01/03/2015

2004 - DH 30/11 - Emir Kir (député PS d'origine turque) nie le génocide arménien: le PS ne réagit pas, les autres partis non plus. + Une réaction d'un citoyen liégeois, Pierre Ghislain.

2004DH3011

 

 

Pierre Ghislain  (Liège),

J'AI ENTENDU AVEC CONS­TERNATION LES PROPOS TE­NUS PAR EMIR KIR (PS),

le se­crétaire d'Etat bruxellois à la propreté.

Ce vendredi 17 dé­cembre, il était interrogé sur Bel RTL Et à la question de sa­voir s'il y avait bien eu un géno­cide commis par les Turcs con­tre les Arméniens, le sieur Kir n'a pas voulu répondre. On de­vine aisément son point de vue. Pour information: pour d'autres faits historiques, d'autres personnages refusent de reconnaître le génocide des Juifs. Ils sont alors juste­ment qualifiés de négationnis­tes. Pour information tou­jours, le génocide arménien est un fait historique. Plus de 1,2 million d'Arméniens ont péri. Avoir au sein de la maison socialiste des hommes po­litiques qui se voilent ainsi la face, c'est inadmissible.

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Der Zor / Tsitsernakaberd : mausolée arménien

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Pierre Ghislain  (Liège),

J'AI ENTENDU AVEC CONS­TERNATION LES PROPOS TE­NUS PAR EMIR KIR (PS),

le se­crétaire d'Etat bruxellois à la propreté.

 

Ce vendredi 17 dé­cembre, il était interrogé sur Bel RTL Et à la question de sa­voir s'il y avait bien eu un géno­cide commis par les Turcs con­tre les Arméniens, le sieur Kir n'a pas voulu répondre. On de­vine aisément son point de vue. Pour information: pour d'autres faits historiques, d'autres personnages refusent de reconnaître le génocide des Juifs. Ils sont alors juste­ment qualifiés de négationnis­tes. Pour information tou­jours, le génocide arménien est un fait historique. Plus de 1,2 million d'Arméniens ont péri. Avoir au sein de la maison socialiste des hommes po­litiques qui se voilent ainsi la face, c'est inadmissible.

 

 

 

DER ZOR ... l'Auschwitz turc contre les chrétiens arméniens

 

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> leader arménien contemplant des ossements de victimes à Der Zor

 

 

MAUSOLEE ARMENIEN "Tsitsernakaberd" en mémoire des victimes du génocide (à Jerevan, la capitale de l'Arménie) 

 

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Chaliand Gérard, Ternon Yves, Le génocide des Arméniens, éditions Complexe, 1984 (extraits)

 

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Chaliand Gérard, Ternon Yves, Le génocide des Arméniens, éd. Complexe, 1984 (extraits)

(p.11) Alep est la plaque tournante de la déportation. Le Comité Union et Progrès y a installé la «Direction gé­nérale des déportés». 400 000 à 500 000 déportés en­viron y transitent pour être répartis selon deux axes : le désert de Syrie au Sud, celui de Mésopotamie à l'Est. C'est surtout le long de l'Euphrate que s'écoule le flot des survivants. Sur 200 kilomètres, parqués en plein air, dans des campements improvisés au bord du fleuve, parve­nant plus rarement à se réfugier dans des maisons, sans vêtements et sans nourriture, des milliers d'Arméniens tentent de survivre en grignotant quelques racines arra­chées au sol rocailleux. Le typhus et la dysenterie éclair­assent les camps et ceux qui se maintiennent sont poussés vers Deir-es-Zor. Là, depuis qu'en avril 1915 les premiers déportés venus des montagnes de Cilicie étaient arrivés après 4 semaines de marche, les Arméniens s'en­tassent par milliers. Au milieu de 1916, l'ordre arrive de liquider le reliquat. A Ras-ul-Aïn, sur un tronçon de che­min de fer où le kaïmakam (sous-préfet) avait retenu quelque 50 000 déportés pour faire du trafic d'esclaves avec les nomades, le long de l'Euphrate où il en reste quelques milliers, et surtout à Deir-es-Zor, les Turcs achè­vent le travail. Dans un désert de pierre, au-delà de Deir-es-Zor, dans une caverne que les villageois appellent la «grotte des Arméniens», s'entassent aujourd'hui des mil­liers de squelettes que déplacent les enfants des villages venus y chercher des pièces d'or et des dents en or, ultime trésor d'une nation dépecée. Ce sont les restes de milliers d'Arméniens de Deir-es-Zor qu'on a fait entrer dans cette caverne avant de les incendier avec de l'es­sence.

Lorsqu'à la fin de 1916, les observateurs font le bilan de l'anéantissement des Arméniens de Turquie, ils peu­vent constater qu'à l'exception de 300 000 Arméniens sauvés par l'avance russe et de quelque 200 000 habitants (p.12) de Constantinople et de Smyrne qu'il était difficile de supprimer devant tant de témoins, il ne persiste plus que des îlots de suivie : des femmes et jeunes filles enle­vées, disparues dans le secret des maisons turques ou rééduquées dans des écoles islamiques comme celle que dirige l'apôtre féminin du turquisme Halide Edip ; des enfants regroupés dans des orphelinats pilotes ; quelques miraculés cachés par des voisins ou amis musulmans ; ou, dans des villes du centre, quelques familles épargnées grâce à la fermeté d'un vali ou d'un kaïmakam. Au total, de 1 200 000 à 1 500 000 victimes, puisque le chiffre des Arméniens de Turquie en 1914 varie selon les statistiques de 1 800 000 à 2 100 000.

 

(p.19) (…) tous étaient accablés d'impôts et livrés à la cupidité du collecteur. Le fonctionnaire turc régnait en maître sur ses communautés paysannes et multipliait les tracasseries. Il n'avait d'ailleurs le plus souvent d'autre traitement que les sommes qu'il extorquait. Aux impôts réguliers, — dîme sur les récoltes, capitation exigée pour que chaque chrétien de 15 à 65 ans eût le droit de vivre ' dans l'Empire, taxe pour exemption obligatoire du ser­vice militaire — s'ajoutaient les prélèvements exception­nels et arbitraires, les amendes ou pots-de-vin, et les dragonnades des troupes en campagne qui s'installaient chez l'habitant et vivaient à ses dépens. Les Arméniens avaient d'autant moins la faculté de s'y soustraire que, chrétiens, leurs témoignages n'étaient recevables devant aucun tribunal, le droit civil et administratif relevant des tribunaux religieux du Chériat. Le gouverneur de la pro- ., vince — vali —, celui du district — kaïmakam — ou du canton — mutessarif—, les gendarmes — zaptiés —, les juges — cadls —, tous s'entendaient pour tondre l'Armé­nien et n'hésitaient pas, en cas de refus de paiement ou de résistance, à l'emprisonner ou à le tuer. Au pillage officiel des fonctionnaires du gouvernement s'ajoutait le banditisme kurde. Nomades et pillards, les Kurdes ap­paraissaient à la saison froide dans les vallées. Chaque tribu était sous les ordres d'un bey. Chaque bey avait ses villages arméniens qu'il taillait à son tour, réclamant sa part des récoltes, des troupeaux, de la production artisa­nale, la moitié de la dot versée par le fiancé. A l'occasion, les Kurdes enlevaient les jeunes filles et les enfants, rava­geaient et incendiaient les villages indociles, le plus souvent (p.20) sans que le gouvernement turc intervienne. Parfois les Arméniens réagissaient, et un mouton volé, une fille enlevée, déclenchaient une vendetta. Au détour d'un chemin, au fond d'un ravin, on découvrait un cadavre d'Arménien ou de Kurde. Chacun gardait silencieuse­ment le nom de l'assassin et connaissait celui de la pro­chaine victime.

(…)

Pauvre, humiliée, opprimée, dévastée par les famines, dépouillée par les Kurdes, cette société restait stable dans sa misère. Le premier élément de déstabilisation fut intro­duit au début du XIXe siècle par l'incorporation à l'Empire russe des territoires arméniens situés à l'est de l'Ararat et au nord de l'Araxe. La Russie, qui depuis deux siècles était obsédée par la conquête de Constantinople, dispo­sait ainsi d'un peuple chrétien aux marches orientales de l'Empire ottoman. Elle pouvait, comme elle l'avait fait pour les chrétiens des Balkans, s'en déclarer la tutrice et s'octroyer le droit d'intervenir pour assurer leur protec­tion. Dès lors la partie était engagée, le premier pion déplacé.

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(suite)

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Le démembrement de l'empire ottoman

 

L'Empire ottoman avait atteint son apogée au moment où ses troupes s'étaient arrêtées, en 1529, aux portes de Vienne. Mais si les conflits des XVIe et XVIIe siècles marquaient (p.21)  son déclin, le coup mortel devait partir d'ailleurs, indirect et fatal pour les empires multinationaux. On peut dater de la Révolution française l'acte de naissance du concept de nationalisme. Les «Lumières» avaient affaibli les Eglises. Les rêves de liberté, les chimères d'un avenir meilleur, s'étaient incamés dans la nation, la patrie, à la fois mère et divinité. Avec la liberté et l'égalité, la France avait exporté le nationalisme, substitué aux superstitions religieuses d'autres fanatismes et d'autres mysticismes. Bien qu'issu d'un mouvement intellectuel humaniste su­pranational, le culte nouveau célébrait le territoire, l'Etat, la civilisation nationale. Le jacobinisme invitait les hommes à fraterniser mais leur déniait déjà le droit à la différence au sein de la nation. Cette «poésie de la politi­que» (Byron), nourrie de romantisme et d'idéalisme, ga­gna comme une traînée de poudre l'Europe et l'Améri­que. Les uns après les autres, les peuples découvraient qu'ils avaient en commun une histoire, un patrimoine culturel, un territoire et des aspirations. Puis le sentiment se transforma en action. Chaque peuple définit ses reven­dications sans admettre que les dispersions et les mé­langes avaient altéré son identité et ne permettaient plus une distribution équitable, les terres et les hommes étant inextricablement confondus. Ainsi s'ébauchait la structure totalitaire de l'Etat-nation qui, une fois acquise la conscience de sa propre individualité, l'affirme dans des luttes cruelles, abolit les droits de l'individu et des mi­norités au profit de ceux du groupe majoritaire et crée une personnalité collective fictive qui s'autorise toute su­bordination des moyens pour assurer sa propre fin.

 

(p.28) Et, conséquence d'une répression croissante et d'un temps qui y invitait, des mouvements révolutionnaires apparurent : sur place — géographiquement limité à Van — le parti Armenakan ; à Genève, formé par des étu­diants exilés, le parti Hintchak ; à Tiflis, suscité par les persécutions du Tsar, plus que par celles du Sultan, le parti Daschnak. Ces deux derniers partis se réclamaient du socialisme ambiant, l'un de l'occidental, l'autre du populisme russe. Ils furent cependant incapables de dé­finir un programme commun et poursuivirent leur route séparément, mais selon un processus identique : réunion de quelques fondateurs, proclamation d'un programme, rédaction d'un journal, recrutement, propagande, puis action politique directe. Les hentchakistes envoyèrent quelques émissaires à travers les provinces orientales et tentèrent sans grand succès de convaincre la bourgeoisie et le prolétariat arméniens de Constantinople.

Le Sultan se saisit du prétexte : révolutionnaires et socialistes, ils avaient le profil requis pour effrayer les monarchies européennes. En exagérant leur importance, en transformant la révolte de quelques libéraux isolés en une insurrection de tous les Arméniens, le Sultan possé­dait enfin l'argument pour les massacrer. Il tâta le terrain en 1894, fit ratisser les montagnes du Sassoun par ses troupes et les Kurdes hamidiés, rasa quelques villages et fournit la preuve du passage d'un agitateur hentchakiste. Les délégués des puissances européennes envoyés sur place en commission d'enquête s'empêtrèrent dans les (p.29) filets de la procédure ottomane mais conclurent à la volonté délibérée d'anéantir les villages arméniens. Seule une intervention aurait pu faire reculer Abdul Hamid. Dans ces contrées lointaines, elle paraissait exclue. Il pas­sa donc à l'étape suivante : le massacre collectif. En 1895, puis en 1896, à Constantinople et dans les pro­vinces arméniennes, la population musulmane, dont le fanatisme était pour l'occasion attisé, fut incitée à tuer et à piller les Arméniens. Bilan : 300 000 morts. Les protesta­tions des diplomates, sporadiques, furent pourtant payantes quand elles étaient fermes. Le massacre renfor­ça un mouvement arménien qui n'était auparavant qu'une ébauche.

 

(p.30) Le nationalisme turc

 

Abdul-Hamid avait souhaité la liquidation des Armé­niens mais il n'avait pu la conduire à son terme. En 1915 l'opération fut réussie. Un changement s'était opéré dans l'intervalle : le nationalisme turc était apparu.

A l'origine, comme tous les idéaux nationaux, il s'ins­pirait des idées libérales de la révolution française. Mais qui avait perçu alors et combien n'ont pas encore perçu aujourd'hui que derrière le masque des Lumières se ca­chait la tyrannie jacobine ?

 

(p.38) Mais, en Arménie russe, parmi les réfugiés de Turquie, on recrute des corps de volontaires qui serviront de guide à l'armée russe à travers les montagnes de la frontière turque. D'ailleurs, en Transcaucasie, le clergé, les nota­bles, les membres des partis arméniens, tous prêchent dans des discours enflammés la lutte de libération de l'Arménie turque. Un nouveau sujet d'agacement poui l'Ittihad

Mais cela s'arrête là. Jusqu'en avril 1915, les Arméniens de Turquie se tiennent cois. Ils redoutent le pire, ils subissent les brimades et les provocations. S'ils sympathi­sent avec leurs frères de Russie, ils ne le manifestent pas Ils ont compris que le moindre faux pas peut déclencha les foudres de l'Ittihad.

La guerre éclate en août et l'Empire ottoman ne s'est pas encore engagé. Un accord secret a cependant éti signé le 2 août que le gouvernement turc n'est pas pressé d'honorer. Deux navires allemands forcent les Détroits el arrivent à Constantinople. Ils seront maquillés en navires turcs, sortiront en Mer Noire fin octobre, bombarderoni des ports russes et créeront le casus belli. Pour arracher la décision, Berlin verse 2 000 000 de livres turques à Constantinople. Enver veut la guerre. Partisan des Puis­sances centrales, il fait entraîner ses troupes par des ins­tructeurs allemands mais n'entend pas pour autant li­vrer son armée au contrôle allemand. Tout au long de la guerre, il restera en conflit ouvert avec ses collaborateurs germaniques. Talaat hésite puis tranche et entraîne Saïd Halim. Le 2 novembre, c'est la guerre. Quelques se­maines après, en présence du Cheik-ulTslam, la guerre sainte, le Djihad, est proclamée. Le cortège des manifestants se répand dans la capitale, brandissant des ban derolles et menaçant les Infidèles. Cet appel à l'insurrection générale du monde musulman ne sera pas d'uii grand effet puisque les alliés sont l'Allemagne protestante et l'Autriche-Hongrie catholique. Mais ses retombée dans les provinces contribueront à susciter le fanatisme de la populace.

 

(p.39) A Constantinople, le groupe des panturquistes consi­dère le moment venu. Depuis longtemps, il souhaite ré­soudre définitivement la question arménienne et en guette l'occasion. Il parvient à regrouper une majorité du Comité central et d'abord à convaincre Talaat. Un plan d'extermination est mis au point. Pour la première fois dans l'histoire, les membres d'un parti gouvernemental ne se contentent pas d'ordonner un crime collectif mais règlent jusque dans les détails les modalités de son dérou­lement. L'ordre de déportation prévoit d'écarter des fron­tières les populations rebelles. Mais la plus grande partie sera exécutée sur place et les convois de déportés seront décimés régulièrement afin qu’au terme prévu il n’en reste plus.

Ainsi fut conçue et conduite l’extinction du peuple arménien. De la part des Turcs, il n’y eut ni aveu ni remord, ni dédommagement ni châtiment. En recouvrant ce crime sous un manteau d’indifférence et d’oubli, on ne pouvait qu’en encourager d’autres.

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(suite)

Ceux qui ont encore quelque argent, sont sans cesse exploités par leurs gardiens qui les menacent de les en­voyer encore plus loin et quand toutes leurs petites res­sources sont épuisées, ces menaces sont mises à exécu­tion. Tout ce que j'ai vu et entendu dépasse toute imagi­nation. Parler ici des «mille et une horreurs» qui se commettent, ce n'est rien dire. J'ai cru, à la lettre, avoir traversé l'Enfer. Les quelques faits que je vais relater, pris au hasard et à la hâte, ne peuvent donner qu'une pâle idée de l'épouvantable et horrifiant tableau. Et partout où j'ai passé, j'ai vu les mêmes scènes. Partout où commande cet horrible Gouvernement de barbarie qui poursuit l'anéantissement systématique par la famine des survivants de la nation arménienne en Turquie, partout on retrouve cette même inhumanité bestiale des bour­reaux et les mêmes tortures infligées aux malheureuses victimes, tout le long de l'Euphrate, depuis Meskéné à Deïr-el-Zor.

Meskéné, par sa position géographique sur la frontière, entre la Syrie et la Mésopotamie, est le point naturel de concentration des déportés arméniens emmenés des vi-layets de l'Anatolie et envoyés au loin le long de l'Eu­phrate. Ils y arrivent par milliers, mais la plus grande partie d'entre eux y laissent leurs os. L'impression que produit cette immense et lugubre plaine de Meskéné est profondément triste et navrante. Les renseignements que je donne ont été pris sur place et me permettent de dire que près de 60 000 Arméniens y sont enterrés, après avoir succombé à la faim, aux privations de toutes sortes, à la dysenterie et au typhus. Aussi loin que peut atteindre le rayon visuel ce ne sont que tertres contenant 200 à 300 (p.100) cadavres,  enfouis là, pêle-mêle, femmes,  vieillards et enfants de toute classe et de toutes familles.

Actuellement près de 4 500 Arméniens sont parqués entre la ville de Meskéné et l'Euphrate. Ce ne sont plus que des spectres vivants ! Les gardiens-chefs leur font distribuer très irrégulièrement et plus que parcimonieuse­ment un petit morceau de pain. Parfois on laisse passer 3 ou 4 jours sans leur donner absolument rien.

Une effroyable dysenterie sévit et cause d'affreux ra­vages, surtout chez les enfants. Ces petits infortunés se jettent affamés sur tout ce qu'ils rencontrent, mangeant de l'herbe, de la terre et même des excréments.

J'ai vu sous une tente couvrant une superficie de 5 à 6 mètres carrés, environ 450 orphelins entassés pêle-mêle et dévorés par la vermine. Ces malheureux enfants reçoivent 150 grammes de pain par jour. Cependant il arrive, et c'est même ce qui se produit le plus souvent, qu'on les laisse deux ou trois jours sans leur donner absolument rien. Aussi la maladie y fait-elle de cruels ravages. Cette tente abritait 450 victimes, lors de mon passage. En huit jours, j'ai pu constater que la dysenterie en avait enlevé dix-sept.

Abou-Herrera est une petite localité au nord de Meskéné, sur la rive gauche de l'Euphrate. C'est un désert absolu. Sur une colline à 200 mètres du fleuve, j'ai trouvé 240 Arméniens gardés par deux gendarmes, qui, sans pitié, les laissaient mourir de faim dans les plus atroces souffrances. Les scènes que j'ai vues dépassent toute l'horreur imaginable. Près de l'endroit où ma voi­ture s'arrêta, des femmes, qui ne m'avaient pas vu arri­ver, étaient en train de chercher dans le crottin des che­vaux, les quelques grains d'orge non digérés pour les manger. Je leur donnai du pain ; elles se jettèrent dessus comme des chiens mourant de faim, l'enfoncèrent avec voracité dans leur bouche, avec des hoquets et des convulsions épileptiques. Aussitôt informées par l'une d'elles, ces 240 personnes ou plutôt loups affamés, qui n'avaient rien mangé depuis sept jours, se ruèrent toutes (p.101) sur moi du haut de la colline, me tendant leurs bras de squelettes, et m'implorant avec des cris et des sanglots de leur donner un peu de pain. C'étaient surtout des femmes et des enfants : il y avait aussi une douzaine de vieillards.

A mon retour je leur ai apporté du pain et pendant près d'une heure je fus le spectateur apitoyé mais impuissant d'une véritable bataille pour un morceau de pain, telle que seules des bêtes féroces affamées pourraient en don­ner le spectacle.

Hammam est un petit village où sont gardés 1 600 Arméniens. Chaque jour, là aussi, la même scène de famine et d'horreur. Les hommes sont employés comme hommes de peine et terrassiers dans les travaux des routes. Ils reçoivent pour tout salaire un morceau de pain immangeable, qui ne peut être digéré et qui est absolu­ment insuffisant pour leur donner la force qu'exigé leur travail épuisant.

En cet endroit, j'ai rencontré quelques familles qui avaient encore un peu d'argent et qui s'efforçaient à vivre d'une façon moins misérable ; mais l'immense majorité d'entre eux gisent sur la terre nue, sans le moindre abri et ne se nourrissent que de melons d'eau. Les plus miséra­bles parmi eux trompent leur faim en ramassant les épluchures que jettent les autres. La mortalité est énorme, surtout chez les enfants.

Rakka est une ville importante située sur la rive gauche de l'Euphrate. 11 y a de 5 à 6 000 Arméniens, femmes et enfants surtout, qui sont répartis dans les divers quartiers de la ville, par groupes de 50 à 60, dans de vieilles maisons que la bonté du Gouverneur a désignées aux plus misérables.

On doit signaler le mérite partout où on le trouve, et ce qui n'aurait été que le plus élémentaire devoir d'un fonc­tionnaire ottoman à l'égard des sujets ottomans, doit être considéré comme un acte de générosité, je dirai presque d'héroïsme dans les circonstances actuelles. Quoique les Arméniens à Rakka soient traités mieux que partout (p.102) ailleurs, leur misère y est cependant encore affreuse. La farine ne leur est distribuée que très irrégulièrement par les autorités et en quantité tout à fait insuffisante. Tous les jours on voit des femmes et des enfants, entassés devant les boulangeries, sollicitant un peu de farine et par cen­taines mendiant dans les rues. C'est toujours l'horrible torture de la faim ! Et quand on pense que parmi cette population d'affamés se trouvent des personnes qui ont occupé un rang élevé dans la vie sociale, il est facile de comprendre quelles doivent être les souffrances morales surtout qu'elles endurent. Hier, ils étaient riches et enviés, aujourd'hui, ainsi que les plus misérables de la terre, ils mendient pour avoir un morceau de pain.

Sur la rive droite de l'Euphrate, en face de Rakka, se trouvent près de mille Arméniens, également affamés ; parqués sous des tentes et gardés par des soldats. Ils s'attendent à être transférés en d'autres lieux où ils iront sans doute remplir les vides causés par la mort dans d'autres campements. Et combien peu d'entre eux arri­veront à destination.

Ziaret est au Nord de Rakka. Près de 1 800 Arméniens y sont campés. Ils y souffrent plus que partout ailleurs de la faim, parce que Ziaret, c'est tout à fait le désert. Des groupes d'hommes et d'enfants errent le long du fleuve, cherchant quelques brins d'herbe pour apaiser leur faim. D'autres tombent d'épuisement sous les yeux indifférents de leurs gardiens impitoyables ; un ordre barbare, bar­bare dans toute l'acception du terme, défend rigoureuse­ment à quiconque de passer les limites du camp, à moins de permission spéciale, sous peine d'être livré à la baston­nade.

Semga est un petit village où sont groupés de 250 à 300 Arméniens dans les mêmes conditions et dans les mêmes détresses que partout ailleurs.

Deïr-el-Zor est le quartier général du Gouvernorat (Mutessarifat) du même nom. Il y a quelques mois, 30 000 Arméniens y étaient réunis dans divers campe­ments, en dehors de la ville, sous la protection du (p.103) Gouvemeur (Mutessarif) Ali Souad Bey. Quoique je n'ai pas à faire de remarques personnelles, je ne veux pas mentionner le nom de cet homme de cœur, dont les déportés avaient à se féliciter, et qui essayait d'alléger leurs misères. Grâce à lui, quelques-uns d'entre eux avaient pu commencer un petit commerce et se trou­vaient relativement heureux d'être là. Ceci prouve am­plement que si quelque raison d'Etat supposons-le un instant exigeait la déportation en masse des Armé­niens, pour prévenir la solution de la Question Armé­nienne (?), les Autorités Turques auraient cependant tout de même pu agir avec humanité, dans l'intérêt même de l'Empire, et transporter les Arméniens dans des centres où ils auraient pu travailler, se livrer au commerce ou à d'autres professions ; ils auraient pu être envoyés vers des contrées qui pouvaient être cultivées, en ces jours-ci où les travaux agricoles sont si urgents. Mais si on avait l'idée de supprimer la race, afin de supprimer du coup la Question Arménienne, le but n'aurait pas été atteint.

Aussi les faveurs (?) relatives dont jouissaient les Armé­niens déportés à Deïr-el-Zor, furent-elles dénoncées aux autorités supérieures. Le coupable Ali Souad Bey fut transféré à Bagdad et remplacé par Zéki Bey, bien connu par ses actes de cruauté. On m'a raconté des choses épouvantables sur ce nouveau Gouverneur à Deïr-el-Zor. L'emprisonnement, les tortures, la bastonnade, les pen­daisons furent à un moment le pain quotidien des dé­portés en cette ville. Les jeunes filles furent violées et livrées aux Arabes nomades des environs ; les enfants jetés dans le neuve, et ni la faiblesse, ni l'innocence ne furent épargnées. Ali Souad Bey avait recueilli un millier d'orphelins dans une grande maison, et pourvoyait à leur subsistance aux frais de la ville. Son successeur les en expulsa, et la plupart d'entr'eux moururent dans la rue comme des chiens, de faim, de privations de toutes sortes, de mauvais traitements.

En outre, les 30 000 Arméniens qui se trouvaient à Deïr-el-Zor furent dispersés le long du Chabour, qui se (p.104) jette dans l'Euphrate, et c'est la région la plus mauvaise de tout le désert où il leur est impossible de trouver quoi que ce soit pour leur subsistance. Suivant les renseigne­ments que j'ai eus à Deïr-el-Zor, un grand nombre de ces déportés sont déjà morts et ce qui en reste aura bientôt le même sort.

 

 

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