01/03/2015

(suite)

Ceux qui ont encore quelque argent, sont sans cesse exploités par leurs gardiens qui les menacent de les en­voyer encore plus loin et quand toutes leurs petites res­sources sont épuisées, ces menaces sont mises à exécu­tion. Tout ce que j'ai vu et entendu dépasse toute imagi­nation. Parler ici des «mille et une horreurs» qui se commettent, ce n'est rien dire. J'ai cru, à la lettre, avoir traversé l'Enfer. Les quelques faits que je vais relater, pris au hasard et à la hâte, ne peuvent donner qu'une pâle idée de l'épouvantable et horrifiant tableau. Et partout où j'ai passé, j'ai vu les mêmes scènes. Partout où commande cet horrible Gouvernement de barbarie qui poursuit l'anéantissement systématique par la famine des survivants de la nation arménienne en Turquie, partout on retrouve cette même inhumanité bestiale des bour­reaux et les mêmes tortures infligées aux malheureuses victimes, tout le long de l'Euphrate, depuis Meskéné à Deïr-el-Zor.

Meskéné, par sa position géographique sur la frontière, entre la Syrie et la Mésopotamie, est le point naturel de concentration des déportés arméniens emmenés des vi-layets de l'Anatolie et envoyés au loin le long de l'Eu­phrate. Ils y arrivent par milliers, mais la plus grande partie d'entre eux y laissent leurs os. L'impression que produit cette immense et lugubre plaine de Meskéné est profondément triste et navrante. Les renseignements que je donne ont été pris sur place et me permettent de dire que près de 60 000 Arméniens y sont enterrés, après avoir succombé à la faim, aux privations de toutes sortes, à la dysenterie et au typhus. Aussi loin que peut atteindre le rayon visuel ce ne sont que tertres contenant 200 à 300 (p.100) cadavres,  enfouis là, pêle-mêle, femmes,  vieillards et enfants de toute classe et de toutes familles.

Actuellement près de 4 500 Arméniens sont parqués entre la ville de Meskéné et l'Euphrate. Ce ne sont plus que des spectres vivants ! Les gardiens-chefs leur font distribuer très irrégulièrement et plus que parcimonieuse­ment un petit morceau de pain. Parfois on laisse passer 3 ou 4 jours sans leur donner absolument rien.

Une effroyable dysenterie sévit et cause d'affreux ra­vages, surtout chez les enfants. Ces petits infortunés se jettent affamés sur tout ce qu'ils rencontrent, mangeant de l'herbe, de la terre et même des excréments.

J'ai vu sous une tente couvrant une superficie de 5 à 6 mètres carrés, environ 450 orphelins entassés pêle-mêle et dévorés par la vermine. Ces malheureux enfants reçoivent 150 grammes de pain par jour. Cependant il arrive, et c'est même ce qui se produit le plus souvent, qu'on les laisse deux ou trois jours sans leur donner absolument rien. Aussi la maladie y fait-elle de cruels ravages. Cette tente abritait 450 victimes, lors de mon passage. En huit jours, j'ai pu constater que la dysenterie en avait enlevé dix-sept.

Abou-Herrera est une petite localité au nord de Meskéné, sur la rive gauche de l'Euphrate. C'est un désert absolu. Sur une colline à 200 mètres du fleuve, j'ai trouvé 240 Arméniens gardés par deux gendarmes, qui, sans pitié, les laissaient mourir de faim dans les plus atroces souffrances. Les scènes que j'ai vues dépassent toute l'horreur imaginable. Près de l'endroit où ma voi­ture s'arrêta, des femmes, qui ne m'avaient pas vu arri­ver, étaient en train de chercher dans le crottin des che­vaux, les quelques grains d'orge non digérés pour les manger. Je leur donnai du pain ; elles se jettèrent dessus comme des chiens mourant de faim, l'enfoncèrent avec voracité dans leur bouche, avec des hoquets et des convulsions épileptiques. Aussitôt informées par l'une d'elles, ces 240 personnes ou plutôt loups affamés, qui n'avaient rien mangé depuis sept jours, se ruèrent toutes (p.101) sur moi du haut de la colline, me tendant leurs bras de squelettes, et m'implorant avec des cris et des sanglots de leur donner un peu de pain. C'étaient surtout des femmes et des enfants : il y avait aussi une douzaine de vieillards.

A mon retour je leur ai apporté du pain et pendant près d'une heure je fus le spectateur apitoyé mais impuissant d'une véritable bataille pour un morceau de pain, telle que seules des bêtes féroces affamées pourraient en don­ner le spectacle.

Hammam est un petit village où sont gardés 1 600 Arméniens. Chaque jour, là aussi, la même scène de famine et d'horreur. Les hommes sont employés comme hommes de peine et terrassiers dans les travaux des routes. Ils reçoivent pour tout salaire un morceau de pain immangeable, qui ne peut être digéré et qui est absolu­ment insuffisant pour leur donner la force qu'exigé leur travail épuisant.

En cet endroit, j'ai rencontré quelques familles qui avaient encore un peu d'argent et qui s'efforçaient à vivre d'une façon moins misérable ; mais l'immense majorité d'entre eux gisent sur la terre nue, sans le moindre abri et ne se nourrissent que de melons d'eau. Les plus miséra­bles parmi eux trompent leur faim en ramassant les épluchures que jettent les autres. La mortalité est énorme, surtout chez les enfants.

Rakka est une ville importante située sur la rive gauche de l'Euphrate. 11 y a de 5 à 6 000 Arméniens, femmes et enfants surtout, qui sont répartis dans les divers quartiers de la ville, par groupes de 50 à 60, dans de vieilles maisons que la bonté du Gouverneur a désignées aux plus misérables.

On doit signaler le mérite partout où on le trouve, et ce qui n'aurait été que le plus élémentaire devoir d'un fonc­tionnaire ottoman à l'égard des sujets ottomans, doit être considéré comme un acte de générosité, je dirai presque d'héroïsme dans les circonstances actuelles. Quoique les Arméniens à Rakka soient traités mieux que partout (p.102) ailleurs, leur misère y est cependant encore affreuse. La farine ne leur est distribuée que très irrégulièrement par les autorités et en quantité tout à fait insuffisante. Tous les jours on voit des femmes et des enfants, entassés devant les boulangeries, sollicitant un peu de farine et par cen­taines mendiant dans les rues. C'est toujours l'horrible torture de la faim ! Et quand on pense que parmi cette population d'affamés se trouvent des personnes qui ont occupé un rang élevé dans la vie sociale, il est facile de comprendre quelles doivent être les souffrances morales surtout qu'elles endurent. Hier, ils étaient riches et enviés, aujourd'hui, ainsi que les plus misérables de la terre, ils mendient pour avoir un morceau de pain.

Sur la rive droite de l'Euphrate, en face de Rakka, se trouvent près de mille Arméniens, également affamés ; parqués sous des tentes et gardés par des soldats. Ils s'attendent à être transférés en d'autres lieux où ils iront sans doute remplir les vides causés par la mort dans d'autres campements. Et combien peu d'entre eux arri­veront à destination.

Ziaret est au Nord de Rakka. Près de 1 800 Arméniens y sont campés. Ils y souffrent plus que partout ailleurs de la faim, parce que Ziaret, c'est tout à fait le désert. Des groupes d'hommes et d'enfants errent le long du fleuve, cherchant quelques brins d'herbe pour apaiser leur faim. D'autres tombent d'épuisement sous les yeux indifférents de leurs gardiens impitoyables ; un ordre barbare, bar­bare dans toute l'acception du terme, défend rigoureuse­ment à quiconque de passer les limites du camp, à moins de permission spéciale, sous peine d'être livré à la baston­nade.

Semga est un petit village où sont groupés de 250 à 300 Arméniens dans les mêmes conditions et dans les mêmes détresses que partout ailleurs.

Deïr-el-Zor est le quartier général du Gouvernorat (Mutessarifat) du même nom. Il y a quelques mois, 30 000 Arméniens y étaient réunis dans divers campe­ments, en dehors de la ville, sous la protection du (p.103) Gouvemeur (Mutessarif) Ali Souad Bey. Quoique je n'ai pas à faire de remarques personnelles, je ne veux pas mentionner le nom de cet homme de cœur, dont les déportés avaient à se féliciter, et qui essayait d'alléger leurs misères. Grâce à lui, quelques-uns d'entre eux avaient pu commencer un petit commerce et se trou­vaient relativement heureux d'être là. Ceci prouve am­plement que si quelque raison d'Etat supposons-le un instant exigeait la déportation en masse des Armé­niens, pour prévenir la solution de la Question Armé­nienne (?), les Autorités Turques auraient cependant tout de même pu agir avec humanité, dans l'intérêt même de l'Empire, et transporter les Arméniens dans des centres où ils auraient pu travailler, se livrer au commerce ou à d'autres professions ; ils auraient pu être envoyés vers des contrées qui pouvaient être cultivées, en ces jours-ci où les travaux agricoles sont si urgents. Mais si on avait l'idée de supprimer la race, afin de supprimer du coup la Question Arménienne, le but n'aurait pas été atteint.

Aussi les faveurs (?) relatives dont jouissaient les Armé­niens déportés à Deïr-el-Zor, furent-elles dénoncées aux autorités supérieures. Le coupable Ali Souad Bey fut transféré à Bagdad et remplacé par Zéki Bey, bien connu par ses actes de cruauté. On m'a raconté des choses épouvantables sur ce nouveau Gouverneur à Deïr-el-Zor. L'emprisonnement, les tortures, la bastonnade, les pen­daisons furent à un moment le pain quotidien des dé­portés en cette ville. Les jeunes filles furent violées et livrées aux Arabes nomades des environs ; les enfants jetés dans le neuve, et ni la faiblesse, ni l'innocence ne furent épargnées. Ali Souad Bey avait recueilli un millier d'orphelins dans une grande maison, et pourvoyait à leur subsistance aux frais de la ville. Son successeur les en expulsa, et la plupart d'entr'eux moururent dans la rue comme des chiens, de faim, de privations de toutes sortes, de mauvais traitements.

En outre, les 30 000 Arméniens qui se trouvaient à Deïr-el-Zor furent dispersés le long du Chabour, qui se (p.104) jette dans l'Euphrate, et c'est la région la plus mauvaise de tout le désert où il leur est impossible de trouver quoi que ce soit pour leur subsistance. Suivant les renseigne­ments que j'ai eus à Deïr-el-Zor, un grand nombre de ces déportés sont déjà morts et ce qui en reste aura bientôt le même sort.

 

 

21:46 Écrit par Justitia & Veritas | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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