01/03/2015

(suite)

Le démembrement de l'empire ottoman

 

L'Empire ottoman avait atteint son apogée au moment où ses troupes s'étaient arrêtées, en 1529, aux portes de Vienne. Mais si les conflits des XVIe et XVIIe siècles marquaient (p.21)  son déclin, le coup mortel devait partir d'ailleurs, indirect et fatal pour les empires multinationaux. On peut dater de la Révolution française l'acte de naissance du concept de nationalisme. Les «Lumières» avaient affaibli les Eglises. Les rêves de liberté, les chimères d'un avenir meilleur, s'étaient incamés dans la nation, la patrie, à la fois mère et divinité. Avec la liberté et l'égalité, la France avait exporté le nationalisme, substitué aux superstitions religieuses d'autres fanatismes et d'autres mysticismes. Bien qu'issu d'un mouvement intellectuel humaniste su­pranational, le culte nouveau célébrait le territoire, l'Etat, la civilisation nationale. Le jacobinisme invitait les hommes à fraterniser mais leur déniait déjà le droit à la différence au sein de la nation. Cette «poésie de la politi­que» (Byron), nourrie de romantisme et d'idéalisme, ga­gna comme une traînée de poudre l'Europe et l'Améri­que. Les uns après les autres, les peuples découvraient qu'ils avaient en commun une histoire, un patrimoine culturel, un territoire et des aspirations. Puis le sentiment se transforma en action. Chaque peuple définit ses reven­dications sans admettre que les dispersions et les mé­langes avaient altéré son identité et ne permettaient plus une distribution équitable, les terres et les hommes étant inextricablement confondus. Ainsi s'ébauchait la structure totalitaire de l'Etat-nation qui, une fois acquise la conscience de sa propre individualité, l'affirme dans des luttes cruelles, abolit les droits de l'individu et des mi­norités au profit de ceux du groupe majoritaire et crée une personnalité collective fictive qui s'autorise toute su­bordination des moyens pour assurer sa propre fin.

 

(p.28) Et, conséquence d'une répression croissante et d'un temps qui y invitait, des mouvements révolutionnaires apparurent : sur place — géographiquement limité à Van — le parti Armenakan ; à Genève, formé par des étu­diants exilés, le parti Hintchak ; à Tiflis, suscité par les persécutions du Tsar, plus que par celles du Sultan, le parti Daschnak. Ces deux derniers partis se réclamaient du socialisme ambiant, l'un de l'occidental, l'autre du populisme russe. Ils furent cependant incapables de dé­finir un programme commun et poursuivirent leur route séparément, mais selon un processus identique : réunion de quelques fondateurs, proclamation d'un programme, rédaction d'un journal, recrutement, propagande, puis action politique directe. Les hentchakistes envoyèrent quelques émissaires à travers les provinces orientales et tentèrent sans grand succès de convaincre la bourgeoisie et le prolétariat arméniens de Constantinople.

Le Sultan se saisit du prétexte : révolutionnaires et socialistes, ils avaient le profil requis pour effrayer les monarchies européennes. En exagérant leur importance, en transformant la révolte de quelques libéraux isolés en une insurrection de tous les Arméniens, le Sultan possé­dait enfin l'argument pour les massacrer. Il tâta le terrain en 1894, fit ratisser les montagnes du Sassoun par ses troupes et les Kurdes hamidiés, rasa quelques villages et fournit la preuve du passage d'un agitateur hentchakiste. Les délégués des puissances européennes envoyés sur place en commission d'enquête s'empêtrèrent dans les (p.29) filets de la procédure ottomane mais conclurent à la volonté délibérée d'anéantir les villages arméniens. Seule une intervention aurait pu faire reculer Abdul Hamid. Dans ces contrées lointaines, elle paraissait exclue. Il pas­sa donc à l'étape suivante : le massacre collectif. En 1895, puis en 1896, à Constantinople et dans les pro­vinces arméniennes, la population musulmane, dont le fanatisme était pour l'occasion attisé, fut incitée à tuer et à piller les Arméniens. Bilan : 300 000 morts. Les protesta­tions des diplomates, sporadiques, furent pourtant payantes quand elles étaient fermes. Le massacre renfor­ça un mouvement arménien qui n'était auparavant qu'une ébauche.

 

(p.30) Le nationalisme turc

 

Abdul-Hamid avait souhaité la liquidation des Armé­niens mais il n'avait pu la conduire à son terme. En 1915 l'opération fut réussie. Un changement s'était opéré dans l'intervalle : le nationalisme turc était apparu.

A l'origine, comme tous les idéaux nationaux, il s'ins­pirait des idées libérales de la révolution française. Mais qui avait perçu alors et combien n'ont pas encore perçu aujourd'hui que derrière le masque des Lumières se ca­chait la tyrannie jacobine ?

 

(p.38) Mais, en Arménie russe, parmi les réfugiés de Turquie, on recrute des corps de volontaires qui serviront de guide à l'armée russe à travers les montagnes de la frontière turque. D'ailleurs, en Transcaucasie, le clergé, les nota­bles, les membres des partis arméniens, tous prêchent dans des discours enflammés la lutte de libération de l'Arménie turque. Un nouveau sujet d'agacement poui l'Ittihad

Mais cela s'arrête là. Jusqu'en avril 1915, les Arméniens de Turquie se tiennent cois. Ils redoutent le pire, ils subissent les brimades et les provocations. S'ils sympathi­sent avec leurs frères de Russie, ils ne le manifestent pas Ils ont compris que le moindre faux pas peut déclencha les foudres de l'Ittihad.

La guerre éclate en août et l'Empire ottoman ne s'est pas encore engagé. Un accord secret a cependant éti signé le 2 août que le gouvernement turc n'est pas pressé d'honorer. Deux navires allemands forcent les Détroits el arrivent à Constantinople. Ils seront maquillés en navires turcs, sortiront en Mer Noire fin octobre, bombarderoni des ports russes et créeront le casus belli. Pour arracher la décision, Berlin verse 2 000 000 de livres turques à Constantinople. Enver veut la guerre. Partisan des Puis­sances centrales, il fait entraîner ses troupes par des ins­tructeurs allemands mais n'entend pas pour autant li­vrer son armée au contrôle allemand. Tout au long de la guerre, il restera en conflit ouvert avec ses collaborateurs germaniques. Talaat hésite puis tranche et entraîne Saïd Halim. Le 2 novembre, c'est la guerre. Quelques se­maines après, en présence du Cheik-ulTslam, la guerre sainte, le Djihad, est proclamée. Le cortège des manifestants se répand dans la capitale, brandissant des ban derolles et menaçant les Infidèles. Cet appel à l'insurrection générale du monde musulman ne sera pas d'uii grand effet puisque les alliés sont l'Allemagne protestante et l'Autriche-Hongrie catholique. Mais ses retombée dans les provinces contribueront à susciter le fanatisme de la populace.

 

(p.39) A Constantinople, le groupe des panturquistes consi­dère le moment venu. Depuis longtemps, il souhaite ré­soudre définitivement la question arménienne et en guette l'occasion. Il parvient à regrouper une majorité du Comité central et d'abord à convaincre Talaat. Un plan d'extermination est mis au point. Pour la première fois dans l'histoire, les membres d'un parti gouvernemental ne se contentent pas d'ordonner un crime collectif mais règlent jusque dans les détails les modalités de son dérou­lement. L'ordre de déportation prévoit d'écarter des fron­tières les populations rebelles. Mais la plus grande partie sera exécutée sur place et les convois de déportés seront décimés régulièrement afin qu’au terme prévu il n’en reste plus.

Ainsi fut conçue et conduite l’extinction du peuple arménien. De la part des Turcs, il n’y eut ni aveu ni remord, ni dédommagement ni châtiment. En recouvrant ce crime sous un manteau d’indifférence et d’oubli, on ne pouvait qu’en encourager d’autres.

21:47 Écrit par Justitia & Veritas | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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