01/03/2015

(suite)

(p.56) — Nous extrayons ce qui suit du

Rapport d'un employé allemand du «Chemin de fer de Bagdad».

 

Lorsque les habitants des villages de Cilicie se mirent en route, beaucoup d'entre eux avaient encore des ânes, pour les porter, eux et leurs ba'gages. Mais les soldats qui accompagnaient les transports firent monter sur les ânes les katerdjis (âniers) car il y avait ordre qu'aucun déporté, ni homme ni femme, ne pût aller à cheval. Dans le convoi, venant de Hadjin, ces katerdjis emmenèrent directement à leurs propres villages les bêtes de somme, dont les bagages contenaient, croyaient-ils, de l'argent et des choses précieuses. Le reste du bétail que les gens avaient pris avec eux leur fut enlevé de force en route ou acheté à un prix si ridicule qu'ils auraient aussi bien pu le laisser pour rien. (...)

On avait permis aux paysans de Chéhir d'emmener avec eux leurs bœufs, leurs chariots et leurs bêtes de somme. Ils furent forcés à Geukpounar de quitter la voie carrossable, pour s'engager dans des sentiers plus courts, à travers les montagnes. Ils durent continuer leur voyage sans aucune provision de bouche, ni aucun autre objet. Les soldats qui les accompagnaient déclarèrent nette­ment qu'ils avaient reçu cet ordre.

Au début les déportés reçurent du gouvernement un kilo de pain par tête et par mois (non point par jour!) Ils vivaient de ce qu'ils avaient pu prendre avec eux. On leur donna ensuite de petites sommes d'argent (...)

Dans les premiers jours, 400 femmes passèrent à tra­vers Marache, nu-pieds, avec un enfant dans les bras, un autre sur le dos (assez souvent c'était un cadavre) et un troisième qu'elles tenaient par la main. Les Arméniens de Marache, qui furent eux-mêmes déportés plus tard, ache­tèrent des chaussures pour une somme de 501. t., afin d'en pourvoir ces malheureux. Entre Marache et Aïntab, (p.57) la population mahométane d'un village turc voulait donner du pain et de l'eau à un convoi d'environ cent familles. Les soldats ne les laissèrent pas faire.

La Mission américaine et les Arméniens d'Aïntab, qui furent aussi déportés plus tard, réussirent à porter du pain et de l'argent, durant la nuit, aux convois qui passaient par Aïntab et qui comprenaient en tout 20 000 per­sonnes environ, pour la plupart des femmes et des en­fants. C'étaient les habitants des villages du sandjak de Marache. Les convois ne pouvaient pas entrer à Aïntab, mais campaient en pleine campagne. Les missionnaires américains purent ainsi ravitailler de nuit les convois jus­qu'à Nisib (situé à 9 heures au sud-est d'Aïntab, sur le chemin de l'Euphrate).

Pendant le transport, on volait d'abord aux déportés leur argent comptant, puis tous leurs biens. Les 4/5 des déportés sont des femmes et des enfants. Les % d'entre eux vont nu-pieds. Les déportés étaient particulièrement affigés de n'avoir pu ensevelir leurs morts. Les cadavres restent sur la route, n'importe où. Des femmes portent encore sur leur dos, pendant des journées entières, les cadavres de leurs enfants. On logea provisoirement, pour quelques semaines, à Bab, à dix lieues à l'est d'Alep, les déportés qui passaient, mais on ne leur permit pas de retourner sur leurs pas pour ensevelir les cadavres gisant sur le chemin.

Le sort le plus dur, c'est celui des femmes qui accou­chent en chemin. On leur laisse à peine le temps de mettre au monde leur enfant. Une femme donna le jour à deux jumeaux; c'était pendant la nuit; le lendemain ma­tin elle dut continuer la route à pied, avec ses deux bébés sur le dos. Après deux heures de marche, elle s'affaissa. Elle dut laisser ses deux enfants sous un buisson et fut forcée par les soldats de continuer le voyage avec le convoi. Une autre femme accoucha pendant la marche, dut aussitôt continuer à marcher, et tomba morte. Une autre femme, près d'Aïntab, fut secourue par les mission­naires américains pendant qu'elle accouchait. On put (p.58) seulement obtenir qu'elle pût monter sur une bête et continuer la route avec son nouveau-né enveloppé de haillons sur son sein. Ces exemples furent observés sur le seul trajet de Marache à Aïntab. On trouva ici un enfant nouveau-né dans un khan que venait de quitter, une heure auparavant, un convoi de déportés. A Marache on trouva, dans le Tasch-Khan, trois enfants nouveau-nés couchés sur du fumier.

On rencontre d'innombrables cadavres d'enfants gi­sant sur le chemin sans sépulture. Un major turc, qui est rentré ici avec moi, il y a trois jours, disait que beaucoup d'enfants étaient abandonnés par leur mère en chemin, parce qu'elles ne pouvaient plus les nourrir. Les enfants plus grands étaient enlevés à leur mère par les Turcs. Le major avait, ainsi que ses frères, un enfant chez lui; ils voulaient les élever dans le mahométisme. L'un des en­fants parle allemand. Ce doit être un enfant de notre orphelinat. On estime à 300 le nombre des femmes ap­partenant aux convois passés ici et ayant accouché en route. (...)

Depuis 28 jours, on observe dans l'Euphrate des cada­vres qui sont portés parle courant, liés deux à deux parle dos, ou bien attachés de 3 à 8 ensemble par les bras. On demanda à un officier turc, qui a son poste à Djérablous, pourquoi il ne faisait pas ensevelir les cadavres. Il répon­dit qu'il n'en avait pas reçu l'ordre, et que, de plus, on ne pouvait établir si c'étaient des musulmans ou des chré­tiens, puisqu'on leur avait coupé le membre génital. (Les Mahométans auraient été ensevelis, mais pas les Chré­tiens). Les chiens dévorèrent les cadavres déposés par les flots sur la rive. D'autres cadavres qui s'étaient échoués sur des bancs de sable furent la proie des vautours. Un Allemand observa, pendant une seule promenade à che­val, six paires de cadavres descendant le courant du fleuve. Un capitaine de cavalerie allemand racontait qu'il avait vu, des deux côtés du chemin, pendant une chevau­chée de Diarbékir à Ourfa, d'innombrables cadavres gi­sant sans sépulture : c'étaient tous des jeunes gens auxquels on avait coupé le cou. (Il s'agit des hommes appelés au service militaire et employés à construire les routes.) Un pacha turc s'exprimait ainsi à un Arménien notable : Soyez contents de trouver au moins une tombe dans le désert, beaucoup des vôtres n'ont pas même cela. // ne reste pas en vie la moitié des déportés. Avant-hier, une femme est morte ici, à la gare; hier, il y eut 14 morts; aujourd'hui, dans la matinée, 10. Un pasteur protestant de Hadjin disait à un Turc, à Osmaniyéh. «Il ne restera pas en vie la moitié de ces déportés : » Le Turc répondit : "Et c'est bien cela que nous voulons,,.

On ne doit pas oublier qu'il y a aussi des Mahométans qui réprouvent les cruautés qu'on exerce contre les Ar­méniens. Un cheik musulman, personnalité de marque à Alep, déclare en ma présence : "Quand on parle des traitements infligés aux Arméniens, j'ai honte d'être Turc,,.

Quiconque veut rester en vie, est obligé d'embrasser l'Islam. Pour arriver plus facilement à ce but, on envoie des familles ici et là dans des villages mahométans. Le nombre des déportés qui sont passés ici et par Aïntab atteint, jusqu'à présent, le chiffre de 50 000. Les 9/io de ceux-ci ont reçu, la veille au soir, l'ordre d'avoir à partir le lendemain matin. La plupart des convois sont dirigés sur Ourla, d'autres sur Alep. Ceux-là vont dans la direction de Mossoul; ceux-ci dans la direction de Deir-ez-Zor. Les autorités affirment qu'on doit les établir là en colonie; mais ceux qui échappent au couteau y mourront sûre­ment de faim.

Environ 10 000 personnes sont arrivées à Deir-ez-Zor, sur l'Euphrate, on n'a jusqu'ici aucune nouvelle des au­tres. On dit que ceux qui sont envoyés dans la direction de Mossoul doivent être établis à une distance de 25 kilom. de la voie ferrée; cela veut dire qu'on veut les pousser au désert, où leur extermination pourra s'accom­plir sans témoins.

Ce que j'écris n'est qu'une petite partie de toutes les cruautés qui se commettent ici depuis deux mois (…).

 

(p.94)Lettre datée d'Alep du 8 octobre 1915, signée par quatre professeurs (Oberlehrer) de l'Ecole Réale alle­mande d'Alep (Syrie), adressée au ministère des af­faires étrangères d'Allemagne à Berlin13 (Document 66).

// paraît être de notre devoir d'attirer l'attention de l'Office des Affaires Etrangères sur le fait que notre œuvre scolaire manquera désormais de base morale et perdra toute autorité aux yeux des indigènes, si le gouvernement allemand est effectivement hors d'état d'adoucir la bruta­lité avec laquelle on procède ici contre les femmes et les enfants expulsés des Arméniens tués.

En présence des scènes d'horreur qui se déroulent(p.95) chaque jour sous nos yeux à côté de notre école, notre travail d'instituteurs devient un défi à l'humanité Comment pouvons-nous faire lire à nos élèves arménien les contes des 7 nains, comment pouvons-nous leur ap prendre à conjuguer et à décliner, quand dans les coût voisines de notre école la mort fauche leurs compatriotes mourant de faim ! Quand des jeunes filles, des femmes, des enfants presque nus, les uns gisant sur le sol, le autres couchés entre des mourants ou des cercueils dé; préparés, exhalent leur dernier soupir !

Des 2000 à 3 000 paysannes de la Haute Arménie amenées ici en bonne santé, il reste 40 à 50 squelettes Les plus belles sont les victimes de la lubricité de leur gardiens. Les laides succombent aux coups, à la faim, à la soif ; car étendues au bord de l'eau, elles n'ont pas la  permission d'étancher leur soif. On défend aux Européens de distribuer du pain aux affamés. On emport chaque jour d'Alep plus de cent cadavres.

Et tout cela se passe sous les yeux des hauts fonctionnaires turcs. 40 à 50 fantômes squelettiques sont entassé dans la cour vis-à-vis de notre Ecole. Ce sont des folles elles ne savent plus manger! Quand on leur tend d pain, elles le jettent de côté avec indifférence. Elles gémissent en attendant la mort

"Voilà, disent les indigènes, Ta-à-lim el Alman (l'enseignement des Allemands) „.

L'écusson allemand risque de rester irrémédiablement taché dans le souvenir des peuples d'Orient. Quelque habitants d'Alep, plus éclairés que les autres, disent «Les Allemands ne veulent pas de ces horreurs. Peut-être le peuple allemand les ignore-t-il. Sinon, comment le journaux allemands, amis de la vérité, pourraient-i: parler de l'humanité avec laquelle sont traités les Arméniens coupables de haute trahison. Peut-être aussi 1 gouvernement allemand a-t-il les mains liées par u contrat réglant les compétences mutuelles des Etats. »

On peut s'attendre encore à de plus horribles héa tombes humaines après l'ordonnance publiée par Djemal (p.96) pacha. (Il est interdit aux ingénieurs du chemin de fer de Bagdad de photographier les convois d'Arméniens ; les plaques utilisées doivent être livrées dans les deux, heures, sous peine de poursuite devant le conseil de guerre). C'est une preuve que les autorités influentes craignent la lumière, mais ne veulent point mettre fin à ces scènes déshonorantes pour l'humanité.

Nous savons que l'Office des Affaires Etrangères a reçu déjà d'autre part des descriptions détaillées de ce qui se passe ici. Mais comme aucun changement ne s'est pro­duit dans le système des déportations, nous nous sentons doublement obligés à ce rapport d'autant plus que notre situation à l'étranger nous permet de voir plus clairement l'immense danger qui menace ici le nom allemand.14

 

Le Directeur, HUBER.

Dr. NIEPAGE.

Dr. GRAETER

M. SPIEKER.

 

Syrie septentrionale. — Rapport d'un témoin ocu­laire sur les camps de concentration des déportés. Communiqué par le Comité américain de secours aux Arméniens et aux Syriens — Rapport Bernau (Docu­ment 73)

/7 est impossible de donner une idée de l'impression d'horreur que m'a causée mon voyage à travers ces campements arméniens disséminés le long de l'Euphrate ; ceux surtout de la rive droite du fleuve entre Meskéné et Deïr-el-Zor. C'est à peine si on peut les appeler campements, car de fait la plus grande partie de ces malheureux brutalement arrachés à leurs foyers et à leur pays natal, séparés de leurs familles, dépouillés de tous ce qu'ils possédaient, de tous leurs effets, au mo­ment de leur départ ou au cours de leur exode, sont parqués comme du bétail en plein air, sans le moindre abri, presque sans vêtements, très irrégulièrement nourris (p.96) et toujours d'une façon plus qu'insuffisante. Exposés à toutes les intempéries et à toutes les inclémences du temps, au soleil torride du désert en été, au vent, à la pluie, au froid en hiver, débilités déjà par les plus extrêmes privations et les longues marches épuisantes, les mauvais traitements, les plus cruelles tortures et les an­goisses continuelles de la mort qui les menace, les moins faibles d'entre eux ont réussi à se creuser des trous pour s'y abriter, sur les rives du neuve.

Les quelques rares qui ont réussi à sauver quelques effets, quelques vêtements ou un peu d'argent pour se procurer un peu de farine, quand on en trouve, sont considérés comme bienheureux. Heureux aussi ceux qui peuvent se procurer quelques melons d'eau des passants, ou quelque mauvaise chèvre malade, que les nomades leur vendent au poids de l'or. On ne voit partout que faces émaciées et blêmes, squelettes errants que guette la maladie, victimes certaines de la faim.

Dans les mesures prises pour transporter toute cette population à travers le désert, n'a en aucune façon été comprise celle de les nourrir. Bien plus, il est évident que le Gouvernement a poursuivi le but de les faire mourir de faim. Un massacre organisé, même à l'époque où la Constitution avait proclamé la Liberté, l'Egalité et la Fra­ternité, aurait été une mesure plus humaine, car il aurait épargné à cette misérable population les horreurs de la faim, la mort lente dans les plus atroces souffrances, dans les tortures les plus cruellement raffinées dignes des Mon­gols. Mais un massacre eut été moins constitutionnel ! ! ! La civilisation est sauvée ! ! !

Ce qui reste de la nation arménienne disséminée sur les rives de l'Euphrate, se compose de vieillards, de femmes et d'enfants ; les hommes d'un âge moyen et les jeunes gens qui n'ont pas encore été égorgés, sont répan­dus sur les routes de l'Empire où ils cassent des pierres pour faire face aux réquisitions de l'armée, ou bien sont occupés à d'autres travaux pour le compte de l'Etat.

Les jeunes filles, souvent encore des enfants, sont (p.98) devenues le butin des Musulmans. Elles ont été faites captives vers le long de la route pendant leur marche d'exil, violées à l'occasion, vendues, quand elles n'ont pas été égorgées par les gendarmes qui guidaient les sombres caravanes. Beaucoup ont été jetées dans les harems, emmenées comme domestiques par leurs bour­reaux.

Comme sur la porte de l'Enfer de Dante, on pourrait écrire sur l'entrée des campements : « Vous qui entrez, laissez toute espérance !»

Des gendarmes à cheval font des rondes pour arrêter et punir du fouet ceux qui cherchent à s'évader.

Les routes sont bien gardées. Et quelles routes ! Elles conduisent au désert, où la mort est aussi certaine que la bastonnade du gardien des bagnes ottomans.

J'ai rencontré dans le désert, à différents endroits, six de ces fugitifs en train de mourir, abandonnés par les gardiens et entourés de chiens affamés, qui attendaient le dernier hoquet de leur agonie pour sauter sur eux et les dévorer.

En réalité, tout le long de la route entre Meskéné et Deïr-el-Zor, on rencontre des tombes contenant les restes des malheureux Arméniens, abandonnés et morts dans d'horribles souffrances. C'est par centaines que l'on compte des tertres où reposent, anonymes dans leur dernier sommeil, ces exilés, ces victimes d'une inqualifia­ble barbarie.

D'une part, empêchés de sortir des campements pour chercher quelque nourriture, les déportés arméniens ne peuvent pas, d'autre part, se livrer à cette faculté si na­turelle à tout homme, et surtout à leur race, de s'adapter à leur malheureux sort et de s'ingénier pour atténuer leur détresse.

On pourrait construire quelque abri, quelques cabanes ou huttes de terre. Si enfin, ils avaient quelques logis pour y rester, ils pourraient entreprendre quelque travail agri­cole. Même cet espoir leur est refusé, car ils sont constam­ment sous la menace d'être emmenés dans un autre

(p.99) endroit, à un autre lieu de tortures ; et ils repartent alors pour de nouvelles marches forcées, sans pain, sans eau, sous les coups de fouet, livrés à de nouvelles souffrances, aux cruels traitements, tels que les marchands du Soudan n'infligeraient même pas à leurs esclaves ; et l'on voit de ces misérables victimes tout le long de la route, véritable chemin du calvaire.

 

 

21:45 Écrit par Justitia & Veritas | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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