01/03/2015

Chaliand Gérard, Ternon Yves, Le génocide des Arméniens, éd. Complexe, 1984 (extraits)

(p.11) Alep est la plaque tournante de la déportation. Le Comité Union et Progrès y a installé la «Direction gé­nérale des déportés». 400 000 à 500 000 déportés en­viron y transitent pour être répartis selon deux axes : le désert de Syrie au Sud, celui de Mésopotamie à l'Est. C'est surtout le long de l'Euphrate que s'écoule le flot des survivants. Sur 200 kilomètres, parqués en plein air, dans des campements improvisés au bord du fleuve, parve­nant plus rarement à se réfugier dans des maisons, sans vêtements et sans nourriture, des milliers d'Arméniens tentent de survivre en grignotant quelques racines arra­chées au sol rocailleux. Le typhus et la dysenterie éclair­assent les camps et ceux qui se maintiennent sont poussés vers Deir-es-Zor. Là, depuis qu'en avril 1915 les premiers déportés venus des montagnes de Cilicie étaient arrivés après 4 semaines de marche, les Arméniens s'en­tassent par milliers. Au milieu de 1916, l'ordre arrive de liquider le reliquat. A Ras-ul-Aïn, sur un tronçon de che­min de fer où le kaïmakam (sous-préfet) avait retenu quelque 50 000 déportés pour faire du trafic d'esclaves avec les nomades, le long de l'Euphrate où il en reste quelques milliers, et surtout à Deir-es-Zor, les Turcs achè­vent le travail. Dans un désert de pierre, au-delà de Deir-es-Zor, dans une caverne que les villageois appellent la «grotte des Arméniens», s'entassent aujourd'hui des mil­liers de squelettes que déplacent les enfants des villages venus y chercher des pièces d'or et des dents en or, ultime trésor d'une nation dépecée. Ce sont les restes de milliers d'Arméniens de Deir-es-Zor qu'on a fait entrer dans cette caverne avant de les incendier avec de l'es­sence.

Lorsqu'à la fin de 1916, les observateurs font le bilan de l'anéantissement des Arméniens de Turquie, ils peu­vent constater qu'à l'exception de 300 000 Arméniens sauvés par l'avance russe et de quelque 200 000 habitants (p.12) de Constantinople et de Smyrne qu'il était difficile de supprimer devant tant de témoins, il ne persiste plus que des îlots de suivie : des femmes et jeunes filles enle­vées, disparues dans le secret des maisons turques ou rééduquées dans des écoles islamiques comme celle que dirige l'apôtre féminin du turquisme Halide Edip ; des enfants regroupés dans des orphelinats pilotes ; quelques miraculés cachés par des voisins ou amis musulmans ; ou, dans des villes du centre, quelques familles épargnées grâce à la fermeté d'un vali ou d'un kaïmakam. Au total, de 1 200 000 à 1 500 000 victimes, puisque le chiffre des Arméniens de Turquie en 1914 varie selon les statistiques de 1 800 000 à 2 100 000.

 

(p.19) (…) tous étaient accablés d'impôts et livrés à la cupidité du collecteur. Le fonctionnaire turc régnait en maître sur ses communautés paysannes et multipliait les tracasseries. Il n'avait d'ailleurs le plus souvent d'autre traitement que les sommes qu'il extorquait. Aux impôts réguliers, — dîme sur les récoltes, capitation exigée pour que chaque chrétien de 15 à 65 ans eût le droit de vivre ' dans l'Empire, taxe pour exemption obligatoire du ser­vice militaire — s'ajoutaient les prélèvements exception­nels et arbitraires, les amendes ou pots-de-vin, et les dragonnades des troupes en campagne qui s'installaient chez l'habitant et vivaient à ses dépens. Les Arméniens avaient d'autant moins la faculté de s'y soustraire que, chrétiens, leurs témoignages n'étaient recevables devant aucun tribunal, le droit civil et administratif relevant des tribunaux religieux du Chériat. Le gouverneur de la pro- ., vince — vali —, celui du district — kaïmakam — ou du canton — mutessarif—, les gendarmes — zaptiés —, les juges — cadls —, tous s'entendaient pour tondre l'Armé­nien et n'hésitaient pas, en cas de refus de paiement ou de résistance, à l'emprisonner ou à le tuer. Au pillage officiel des fonctionnaires du gouvernement s'ajoutait le banditisme kurde. Nomades et pillards, les Kurdes ap­paraissaient à la saison froide dans les vallées. Chaque tribu était sous les ordres d'un bey. Chaque bey avait ses villages arméniens qu'il taillait à son tour, réclamant sa part des récoltes, des troupeaux, de la production artisa­nale, la moitié de la dot versée par le fiancé. A l'occasion, les Kurdes enlevaient les jeunes filles et les enfants, rava­geaient et incendiaient les villages indociles, le plus souvent (p.20) sans que le gouvernement turc intervienne. Parfois les Arméniens réagissaient, et un mouton volé, une fille enlevée, déclenchaient une vendetta. Au détour d'un chemin, au fond d'un ravin, on découvrait un cadavre d'Arménien ou de Kurde. Chacun gardait silencieuse­ment le nom de l'assassin et connaissait celui de la pro­chaine victime.

(…)

Pauvre, humiliée, opprimée, dévastée par les famines, dépouillée par les Kurdes, cette société restait stable dans sa misère. Le premier élément de déstabilisation fut intro­duit au début du XIXe siècle par l'incorporation à l'Empire russe des territoires arméniens situés à l'est de l'Ararat et au nord de l'Araxe. La Russie, qui depuis deux siècles était obsédée par la conquête de Constantinople, dispo­sait ainsi d'un peuple chrétien aux marches orientales de l'Empire ottoman. Elle pouvait, comme elle l'avait fait pour les chrétiens des Balkans, s'en déclarer la tutrice et s'octroyer le droit d'intervenir pour assurer leur protec­tion. Dès lors la partie était engagée, le premier pion déplacé.

21:49 Écrit par Justitia & Veritas | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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