiquer que le nou­veau mutesarif avait pour consigne de ne laisser échapper aucun déporté. La liquidation des camps de concentration situés en amont de Zor, durant le prin­temps et l'été 1916, a évidemment entraîné une augmentation exceptionnelle du nombre des convois arrivant à Der Zor. Cette dernière phase est du reste clairement balisée par un ordre de Talât bey, adressé à la préfecture d'Alep le 29 juin, deman­dant que les derniers Arméniens soient expulsés vers la ligne de l'Euphrate. C'est probablement pour gérer cette concentration à Zor, alors évaluée à environ deux cent mille déportés, que le ministre de l'Intérieur a fait appel à Salih Zeki, dont nous avons examiné l'action à Everek, pour remplacer le mutesarif Ali Suad, début juillet. L'arrivée, en août, sur la ligne de l'Euphrate, de « l'inspecteur général » du Seukiyat, Hakki bey, était très probablement aussi une mesure d'accompagnement prise par le centre pour s'assurer de la bonne exécution de ses ordres. Agis­sant sous la couverture d'un fonctionnaire, ce chef çete a été, selon le témoignage (p.821) d'Artin Manassian, d'Adabazar, Aram Manouguian, d'Aslanbeg, et Hovsèp Sina-nian, de Kiitahiya, le principal organisateur des déportations depuis Alep vers Meskene, puis de Meskene à Zor. Ils lui reprochent d'avoir commis des crimes contre les convois de déportés, d'avoir mis le feu aux tentes, d'avoir escorté les enfants arméniens de Meskene à Zor où il les a fait brûler vifs, et enfin d'avoir organiser le massacre des mille cinq cents enfants de l'orphelinat de Zor. (…)

Après s'être débarrassé de ces hommes, Zeki a certainement tiré les leçons de ces premiers massacres et compris qu'il avait besoin de recrues supplémentaires pour accomplir sa besogne. Au cours d'un bref voyage à Ras ul-Ayn, il a recruté une cen­taine de nouveaux çete tchétchènes parmi ceux qui avaient participé au massacre des internés du camp de Ras ul-Ayn, quelques mois plus tôt. Dès lors la machine exterminatrice se met en route. Dès qu'une dizaine de milliers de déportés est concentrée sur l'autre rive du pont de Zor, Zeki organise leur expédition vers Marât, un autre camp situé à cinq heures au sud, à quelque distance de l'Euphrate. Généralement, (p.822) les gendarmes y remettent leurs protégés aux Tchétchènes de Zeki qui se chargent de sélectionner les gens qui disposent encore de quelques moyens finan­ciers : ceux-ci sont méthodiquement dépouillés de leurs biens et tués sur place, pour ne pas risquer de laisser aux Bédouins, auxquels est confiée l'extermination finale des convois, plus loin dans le désert, ces ressources. Marât est en fait une sorte de camp de décantation. Les grands convois y sont tronçonnés en groupes de deux à cinq mille personnes, progressivement expédiées à Suvar, située dans la vallée du Kabur, à deux jours de marche par la route du désert. On s'y occupe de séparer défi­nitivement les derniers hommes vivants — exécutés dans les environs — des femmes et des enfants. Après quoi, continuant toujours selon le mode du tronçonnage, on regroupe les gens selon leur région d'origine. Après un séjour à la diète d'une dizaine de jours dans ces lieux désertiques, femmes et enfants sont mis en route pour Cheddadiye où ils sont habituellement exterminés derrière la colline dominant cette bourgade arabe. Il y a eu au total vingt et un convois, dont six importants et une quinzaine plus modestes. Le premier quitte le camp du pont de Zor autour du 15 juillet 1916, avec environ dix-huit mille personnes, en direction de Marât. Seul un groupe de femmes échappe au sort commun : amenées à Haseke, au nord de Ched­dadiye, elles ont été confiées aux tribus locales, probablement en guise de butin. Si les Tchétchènes encadraient les opérations, ils n'étaient pas assez nombreux pour exterminer les dizaines de milliers de déportés. Zeki a donc fait appel aux tri­bus nomades de la région s'étendant de Marât à Cheddadiye, « notamment la tribu des Beggara, établie entre Zor-Marât et Suvar, celle des Ageydid, nomadisant entre Suvar et Cheddadiye, et les Jeburi, installés à Cheddadiye et dans ses environs, « qu'il parvint à aveugler par les perspectives de pillages ». Outre la gestion des convois venant des camps du nord et stationnant habituelle­ment sur l'autre rive du pont de Zor, Zeki avait encore un problème urgent à régler, vider la ville de Der Zor de ses milliers de déportés établis là depuis plusieurs mois. Il s'était certes déjà débarrassé de Lévon Chachian, leur leader, ainsi que de la plu­part des chefs de familles, mais il y restait encore un nombre considérable de fem­mes et d'enfants qui avaient véritablement pénétré le tissu social et économique de la bourgade. Aram Andonian résume ainsi sa méthode : « [Zeki] fit annoncer aux crieurs publics que la ville était envahie de détritus et que cela pouvait provoquer des épidémies ; qu'on leur avait octroyé comme lieux d'installation les régions de Ched­dadiye et de Ras ul-Ayn ; que là-bas ils ne subiraient plus de privations ; que ceux qui avaient de l'argent pourraient y construire leurs maisons et que pour les démunis le gouvernement s'en chargerait. Les crieurs annoncèrent en outre que tel jour, les gens de tel quartier devraient se mettre en route et se préparer en conséquence. Il expulsa en tout premier lieu les Zeytouniotes de leurs foyers et les rassembla dans la rue, sous une pluie battante. De l'autre côté du pont [de Zor], des Tchétchènes s'étaient assemblés tels des fourmis, mais personne n'en savait rien, car la sur­veillance était sévère et il était interdit à quiconque de sortir [de son quartier]. Zeki avait également introduit dans la ville un groupe de Tchétchènes qui étaient char­gés de garder sa résidence. Une ou deux semaines plus tard, des Arabes informè­rent les Arméniens que les Tchétchènes avaient été appelés pour les exterminer. En l'espace de presque quinze jours, tous les Arméniens se trouvant dans la ville furent progressivement transférés de l'autre côté du pont. Seules celles qui avaient épousé (p.823) un musulman ou qui servaient comme bonnes dans une maison musulmane purent rester. Les Arabes locaux abritaient chez eux pas mal d'Arméniens et auraient pu en garder plus encore. Mais des fouilles extrêmement sévères furent effectuées et permirent de les découvrir. [Zeki] fit publier un ordre spécifiant que chaque Arabe n'avait le droit d'avoir qu'une femme [arménienne] comme épouse ou comme bonne et que ceux qui en abriteraient plus seraient traduits devant la cour martiale. Les restantes furent enregistrées. On donna un simple sauf-conduit aux bonnes, tan­dis que celles qui s'étaient mariées reçurent des documents les identifiant comme musulmanes. Par la suite, quand une femme arménienne était vue sur le marché, elle était immédiatement arrêtée et sévèrement interrogée ». Zeki est ainsi par­venu à expulser une bonne partie des déportés établis dans Zor, sans toutefois réus­sir à vider entièrement la ville de ses Arméniens, qui ont été harcelés des semaines durant.

(…)

L'extermination de deux mille orphelins maintenus à Zor dans des conditions effroyables et de quelques centaines d'autres ramassés sur la ligne Meskene-Zor par Hakki bey, mérite qu'on s'y arrête un moment. Un témoin rapporte l'état dans lequel étaient maintenus ces enfants dans l'« orphelinat » de Zor : « Leur misère était une chose indescriptible. Ils marchaient pour la plupart pieds nus et sans vêtement, le poids de la fatigue sur les épaules, et n'avaient même plus le cœur de chercher à fuir pour mendier un morceau de pain dans les environs. Les membres et les épau­les rougies de beaucoup étaient couverts de multiples plaies qui s'étaient transfor­mées en blessures effrayantes. N'ayant pas été soignées, ces plaies étaient dévorées par les vers que les pauvres petits tiraient avec leurs doigts. Mais avant de les jeter à terre, ils hésitaient, restaient immobiles à observer le corps dodu de ces vers qui s'enroulaient autour de leurs doigts. Ils les regardaient avec comme un sentiment effrayant de gâchis, comme s'ils avaient voulu les manger: ils étaient tellement affa­més. [...] Ils endurèrent durant un certain temps bien des souffrances dans cet enfer que l'on désignait du nom d'orphelinat, ils furent [...] embarqués dans des charrettes et mis en route ». Longtemps protégés par le maire de Zor, Haci Fadil, ces enfants survivaient par leur débrouillardise, trouvant notamment leur nourriture dans les (p.824) détritus et les excréments d'animaux, avant d'être expédiés vers Suvar. Là, certains ont été dynamités dans leurs chariots, dans un coin totalement inhabité du désert, tandis que les autres étaient enfournés dans des cavités naturelles et brûlés vifs, après avoir été aspergés de kérosène. « Pour les expédier, écrit Andonian, Zeki bey utilisa un motif légal. Il fit rédiger un rapport au müdir de Zor, un Turc, lequel indi­quait que compte tenu de l'augmentation du nombre des orphelins, ceux-ci ris­quaient de provoquer un développement des maladies contagieuses. Seuls deux enfants échappèrent à ce massacre. Un garçon originaire de Rodosto [=Tekirdağ] prénommé Onnig, âgé de treize ou quatorze ans, qui n'avait pas été étouffé par la fumée car il avait pu se réfugier dans un coin reculé de la cavité, puis avait réussi à remonter à la surface. Ce gamin parvint à retourner tout seul à Zor, mais il était telle­ment malade et traumatisé qu'il ne put survivre que trois à quatre mois. L'autre res­capée était une fille originaire de Şabinkarahisar prénommée Anna, qui avait un frère officier dans l'armée. Cette gamine échappa à la mort dans les mêmes condi­tions et réussit à s'enfuir jusqu'à Urfa ». Les enquêtes menées après l'armistice de Moudros ont révélé que c'est le commissaire de police en chef, Mustafa Sidki, qui a supervisé l'holocauste des enfants de l'orphelinat de Zor, le 9 octobre 1916, puis, le 24 du même mois, celui d'environ deux mille autres orphelins collectés par Hakki dans les camps du nord, attachés deux par deux et jetés dans l'Euphrate. D'après les informations recueillies par Aram Andonian, cent quatre-vingt-douze mille sept cent cinquante personnes ont été victimes des massacres de Zor durant les cinq mois qui ont été nécessaires à Salih Zeki pour nettoyer la région, de juillet à décembre 1916. L'acte d'accusation des chefs jeunes-turcs, lu au cours de la première audience de leur procès, le 27 avril 1919, donne le chiffre de cent quatre-vingt-quinze mille sept cent cinquante personnes assassinées à Zor en 1916, dont quatre-vingt-deux mille exterminées entre Marât et Cheddadiye et vingt mille à la for teresse de Rava, près de Ana, sous la supervision du lieutenant Tùrki Mahmud. Un rapport rédigé en 1919 par le Bureau d'information du Patriarcat arménien de Constantinople, signale qu'outre le mutesarif de Zor, Salih Zeki bey, un Çerkez, le député jeune-turc de Zor, Muhammad Nuri, §ukrii bey, adjoint de Zeki, Tiki Mah-mud, directeur local du Sevkiyat, Muhammad, mufti, Hasim Hatar, magistrat, Ali Saib, secrétaire du mutesarif, Muhammad El Kheder, mùdir d'Hindin, Abdullah pacha, Ayntabh Mustafa Sidki, commissaire principal de police, Bedri et Mahmud Abad, commissaires de police, Salaheddin, commandant militaire, Muhammad el Senia, officier de gendarmerie ont été les principaux organisateurs de l'extermi­nation de plus de cent quatre-vingt-quinze mille déportés arméniens. Ils ont été aidés dans leur tâche par plusieurs notables de Zor : Yasin, fils du mufti Muhammad, Hasan Muhammad, Halif Abdullah, Helal el Kerzat, Halid Tetarye, Hamad, Mustafa Natar et Yapusli Abdullah. Les chefs çete qui ont dirigé les massacres sont : Yeas Yekta (Tchétchène de Heczet), Suleyman Sadullah (de Fevren), Muhammad Gaza (de Murad), Şeyh Suleyman (de Sivad), Rebban Lefe et le Şeyh de Yegidar.

 

 

l'univers des camps de concentration

 

(p.826) L'inventaire de la vingtaine de camps de concentration organisés par la sous-direc­tion du Sevkiyat dans le nord du vilayet d'Alep, sur les deux versants de l'Amanus, sur la ligne du Bagdadbahn, à Ras ul-Ayn, et sur la ligne de l'Euphrate, avec notam­ment les centres de Meskene, Rakka et Zor, ne nous a pas permis d'aborder certains points essentiels, comme leur encadrement, leur mode d'organisation et leur vie sociale. Sans prétendre épuiser le sujet, qui exigerait une étude bien plus élaborée, il nous paraît utile de synthétiser ici quelques point essentiels qui se dégagent des nombreux témoignages de rescapés que nous avons publiés. Après avoir exa­miné le quotidien de quelques convois de déportés en marche vers le sud dans la quatrième partie de cet ouvrage, l'observation de l'intérieur des camps de concen­tration, fonctionnant comme un système de vases communicants, s'impose, d'au­tant qu'elle concerne environ sept cent mille personnes.

 

(p.827) Le personnel ainsi recruté est essentiellement constitué de deux corps de collabora­teurs: l'un chargé des convois, l'autre chargé des camps. Les convois sont menés par un chef et une escorte de supplétifs que les déportés qualifient de « gendarmes ». Quant aux camps, ils sont dirigés par un directeur (sevkiyat-i müdürü), entouré de collaborateurs envoyés par Alep ou de personnels recrutés sur place. Le directeur nomme en outre un surveillant chef et des gardiens parmi les déportés arméniens, en leur offrant en échange de les nourrir et de leur laisser la vie sauve. Ceux-ci sont notamment chargés de surveiller les camps durant la nuit. Le choix des surveillants semble répondre à une logique visant à les recruter parmi les couches sociales les plus modestes, afin d'accentuer l'antagonisme déjà existant entre les déportés aisés, c'est-à-dire ceux qui pouvaient encore se payer de quoi manger, et les autres qui cre­vaient littéralement de faim. Tous les témoignages révèlent, en effet, que ces supplé­tifs arméniens étaient tout aussi brutaux que leurs collègues « ottomans » et parti­culièrement agressifs à l'égard de leurs compatriotes. On aura compris que ce genre de circonstances particulières était propice à l'épanouissement des instincts les plus vils et au développement d'une agressivité apparemment infondée entre déportés. Celle-ci venait se superposer aux antagonismes sociaux traditionnels, traversant tous les milieux indistinctement, comme si les victimes se reprochaient mutuelle­ment le sort que les bourreaux leur faisaient subir.

 

 

LES DEPORTES DE LA LIGNE HAMA-HOMS-DAMAS-DERA’A-JERUSALEM-AMMAN-MAAN

 

(p.837) Un autre groupe de rescapés est constitué de deux à trois mille enfants, surtout des fillettes de quatre à huit ans, captés par des familles arabes de Hama, et de gamins des rues qui tentent de survivre par tous les moyens. Parmi eux, un garçon de onze à douze ans attire l'attention d'Odian : il survit en vendant sa sœur, moins âgée, à des couples en mal d'enfants, puis la récupère et la revend de nouveau.

Nombre de femmes seules subsistent aussi en servant dans les maisons grecques melkites et syriaques de la ville. Début 1917, le nouveau mutesarif les fait toutes rafler, sous prétexte qu'elles sont converties à l'islam et ne peuvent désormais plus servir dans des familles chrétiennes. Un dernier groupe parvient à Hama, en ordre dispersé, à la fin de 1916. Il s'agit de quelques miraculés des massacres de Der Zor, dont les récits font frémir les Arméniens relégués à Hama.

La situation de ces déportés est donc particulièrement précaire et tous restent à la merci des autorités locales et, surtout, d'ordres venus du Centre qui continue à sui­vre de près le sort des « chanceux » qui ont emprunté l'axe sud.

 

(p.838) « Un prêtre arménien, (…), avait été mis à mort par privation de nourriture pour avoir systématique­ment refusé de se convertir à l'islamisme. Dans les premières localités visitées, il découvre des milliers de personnes à l'état squelettique « les joues caves, les bras et les jambes comme des baguettes, ne ressemblant à rien [de] moins qu'à des momies, [qui] étaient en pleine agonie ». Plus avant, dans le Cebel très accidenté qui domine le désert du Hauran, il rencontre une série de villages où « 30000 à 40 000 déportés étaient morts du typhus, de la fièvre récurrente, de la malaria qui sévissait avec violence ». À Hazraköy, à une heure de Kefrence, il apprend que qua­tre cent dix-sept des cinq cents personnes reléguées dans cette bourgade sont mor­tes : « Dans les étroites venelles du village des morts vivants appuyés sur des béquilles avançaient péniblement. Il réussit néanmoins à récupérer dans ces zones de montagne quatre cents veuves et orphelins dans le Cebel et à les rapatrier à Dera'a, d'où ils partent en trois convois vers Damas, Tripoli de Syrie, Haïfa, Jaffa et Akkia. Cette modeste opération, décidée par Cemal pacha, alors même qu'Istanbul procé­dait à l'extermination des déportés des camps de la ligne de l'Euphrate, a provoqué un grave conflit entre Hasan Amca et le délégué de l'Ittihad à Damas, Ne§ad bey. Ce dernier lui aurait intimé par écrit l'ordre de cesser ces expéditions, mais devant l'obsti­nation de l'officier, tous deux se seraient rendus à Damas pour que Cemal tranche leur litige. Le compte rendu de la rencontre, donné par Hasan Amca, semble confir­mer que le commandant de la IVe armée était fermement décidé à mener à bien son projet de réinstallation des déportés arméniens du Hauran au Liban et en Palestine. Cemal est, en effet, parvenu à démettre de ses fonctions le délégué de l'Ittihad et à faire nommer le vali de Damas, Tahsin bey, directeur des déportés. D'après Hasan Amca, le 25 septembre 1916 il s'est rendu à Dera'a avec Tahsin bey et l'expédition des convois a pu momentanément reprendre.

 

 

LES DEPORTES ARMENIENS DES CHANTIERS DU BAGDADBAHN, DANS LE TAURUS ET L’AMANUS

 

(p.848) Kaloust Hazarabédian, qui se trouvait dans le troisième convoi, rapporte qu'à peine éloigné de Bahçe a commencé le spectacle « de cadavres dénudés étendus sur les côtés de la route, dont certains avaient été traités avec une barbarie des plus épou­vantables et étaient entourés de chiens et de corbeaux. Je savais déjà quel sort on avait réservé aux convois précédents. L'état de ces cadavres confirmait entièrement les informations communiquées. Notre escorte avait déjà commencé sa besogne meurtrière. Ceux qui ne pouvaient pas suivre le groupe, parce qu'ils étaient malades ou trop vieux, étaient tués dans la minute à coups de fusil ou, plus fréquemment, à la baïonnette. [...] Nous avons progressé jusqu'aux limites du territoire des Orçan en ayant beaucoup de pertes. À partir de là, la situation empira encore. Sabres, fusils, pelles ou pioches, pieux ou bâtons à la main, les Orçan attaquèrent le groupe et commencèrent à tuer et à piller. Les gardiens saluaient non sans un certain plaisir leur intervention. Non seulement ils ne s'opposaient pas à eux, mais, au contraire, les encourageaient. Il s'agissait pour la plupart d'entre eux de criminels libérés tout spécialement pour s'occuper des Arméniens. (...) Ayant réduit l'allure du convoi et s'étant rassemblés sur le côté, ils passaient en revue, un à un, les passants. Ils ont ainsi commencé à sélectionner notamment les jeunes gens dont la mise et le visage paraissaient propres et semblaient comparativement plus ou moins aisés. Ils les séparaient et les fusillaient immédiatement ». D'après le même témoin, la grande majorité des déportés travaillant entre Islahiye et Yarbasj a été massacrée entre Bahçe et Marach, en « presque un mois », les autres poussés jusqu'à Birecik, Verançehir, Urfa, voire Mardin pour les derniers. Minas Tilbéian qui se trouvait dans l'un des convois suivants rapporte que son groupe a été exterminé bien plus loin encore, dans les environs de Mardin, peut-être parce qu'il était composé de célibataires plus résistants. Il va sans dire que la liquidation de ces ouvriers, accom­plie par des tribus locales et surtout par des gendarmes et des çete commandés par le colonel Hiiseyin Avni, s'inscrivait dans le cadre de la vaste campagne coordonnée par Talât au cours de l'été 1916, visant à exterminer les derniers groupes de resca­pés parvenus au sud. On note d'ailleurs que les soldats-ouvriers des amele taburi opérant dans la région ont également été exterminés au cours de l'été 1916.

 

 

LA DECISION D’ELIMINER LES DERNIERS DEPORTES

 

(p.852) À la veille de cette décision, en février 1916, il faut rappeler que près de cinq cent mille déportés sont encore vivants, dispersés entre Alep et Damas ou l'Euphrate et Zor : plus de cent mille de Damas à Maan, douze mille à Hama et dans sa région, vingt mille à Homs et les villages environnants, sept mille à Alep, cinq mille à Basrah, huit mille à Bab, cinq mille à Munbuc, vingt mille à Ras ul-Ayn, dix mille à Rakka et trois cent mille à Der Zor et ses environs. Ces chiffres ne correspondent bien sûr qu'à un état donné, à une date précise, sujets à des changements perpétuels, au même titre que la localisation des déportés.

Autrement dit, plus de trois cent mille déportés, sur un total de plus de huit cent cin­quante mille sont décédés au cours de l'automne 1915 et de l'hiver 1915-1916, sur les routes de Syrie et de Mésopotamie ou dans les camps de concentration. D'après les éléments que nous avons précédemment exposés, à la fin de 1916, le bilan des morts est de plus de six cent mille personnes. Au bas mot, environ deux cent cin­quante mille rescapés survivent à cette deuxième phase : vingt à trente mille jeu­nes femmes et enfants vendus à des villageois locaux ou enlevés par des tribus ; qua­rante mille dissimulés dans les villages du nord du vilayet; trente mille clandestins; environ cinq mille dans la région de Basrah et une majorité des « Arméniens de Cemal », officiellement islamisés, sur l'axe Hama, Homs, Damas, Beyrouth, Haïfa, Jaffa, Jérusalem, Tripoli, Dera'a, Amman, Sait, Kerek, Maan.

 

(p.855) La campagne entamée dans les provinces intérieures de l'Asie Mineure dès la fin du mois de février 1916, visant à déporter les derniers reliquats maintenus sur place à divers titres — protestants, catholiques, familles de soldats, artisans, médecins, pharmaciens, etc. —, après plusieurs mois de répit, marque, de notre point de vue, le début de la seconde phase du génocide.

 

 

 

LES DERNIERS JOURS DE L’EMPIRE OTTOMAN

LES BOURREAUX FACE A LEUR JUGE

 

LA CAMPAGNE MILITAIRE DU CAUCASE ou LA RENAISSANCE DU PANTURQUISME (1918)

 

(p.863)  Le général von Lossow, représentant allemand à la Conférence de Batoum, écrit à la même époque : Les Turcs ont entrepris « la liquidation totale des Arméniens en Transcau­casie également » et se fait plus précis au cours des semaines suivantes : « Le but de la politique turque, comme je l'ai toujours déclaré, est de prendre possession des districts arméniens pour en exterminer toute la population »; «le gouvernement de Talât veut détruire tous les Arméniens, non seulement en Turquie mais aussi en dehors de la Turquie »; «Après avoir complètement encerclé les restes de la nation arménienne en Transcaucasie, les Turcs ont l'intention (...) d'affamer la nation arménienne jusqu'à la mort, c'est une évidence. Le général Friedrich Freiherr Kress von Kressenstein, ancien chef des opérations militaires au ministère de la Guerre ottoman, nommé chef de la délégation impériale allemande dans le Cau­case en juin 1918, est lui-même convaincu que «La politique turque consistant à provoquer une famine est évidente, s'il faut encore une preuve, de la volonté d'a­néantissement que nourrissent les Turcs envers l'élément arménien ». Il en veut pour preuve le refus, sous « les prétextes les plus creux », de l'aide proposée par lui au général Esad et juste un changement de méthode.

 

(p.865) En évoquant les termes du traité de Brest-Litovsk (ratifié le 15 mars 1918 par les Bolcheviks), qui lui octroie les régions de Kars, Ardahan et Batoum, et la « nécessité militaire » de disposer d'un libre accès à la ligne de chemin de fer Kars-Djoulfa-Bakou, la partie turque vise à justifier son inexorable progres­sion, derrière laquelle se profile le plan de liquidation des Arméniens. L'examen des opérations militaires montre que l'armée du Caucase cherche à repousser dans un réduit situé autour d'Erevan la population qu'elle expulse de ses foyers. (…) Le 24 mai, les forces arméniennes ont stoppé l'avance turque à quelques dizaines de kilomètres à l'ouest d'Erevan, à Sardarabad, et au nord à Karakilisa, à 30 km à l'est d'Alexandropol. Ce sursaut a sans doute évité aux Arméniens de se retrouver enfermés dans un réduit entièrement isolé, qui aurait constitué un vaste camp de concentration où ils seraient irrémédiablement morts de faim. L'autorité armé­nienne n'a néanmoins eu d'autre choix que de signer, le 4 juin, le traité de Batoum, réduisant « l'Arménie » à une dizaine de milliers de km2. Vehib pacha, dont Khatis-sian rapporte les propos au cours des « négociations » de Batoum, justifie sans amba­ges l'entreprise de la Turquie : «Notre sang, notre religion, notre langue sont ici. Et c'est un irrésistible magnétisme. Nos frères sont à Bakou, au Daghestan, au Turkes-tan et en Azerbaïdjan [il veut sans doute parler du nord-ouest de la Perse]. Il faut aussi noter que les ambitions turques ne se réduisaient pas à l'Arménie. La Géorgie, avec ses denses populations arméniennes d'Akhalkalak, d'Akhaltskhik et de Tiflis, était un autre des objectifs de l'Armée du Caucase. Ernest Paraquin note que c'est l'arrivée « à l'improviste » de troupes allemandes, le 10 juin, qui a permis de « s'opposer à la marche victorieuse turque vers Tiflis ». Les relations tendues qui s'étaient installées entre les deux alliés suite aux ambitions manifestées par la Tur­quie en Transcaucasie se sont traduites ici par un conflit armé, à la suite duquel, écrit Paraquin, « l'orgueil des Turcs victorieux baissa pavillon avec forts grincements de dents ». Si l'armée turque n'est pas parvenue à instaurer un blocus complet du réduit arménien, elle a beaucoup contribué à engendrer une pénurie alimentaire qui y a provoqué famine et développement des épidémies. Au bas mot, de la fin du printemps à l'automne 1918, environ deux cent mille personnes, et en premier lieu des réfugiés arméniens ottomans, y ont perdu la vie. Le maréchal Hindenburg, chef d'état-major de l'armée allemande de 1916 à 1918, note que « les événements atro­ces (...) qui se sont aussi étendus vers la fin de la guerre à la partie arménienne de la Transcaucasie (...) étaient considérés par les Turcs simplement comme une affaire interne »52. Un diplomate autrichien, annonce, dès la fin mai 1918, que d'après les informations reçues à Berlin, « la Turquie souhaite annexer entièrement le Caucase et exterminer les Arméniens avec tous les moyens imaginables.

 

 

LES OPERATIONS MILITAIRES TURQUES DU PRINTEMPS 1918 EN AZERBAÏDJAN (IRANIEN)

 

(p.867) Fin mars, la présence de petits contingents turcs est signalée en Azerbaïdjan, à Oshnu, puis celui d'un millier d'hommes à Sulduz, dont l'avance vers Khoy inquiète apparemment les autorités locales. Les Démocrates iraniens ne semblent pas étrangers à cette opération qui « ne menace (plus) aujourd'hui que des territoires persans, ce dont ils se soucient peu, et les populations chrétiennes, ce qui leur est agréable s. Le 14/27 février 1918, des Arméniens de Salmast ont intercepté un messager, porteur d'une lettre d'un chef kurde local, Simko, faisant allusion à une interven­tion future à laquelle « aucun chrétien ne pourra résister ». Ainsi que le souligne M. Golnazarian, les Turcs « avaient déjà acquis une certaine expérience dans l'art d'utiliser les Kurdes dans les massacres et le pillage des chrétiens ». Ces derniers ont donc tenté de neutraliser Simko en lui faisant des offres susceptibles de l'inté­resser. L'opération n'a apparemment pas réussi puisque ce même Simko, qui avait travaillé un temps pour les Russes, s'est attaqué aux vingt-cinq mille Armé­niens de Van qui tentaient de rallier le Caucase via Djoulfa. Bloqués à Qotur, sur la frontière, ceux-ci ont été encerclés par Simko et ses hommes : « Ce jour-là, Simko tua jusqu'au coucher du soleil, et la rivière de Qotur devint rouge du sang des tués. [...] Simko n'était pas satisfait de tous ces crimes. Il envoya ses cavaliers dans les villages arméniens autours de Khoy pour les tuer ». Ce témoignage d'un témoin oculaire ignore toutefois que parmi les vingt mille réfugiés se trouvait un contingent armé qui a résisté aux sept à huit cents hommes de Simko. D'après un réfugié arménien, quatre cents personnes, surtout des civils, ont été tuées ce 11 avril 1918, tandis que les autres sont venus grossir les contingents d'Arméniens (p.868) ottomans établis dans les villages arméniens de la plaine de Salmast. Le gros des troupes turques ne pénètre officiellement en Perse qu'en mai, avec pour objectif déclaré de «libérer les Persans de l'entrave des forces armées chrétien­nes ». Les plaines de Salmast et Ourmia abritent, en effet, plusieurs dizaines de milliers d'Assyriens — environ trente-cinq mille — ayant fui le sud du vilayet de Van en 1915, et au moins autant d'Arméniens locaux ou réfugiés qui constituent pour la VIe armée ottomane une cible prioritaire. L'occasion est d'autant plus propice que de violents heurts entre Nestoriens et musulmans se sont produits suite à l'assassi­nat du Mar Shimoun nestorien, le 17 mars 1918, par le fameux Simko, suivis de massacres de populations civiles et de pillages, notamment dans des villages musul­mans de Jara et Soma, où résidait habituellement Simko. On peut bien sûr s'in­terroger sur les raisons de l'assassinat du chef religieux des Djelo et penser que cette provocation qui a engendré un cycle de violences a pu être organisée par les réseaux jeunes-turcs d'Azerbaïdjan. Toujours est-il que les Arméniens autochtones et réfugiés ottomans, qui ont d'abord tenté de garder leur distance, se sont retrouvés emportés dans la tourmente.

Le 4 mai, une partie de la VIe armée menace directement Salmast et son chef-lieu, Dilmân, ainsi que la ville d'Ourmia. Elle s'affronte à des forces constituées de volon­taires arméniens (surtout originaires de Van) et assyriens, qui tiennent la ville plus d'un mois. Le 21 juin, leur défense cède, provoquant l'exode de dizaines de milliers d'Assyriens et Arméniens. Un bataillon commandé par le général Antranig arrive à proximité de Khoy, à une trentaine de kilomètres au nord de Salmast, peu après, mais la région a déjà été désertée par ses chrétiens. Les habitants de plusieurs villa­ges ont été massacrés et les Arméniens de Salmast, de Khoy et les réfugiés de Van se sont repliés vers Ourmia. Après un premier affrontement avec la VIe armée otto­mane d'Ali Ihsan pacha, le 23 juin, les forces arméniennes décident de reprendre le chemin de Djoulfa avec les réfugiés qu'elles rencontrent sur leur passage. La vaine intervention d'Antranig, opérée contre l'avis d'Erevan, a constitué, écrit M. Golna-zarian, « un excellent prétexte pour mobiliser les Persans contre ['"envahisseur" » et massacrer les populations arméniennes locales. D'après M. Riâhi, au cours des festivités organisées à Khoy le 21 juin, pour fêter la victoire remportée à Salmâs sur les chrétiens, l'arrivée d'Antranig a été annoncée. Le même soir, les soldats turcs ont organisé une chasse à l'Arménien dans Khoy. Sortis de leurs maisons, les Armé­niens ont été évacués hors de la ville et massacrés jusqu'au dernier. À Ourmia, où les dix à douze mille hommes de troupe et environ trois mille irrégu­liers recrutés localement s'affrontent à près de quatre mille combattants assyriens et arméniens, la situation est critique, d'autant que des dizaines de milliers de réfugiés venus des plaines du nord pèsent sur la ville. Après plusieurs jours de combat, à par­tir du 18 juillet 1918, environ soixante à soixante-dix mille réfugiés quittent Ourmia en direction de Hamadân, où ils espèrent trouver la protection des Britanniques. Le 31 juillet, lorsque l'armée turque entre en ville, il n'y reste plus que mille chrétiens, réfugiés dans les missions étrangères. M3' Sontag et près de six cents Assyriens réunis dans la mission française ont été exterminés. Mis à part le cas de Khoy, il semble donc que les troupes régulières ottomanes n'aient pas directement participé aux massacres, mais plutôt travaillé à exciter les milieux tribaux.

 

(p.869) La propagande panturque est également à l'œuvre. Un médecin de Bakou, le Dr Melik-Aslanov, tient meeting dans la salle du théâtre Aramian, autour de « la vic­toire de l'islam sur les chrétiens », devant un public surchauffé. Pour contrecarrer ces provocations, la communauté arménienne organise immédiatement une soirée intitulée Shab-e Iran (« Nuit iranienne »), au profit des Persans démunis, dans la même salle. Hymne de la Révolution constitutionnelle et discours patriotiques ont peut-être contribué à neutraliser « les effets négatifs de la propagande turque ». Ce n'est toutefois que le 7 juin 1918 qu'une quarantaine de soldats turcs font leur apparition à Tabriz. On observe que quelques jours plus tard, les ressortissants étrangers ont été invités à quitter la ville, alors que la présence turque se fait de jour en jour plus visible. (…)

 

Un autre avis, publié le 30 juin 1918, par le commandant miltiaire ottoman Munir Beyn illustre une radicalisation du même discours : « Il va sans dire (p.870) que tous les musulmans doivent prendre part avec dévouement et des sentiments dignes d'eux, à la guerre sainte actuelle contre les vrais ennemis de l'islam, les mas­sacrer et empêcher ainsi l'exécution de leur intention perfide et de leurs desseins cru­els et tyranniques ». Magdalena Golnazarian note qu'alors les « représentants offi­ciels des pays de l'Entente avaient déjà quitté Tabriz, et que les Arméniens, assimilés aux "ennemis de l'Islam", constituaient le seul groupe chrétien important de la ville» et étaient, à ce titre, les premiers visés. Les autorités militaires pouvaient donc s'ex­primer avec moins de retenue. Ces allusions à peine voilées ont pris une forme directe dans un autre avis publié le 7 juillet 1918, toujours par Munir Bey. Celui-ci dévoile les véritables objectifs de l'incursion militaire turque en Azerbaïdjan : « Les Arméniens, maudits et enragés, font toujours des démarches pour violer les droits politiques et dogmatiques de nos pauvres frères d'Azerbaïdjan ; de plus, ils tentent de s'emparer de leur territoire. L'armée victorieuse de l'Empire ottoman qui travaille pour la défense de notre sainte religion et la délivrance de nos coreligionnaires d'Azerbaïdjan et aussi pour exterminer les Arméniens, a déjà assiégé la ville d'Ourmia. [...] Grâce à Dieu, tous ont été massacrés par une petite attaque des héros turcs ».

 

(p.871) Le bilan humain et matériel de l'occupation de l'Azerbaïdjan est lourd. On peut, sans gauchir les faits, avancer que le peuplement séculaire des Arméniens dans les régions d'Ourmia, de Salmast, du Qaradâgh et de Makou a été irrémédiablement entamé. Dans cette région, le sardâr et les autres Khans ont été menacés de mort par Ali Ihsan pacha pour avoir donné refuge à des Arméniens. À Kechmich Tape, rapporte le sardâr, « Des soldats ottomans arrivés de Bayazid et des émigrés ottomans se trouvant à Makou [...] ont attaqué et commis cet acte abominable », le massacre de cinq cents personnes, suivi du pillage de leurs biens, ainsi que du tré­sor du monastère voisin de Saint-Thaddée, accaparé par les soldats turcs. A Khoy et ses villages alentours, selon le témoignage de M. Riâhi, la population arménienne fut massacrée le jour même de l'arrivée des soldats turcs, malgré l'in­tervention de certains « sages de la ville », par « Simko et ses hommes, quelques fana­tiques de la ville et ceux qui étaient sous l'emprise de la propagande ottomane. La population locale, qui a réservé un bon accueil à ses « libérateurs » turcs a toute­fois rapidement déchanté lorsqu'elle a dû supporter l'entretien de ce corps expédi­tionnaire. Dans ses mémoires, Mollâ Ja'far, un habitant de Khoy, note que le mer­credi 10 juillet 1918, « les soldats ottomans découvrirent sept Arméniens chez Mashadi Khalil Âqâ, le fils de Hâji Fath ollâh-e Mâku-yi, rue Maqbare. Ils en ont trouvé deux cachés dans le puits et cinq au sous-sol. Le propriétaire était à Makou. Ils ont arrêté son fils Hâji Âqâ, chef de la police. [...] Ils ont mis la main sur cinq autres Arméniens dans la même rue et les tuèrent tous ». Le rapport adressé, le 19 juin 1919, par l'archevêque de Tabriz, M3r Mélik Tanguian, au catholicos dresse un bilan général qui confirme les informations connues par ailleurs : cinq cents tués dans la région de Makou, et des femmes et des enfants islamisés ; mille personnes massacrées à Khoy et ses environs, ainsi qu'un nombre indéterminé d'islamiser; cinq mille habitants de Salmast, Ourmia, Sulduz et de Sovuj-Bulâq décédés durant leur marche vers Hamadân et Bakouba ; (etc.).

 

 

LES OPERATIONS MILITAIRES TURQUES DANS LES PROVINCES D’ELIZABETOL ET BAKOU, A L’ETE 1918

 

(p.872) Tandis que Talât finalisait un accord prévoyant l'établissement d'« Etats séparés » au « Nord Caucase et au Turkestan », reconnaissant les intérêts de la Turquie en Crimée, exigeant une évacuation de la Perse et de l'« Azerbaïdjan » (après achève­ment des opérations contre les Britanniques), Enver ordonnait à son oncle Halil pacha de prendre la tête d'une offensive contre Bakou. Les maigres troupes britan­niques du général Dunsterville ont embarqué vers Enzeli, en Perse, le 14 septem­bre, à peu près aussi vite qu'elles étaient venues, laissant la population civile à son sort. Halil pacha, son neveu Nuri pacha et le général Miirsel ne se sont pas pré­cipités en ville. Il y a tout lieu de penser qu'ils ont volontairement laissé Bakou « régler ses comptes », autrement dit suscité le carnage qui s'en est ensuivi, faisant entre dix et vingt mille morts parmi les Arméniens — leurs troupes ne rentrent en ville que le (p.873) 16, sans aucune résistance. D'après les meilleures sources, seul l'encadrement de la populace était assuré par des forces régulières. Une note du régime Bolchevique, dénonçant les crimes de guerre commis par les forces turques dans les régions de Kars, Ardahan et Batoum, dont le sort devait dépendre d'un référendum organisé ultérieurement, a répondu à la violation par les Turcs de l'accord subsidiaire de Brest-Litovsk passé avec l'Allemagne. Le même document a souligné que l'invasion de la Transcaucasie était une autre violation du traité lui-même. Istanbul a affirmé que les exactions commises à Bakou étaient le fait de bandes d'irréguliers. (…)

Le lieutenant-colonel Ernest Paraquin, chef d'état-major du général Halil [Kut], commandant en chef du Groupe d'armée de l'Est, informe ses supérieurs, dans un rapport rédigé du 15 au 17 septembre 1918, c'est-à-dire pendant le déroulement des massacres de Bakou, que le général Miirsel, commandant de la Ve division, l'a informé des plans tatars de massacres, et observe que ce n'est qu'après trois jours de chasse à l'Arménien qu'il a, en accord avec Nuri, le commandant de l'« Armée de l'Islam », instauré la loi martiale. Il conclut : «Le carnage était prévu des semaines avant et n'avait aucune sorte de relation avec les opérations tactiques ». Mais la présence la plus symptomatique de la logique génocidaire qui se dissimule derrière ces campagnes militaires est celle du Dr Bahaeddin §akir, arrivé dans les bagages du Groupe d'armée de l'Est, pour assurer les fonctions de « directeur général de la police » de Bakou. Est-il besoin de préciser que le patron de la Teşkilât-i Mahsusa était là, aux côtés de deux de ses camarades du CUP, l'oncle et le demi-frère d'Enver, pour tenir la promesse qu'il avait faite à ses interlocuteurs caucasiens, en 1906, de « mettre un terme au poids et à l'influence des Arméniens dans le Caucase ». Il est plus que probable que le Dr Şakir a personnellement coor­donné les boucheries de Bakou durant les trois jours qui ont précédé l'entrée de l'armée régulière en ville. Il semblerait même que Bahaeddin §akir ait acquis une grande popularité parmi la population turcophone de Bakou pour les « services » rendus à la cause.

Après l'installation des troupes turques et l'instauration de la loi martiale, le gou­vernement d'Azerbaïdjan a ordonné l'arrestation des élites arméniennes de Bakou, avocats, ingénieurs, banquiers, chefs d'entreprise. Nuri pacha est en outre parti, à la tête de contingents de l'Armée de l'Islam, au Karabagh où des massacres sont signalés dans les villages. Des informations parvenues à la représentation alle­mande au Caucase précisent qu'un système de racket a été mis en place, visant les milieux arméniens aisés, sommés de verser des rançons considérables pour ne pas (p.874) être arrêtés. Des délinquants ont certes pu profiter des circonstances pour s'en­richir, mais il est plus vraisemblable que le gouvernement contrôlé par Istanbul a mis en place une campagne visant à ruiner les entrepreneurs arméniens, à défaut de pouvoir officiellement s'accaparer leurs biens.

La défaite des Puissances centrales et l'avance des forces britanniques en Syrie ont stoppé net la formation d'une fédération panturque dominée par Istanbul, mais l'in­vasion de la Trancaucasie et de l'Azerbaïdjan persan lui a permis de parachever au moins partiellement sa politique d'homogénéisation de l'espace et contribué à la formation d'un autre pôle turcophone homogène.

 

 

LES SURVIVANTS ARMENIENS AUX DERNIERS JOURS DE LA GUERRE DANS LEURS LIEUX DE « relégation »

 

 

(p.911) Au cours de leur offensive vers le nord, à la fin de 1917 et tout au long de 1918, les forces britanniques, commandées par le général Allenby, ont ponctuellement rencontré des déportés échoués ici et là en Palestine et dans le Sinaï. Elles découvraient en fait des survivants issus des convois poussés sur l'axe Hama-Homs-Damas-Hauran-Salt-Kerek-Maan-Sinaï trois ans auparavant.

Un premier groupe de quarante rescapés est libéré par les forces britanniques en novembre 1917, dans la région de Wadi Musa (en Jordanie) qui marque les limites méridionales des zones de relégation. Ils avaient subsisté dans des habitations tro­glodytes ou les ruines de la ville de Pétra241. Progressivement, d'autres informations parviennent au Caire sur des rescapés recueillis par l'armée du général Allenby et les premières opérations humanitaires montées depuis la capitale égyptienne, avec le soutien des autorités militaires britanniques. La prise de Jérusalem, le 9 décembre 1917, a par exemple permis de découvrir environ cinq cents déportés réfugiés dans les dépendances du monastère arménien de Saint-Jacques. Trois mois plus tard, leur nombre s'élève à six cent cinquante. Une centaine d'orphe­lins, récupérés dans la région de Sait, situées à l'ouest d'Amman, sont accueillis peu après à Saint-Jacques. Aux cours des opérations militaires de février 1918, neuf cents déportés sont aussi retrouvés à Tafile, à la pointe sud de la mer Morte, dans un état sanitaire terrible. Ils forment le reliquat d'un convoi de près de dix mille per­sonnes originaires de Guriin, Marach, Hacin, Dôrtyol, Kayseri et Mardin, parvenues à Tafile. En avril 1918, les Britanniques secourent mille cinq cents déportés ciliciens survivant à Sait, près d'Amman, et quelques autres plus au sud, à Kerek, ori­ginaires d'Adana, Marach, Ayntab, Kessab et Karsbazar.

 

(p.912) La collecte des milliers de femmes et d'enfants détenus par des tribus arabes de la région, Anezé, Albu Diab, et Zoba, constituait un autre problème épineux. Dans un premier temps, une déclaration commune des chefs religieux locaux et des notables, en particulier dans les régions de Dehok et Zakho, sollicités par un colonel de la Sécurité militaire, et le gouverneur civil britannique, Nolder, a permis d'organiser leur collecte, en faisant parfois usage de la force. Les autorités britanniques ont toutefois rapidement freiné ces opérations, notamment lorsqu'il s'agissait de con­vertis ou de jeunes filles « mariées », pour ménager les populations locales. Le patriarche évalue à deux mille les déportés regroupés par ailleurs à Bagdad. Mais le problème principal est constitué par les soixante- quinze mille Arméniens et Assyro-Chaldéens, originaires des plaines d'Ourmia et de Salmast, qui ont pris la route de l'exode en direction de Hamadân et de Bakouba, le 18 juillet 1918, pour échapper aux menaces de massacres que les troupes ottomanes d'Ali Ihsan pacha faisaient peser sur eux. Après avoir évacué l'Azerbaïdjan iranien, ces chrétiens ont accompli un long périple, à la recherche d'une protection. Poursuivis par les forces turques, nombre d'entre eux ont été tués aux environs de Heydarâbâd, ou au cours des attaques menées en chemin par des tribus kurdes (…).

 

(p.913) A Basrah, (…) un autre groupe de rescapés originaires de Van, secourus par le consul de Belgique, (…)

 

(p.915) La cessation des hostilités a engendré un flux continu de militaires et de civils de Syrie vers l'Asie Mineure. On note, en janvier 1919, qu'en Cilicie « tous les trains sont soumis à une visite minutieuse et s'il s'y trouve des femmes arméniennes ou des orphelins auprès des officiers ou soldats turcs, (...) on les délivre immédiate­ment ». Prudemment, le conseil national d'Adana, qui vient de se former, interdit aux rescapés arméniens de franchir la frontière au-delà de Bozanti, « de sorte que tous les Arméniens qui débarquent en Cilicie y sont maintenus. Ainsi on y compte actuellement 35 à 40 000 » déportés. Cette interdiction a été rapidement instau­rée suite aux meurtres répétés de déportés de retour dans leurs foyers. Certes la situation n'est pas identique dans toutes les régions. Les vilayet d'Erzerum, de Bitlis et de Van sont calmes car aucun Arménien n'y est plus recensé. Ailleurs, il est mani­feste que les réseaux jeunes-turcs n'ont pas eu beaucoup de mal à mettre en place une politique d'intimidation visant à empêcher les déportés de rentrer et donc de réclamer leurs biens. Des rapports parvenus au Patriarcat de Constantinople lais­sent clairement entendre que les exactions et meurtres commis dans certaines pro­vinces relèvent d'un plan concerté.

Dans le vilayet de Sivas, on observe, en février 1919, qu'un groupe de çete com­mandé par Nalband Izzedin Kâmil, « célèbre par ses crimes durant les déporta­tions », a assassiné onze déportés arméniens nouvellement rentrés à Zara, mais que le président du tribunal, oncle de Kâmil, n'a pas jugé utile de garder en détention ces criminels. À Sivas, les autorités ont, à l'occasion de l'occupation de Smyrne par les forces grecques, organisé des meetings au cours desquels les propagandistes de l'ex-CUP ont attisé « le fanatisme musulman » et prêché la guerre sainte contre les chrétiens dans les mosquées. En juillet, le chef çete Kâmil a attaqué à Inebazar un groupe de déportés arméniens rentrant dans leurs foyers, et assassiné plusieurs d'entre eux. Immédiatement après la tenue du congrès de Sivas, le 4 septembre 1919, les sources arméniennes notent que Mustafa Kemal, Fahri pacha et Rauf bey s'affairent à créer leur gouvernement provisoire en confiant les postes importants aux principaux responsables des massacres. Il est bien évident que Kemal accom­pagne la « résistance » dont le CUP a pris l'initiative, même si les Kemalistes revendiquent leur indépendance par rapport au réseau jeune-turc. À Tokat, la situation est assez similaire à celle qu'on observe à Sivas. Les chefs unionistes locaux, lourdement impliqués dans les massacres de 1915, Gurci Ahmed, comptable du vilayet, Faik, le président de Yemvali metruke et l'imam Bekir, déten­teur des biens du monastère Saint-Jean-Chrysostome, empêchent le retour des rescapés (p.916) et la restitution de leurs biens accaparés À Merzrfun, plus tard, un massa­cre fait deux mille victimes parmi les rescapés de retour et « Tout ce qui restait intact de l'ancien quartier arménien fut incendié par les Turcs ». On observe enfin que des cours martiales instaurées par les nouvelles autorités « nationalistes » condam­nent à mort près de deux mille Arméniens pour le seul vilayet de Sivas et qu'on enrôle dans des bataillons de travail nombre de jeunes gens.

 

(…) En avril 1919, entre huit cents et mille déportés sont ren­trés, soit environ 10 % de la population d'avant-guerre. Quelques mois plus tard, ces rescapés commencent à être harcelés par des bandes de çete qui les rançonnent, tandis que la presse locale publie des articles incendiaires à leur encontre et que les plus jeunes sont enrôlés au sein des forces kemalistes.

 

(p.918) Ainsi que l'a brillamment montré V. Tachjian, le mouvement kemaliste a inexorablement continué la politique d'homogénéisation démographique du CUP. Par la violence ou des mesures administratives, il a méthodiquement travaillé à rendre impossible un maintien des rapatriés dans leurs habitats d'origine, terrorisé ces non-Turcs pour les faire fuir. Sa stratégie de harcèlement des représentants du haut-com­missariat aux Réfugiés de la SON et des organisations humanitaires, dont nous allons voir l'action auprès des rescapés, en dit long sur sa volonté de nettoyer la Tur­quie de ses « corps étrangers ». La « guerre de libération nationale » préparée par les Jeunes-Turcs et développée par Mustafa Kemal a été, au-delà de quelques escar­mouches avec les forces françaises et de la guerre avec la Grèce, une vaste opéra­tion visant à parachever le génocide par l'expulsion des rescapés arméniens. La politique menée à l'égard des Grecs d'Asie Mineure n'a fait que confirmer cet objec­tif politique que la défaite de l'Empire ottoman n'a pas suffi à stopper. Un rapport (p.919) du Patriarcat arménien, comptabilise pour les vilayet de Konya, Sivas, Kastamonu et Trébizonde, 37 957 meurtres de rapatriés grecs et arméniens, dont une immense majorité dans le vilayet de Trébizonde. « Malgré les démentis formels réitérés, télégraphie Herbert Gibbons, en reportage dans la région, Turcs d'Angora poursui­vent délibérément politique impitoyable extermination des Grecs ».

 

 

 

LA COLLECTE DES FEMMES ET DES ENFANTS DÉTENUS EN SYRIE ET MÉSOPOTAMIE

 

(p.928) Le sort des femmes et des enfants arméniens retenus au sein de tribus ou de familles forme un aspect resté méconnu jusqu aux travaux récents de Vahé Tachjian. Eva­luer leur nonibie et leur localisation s est révélé être une mission impossible. Grâce aux services de renseignements britanniques, des listes nominatives de femmes et d'enfants, mentionnant les noms des chefs bédouins refusant de céder leurs otages, ont néanmoins été formées. Grâce à ces matériaux on peut en dresser un profil type. Il s'agit en majorité de jeunes femmes âgées d'une vingtaine d'années, déte nues dans la Wadi Musa, à Maan ou ailleurs, faisant l'objet d'un commerce lucra­tif dépassant le cadre de la TransJordanie et parfois vendues en Arabie, dans les marchés aux esclaves. On trouve trace de certaines de ces jeunes femmes jusqu'en Tunisie ou en Algérie, où elles ont été ramenées par des pèlerins rentrant de La Mecque.

C est à partir de ces informations que des groupes de recherche, supervisés par les Arméniens d'Egypte, ont été formés, dès le printemps 1918, avec des déserteurs de l'armée ottomane, majoritairement originaires d'Urfa. Le premier groupe, dirigé par Lévon Yotnèghpérian, un soldat ayant servi dans la IVe armée ottomane, à Damas, a bénéficié de la bienveillance de l'émir Fayçal et de 1 état-major britan­nique et a pu continuer son action après l'armistice353.

Plus au nord, dans le désert syrien entourant Zor, un autre groupe de recherche a été formé sous le commandement de Roupèn Hérian, en avril 1919. Les opérations de récupération se sont ici heurtées à une franche réticence des Bédouins. Le Mufettich e-Errnen (« Inspecteur des Arméniens », ainsi que le surnommaient les autochtones), a dû employer des moyens parfois musclés pour convaincre les chefs tribaux de céder leurs protégés. Entre juin et août 1919, il est parvenu à envoyer à Alep pas moins de cinq cent trente trois femmes et enfants. Hérian a en outre travaillé dans les environs de Mosul où il a récupéré des centaines de personnes, dont quatre cents orphelins acueillis à l'orphelinat de Bakouba. Au cours de l'année 1919, les autorités militaires françaises ont par ailleurs pris l’initiative d expédier des enquêteurs arméniens en Haute-Mésopotamie, pour y continuer les recherches. Lévon Adjémian, ancien consul de Perse à Alep, a ainsi reçu pour mission de récupérer les otages retenus à Ras ul Ayn et Nisibin. A la veille du traité de Sèvres, en juillet 1920, le Patriarcat de Constantinople estime encore à cinq mille huit cents le nombre d'orphelins disséminés dans les déserts syrien et mésopotamien, parmi les tribus Djibouri et Chammar, mais ignore combien de jeunes femmes s'y trouvent encore.

 

 

LA COLLECTE ET L'ENTRETIEN DES FEMMES ET DES ENFANTS RECUEILLIS EN ASIE MINEURE ET À CONSTANTINOPLE

 

(p.929) (…) L'American Near East Relief a heureusement pris une part active aux opérations de secours non seulement en Syrie, mais en Asie Mineure, en créant notamment des orphelinats à Harpout et Sivas, où plusieurs milliers d'enfants étaient hébergés.

 

(p.975) Le harcèlement organisé contre les généraux Nemrud Mustafa et Vehib pacha marque toutefois les limites qui ne pouvaient être franchies. Il montre qu'il n'a jamais été question de révéler dans toute leur ampleur les crimes commis durant la guerre. Il indique un consensus de la société turque qui refuse d'assumer sa respon­sabilité et reste ancrée dans sa logique ethno-nationaliste.

 

 

MUSTAFA KEMAL : de la filiation turque à la construction de l’Etat-nation

 

(p.977) Sans s'étendre sur l'édification du mythe Kemal, dont le travail pionnier d'Erik Ztircher a souligné les outrances et les silences, il faut rappeler que dès son retour à Istanbul, en novembre 1918, le futur leader turc s'est rapproché des chefs jeunes-turcs auxquels Talât et Enver avaient confié le mouvement avant de s'exiler. Il a intégré YOsmanh Hùrriyetperver Avam Firkasi (Parti libéral du peuple ottoman), héritier du CUP, aux côtés d'Ali Fethi, Hùseyin Rauf et îsmail Canbolat, et immé­diatement milité pour faire tomber le cabinet formé par Ahmed Tevfik. Il fré­quente aussi Kara Kemal, le grand argentier du CUP, ainsi que Sevkiyatçi Riza, considéré comme l'un des membres fondateurs du Karakol, mais il ne semble pas établi qu'il ait directement collaboré avec cet organe clandestin de la mouvance unioniste. Les exactions commises au printemps 1919 par des bandes turques contre des villages chrétiens de la région de Samsun ne seraient en tout cas pas étrangères à sa nomination comme inspecteur de la IXe armée.

 

(p.979) Le résultat des élections /au parlement ottoman, organisées en janvier 1920, constitue un excellent indicateur de l'état de l'opinion publique turque, qui adhère massivement au mouvement nationaliste et refuse de se soumettre au démantèlement de l'empire programmé par les Alliés. Ces élections sanctionnent aussi l'Entente libérale ottomane et sa politique conciliante à l'égard des vainqueurs. Loin de désavouer le mouvement ittihado-kemaliste, elle le conforte dans sa politique de harcèlement des Grecs et des Arméniens qui tentent de repren­dre pied dans leurs foyers et de recouvrer leurs propriétés. À y regarder de plus près, l'une des activités principales du mouvement nationaliste reste l'élimination des non-Turcs dans le sanctuaire anatolien : séance après séance, le Comité arméno-grec attaché au haut-commissariat britannique inventorie les exactions commises par les Ittihado-kemalistes en province. Au début de mars 1920, on note même que des opérations sont menées dans la périphérie immédiate d'Istanbul, à Oskudar (p.980) et à Yalova, dont les habitants chrétiens songent à passer sur la rive européenne du Bosphore. À l'intérieur, le harcèlement des non-Turcs prend des formes bien plus violentes : des massacres sont signalés en Cilicie, en février-mars 1920, des pillages et des meurtres partout ailleurs. À Bogazlian et Kayseri, vers la mi-avril, les forces kemalistes procèdent même à la conscription forcée d'Arméniens. À Bursa, le Milli a créé des commissions qui convoquent les contribuables et exigent 25 % du montant estimé de leurs biens. Les récalcitrants sont confiés à de « gros bras » qui se chargent de faire exécuter les directives.

 

(p.982) Les opérations militaires contre l'Arménie, à l'automne 1920, sont par contre clai­rement menées par le XVe corps d'armée, obéissant au cabinet kemaliste, sous le commandement de Kâzim Karabekir. Si elles s'inscrivent dans la stratégie visant à rendre inopérantes les clauses du traité de Sèvres, elles dissimulent aussi un objec­tif bien plus ambitieux : « que l'Arménie soit éliminée politiquement et physique­ment », ordonne un télégramme adressé par le cabinet kemaliste à Kâzim Karabekir, le 8 novembre 1920. Un autre ordre télégraphique, intercepté par les services de renseignements ottomans et britanniques, est tout aussi révélateur des intentions du régime kemaliste. Daté du 25 septembre 1920 et signé de Mustafa Kemal en personne, il donne des instructions aux commandants d'armées concer­nant les opérations prévues contre l'Arménie — cette dernière y est qualifiée d'« obstacle aux communications avec les peuples musulmans » auxquels la Turquie a « promis » son aide —, et définit la mission de l'« armée de l'Araxe » chargée d'« ouvrir et de maintenir les communications avec les forces alliées, vers l'est et le nord-est ». Ces ordres sont complétés par le télégramme chiffré du 8 novembre, qui recommande de « parvenir à notre but par étapes », « en faisant comme si nous voulions la paix ». La suite des opérations militaires, qui a abouti à la soviétisa-tion de l'Arménie, ne constitue qu'une issue logique. C'est en s'offrant aux Bolche­viks que l'Arménie du Caucase a échappé à une troisième phase du génocide, pré­méditée cette fois-ci par le gouvernement kemaliste. D'une certaine manière, l'engagement des Kemalistes dans une action génocidaire contre les Arméniens du Caucase marque le passage de témoin de la mouvance jeune-turque originelle à la nouvelle vague unioniste fédérée par Mustafa Kemal. Si des nuances sont percep­tibles dans les pratiques de ces deux groupes, qui s'entremêlent parfois, leur idéo­logie ethno-nationaliste est fondamentalement identique. Kemal continue à édifier l'État-nation turc rêvé par ses prédécesseurs, même si celui-ci n'a pas les propor­tions envisagées à l'origine. (…)

 

 

 

CONCLUSION

 

(p.989) Les multiples cas exposés dans ce volume montrent que l'idéologie nationaliste jeune-turque relève alors plus d'un racisme contre l'identité collective d'un groupe que d'un rejet biolo­gique individuel tel que le pratiquera plus tard le régime nazi. C'est l'examen minu­tieux de tous ces effets secondaires du génocide qui illustrent le mieux l'étroite imbri­cation du meurtre des Arméniens avec la construction de la nation turque. Un autre aspect du projet jeune-turc me semble avoir été ici mis en évidence : la captation systématique des biens collectifs et individuels des Arméniens ottomans, assortie d'une tentative de formation d'une classe moyenne turque d'entrepreneurs. Ce programme baptisé Millî Iktisat (« Économie nationale »), théorisé par le socio­logue du régime Ziya Gôkalp, dont nous avons décortiqué le mode opératoire, cons­titue évidemment le complément socio-économique des crimes de masse. Il sert à la fois de justification et d'incitation. Il apparaît ici qu'il a surtout profité à l'élite jeune-turque et au parti-État, mais aussi à toutes les couches de la société et notamment à ceux qui se sont engagés dans la mouvance jeune-turque, sans forcément parta­ger l'idéologie extrémiste de sa direction. L'appât du gain a sans doute beaucoup contribué à radicaliser des hommes qui, dans des circonstances autres, ne seraient jamais passés à l'acte car ils auraient été retenus par des principes moraux d'inspi­ration religieuse. L'action même du parti-État, la propagande qu'il a méthodique­ment orchestrée pour stigmatiser collectivement les Arméniens a fait le reste. L'inventaire des principaux responsables de ce génocide, qu'il s'agisse de fonction­naires civils et militaires ou de notables locaux, permet d'affirmer que les personnes les plus lourdement impliquées dans ces violences de masse étaient souvent issues des cercles les plus marginaux et, il faut le souligner, des minorités originaires du Caucase, en particulier des Tcherkesses et des Tchétchènes, dont on peut supposer qu'elles avaient des comptes à régler avec leur douloureuse histoire et ont aisément été amenées à identifier les Arméniens à leurs oppresseurs russes. Le rôle majeur « des » Kurdes, mis en avant par l'historiographie turque et bien des chercheurs du monde occidental, se révèle à l'examen bien moins marqué qu'on n'a voulu l'affir­mer. Il se résume en fait à la participation active des tribus kurdes nomades et ne concerne qu'assez rarement des villageois sédentaires, poussés par des membres de l'Organisation spéciale à se servir sur les déportés déjà dépossédés de leurs biens les (p.990) plus précieux. Nul doute que l'historiographie turque a fini par contaminer des cher­cheurs indépendants qui n'étaient pas forcément en mesure de vérifier ce dogme bien pratique pour se dégager d'un passé de violence au détriment d'un groupe lui-même stigmatisé de nos jours.

 

Le dernier dossier examiné dans cette étude, concernant le jugement des auteurs du génocide ou, plus exactement, les tentatives pour les traduire en justice, tant par les autorités ottomanes que par les Instances internationales, m'a permis de soupeser la volonté de l'Etat ottoman et de la société turque d'assumer leur responsabilité dans l'extermination des Arméniens. Elle illustre clairement une incapacité du plus grand nombre à considérer ces actes comme des crimes passibles de sanctions ; elle met en évidence un discours d'autojustification qui perdure jusqu'à nos jours, une sorte de négation du « péché originel », acte de naissance d'une nation turque régé­nérée et recentrée dans un espace épuré.

 

Cela dit, ces parodies de justice ont per­mis de recueillir nombre de matériaux judicaires, de dépositions devant une cour martiale formaliste, soucieuse avant tout de faire porter la responsabilité des crimes commis à un petit groupe d'hommes pour mieux exempter l'État ottoman de ses obligations et donner une certaine « virginité » à la nation turque naissante. Parallèlement à ces actions judiciaires, les interférences répétées des cercles unio­nistes montrent que les nouvelles autorités n'ont jamais pu s'extraire de la tutelle jeune-turque. Depuis le sanctuaire ittihadiste anatolien et bientôt kemaliste, le sabo­tage des procédures judiciaires, les vols de pièces à charge, l'organisation de l'éva­sion et du passage en Anatolie d'inculpés, illustrent le poids du réseau jeune-turc qui s'efforce tout au plus, en mettant Mustafa Kemal en avant, de se dissimuler aux yeux de la communauté internationale.

(…) Outre les nombreuses listes de responsables régionaux, le Bureau d'information a dressé deux listes des « grands responsables », en s'expliquant sur la philosophie qui a présidé à leur élaboration. Une partie d'entre eux a été élevée au rang de héros nationaux par les Turcs; une autre a formé le cercle restreint qui a contribué à la formation de la Turquie contem­poraine aux côtés de Mustafa Kemal.

 

 

La formule «Détruire pour construire» reflète peut-être le mieux, en caricaturant à peine le trait, la logique qui a dominé le régime jeune-turc en 1915 et imprègne encore les fondements idéologique et culturel d'une société qui rejette son passé.

18:15 Écrit par Justitia & Veritas dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |