26/05/2017

Russie à la rescousse, ...

LE REPLI RUSSE ET L'ÉVACUATION DE VAN ET DE SA RÉGION

 

(…) Les forces russes ont, en effet, abandonné Van le 3 août, obligeant l'administration arménienne à évacuer la population de la ville et des zones rurales. Plusieurs dizai­nes de milliers de personnes se mettent en branle en direction du nord, mais sont attaquées par des çete kurdes et des Turcs dans une gorge de la région de Perkri : près de mille six cents personnes y sont ainsi massacrée. Cevdet bey a même repris le contrôle de Van, accompagné de quatre à cinq cents çete çerkez et kurdes, qui ont exterminé quelques centaines de vieillards et de malades qui n'avaient pas pu quitter la ville. La nouvelle défaite subie par les Turcs sur le front Olti-Sarikamiş-Alaşkert change cependant la donne et quelques jours après, les Russes reprennent le contrôle de la région de Van, désormais désertée.

 

(p.413) existence de « bataillons de bouchers » (kasab taburiler) sous les ordres du vali Cevdet, opérant dans le vilayet de Bitlis

 

(p.415) Il faut aussi noter que Halil et Cevdet ont, en cours de route, entamé les opérations de liquidation dans la région de Siirt: les trente-cinq villages des kaza les plus orien­taux, de Pervari, Bohtan/Eruh et §arnag, qui comprenaient environ six mille Arméniens, ont été littéralement désintégrés lors du passage des forces comman­dées par Halil et Cevdet, et leurs populations exterminées sur place. À Siirt, les auto­rités locales ont anticipé l'arrivée de Cevdet et de ses bouchers. Quatre jours avant, le 9 juin, le primat arménien du diocèse, Yéghiché, l'évêque des Chaldéens, Addaï Şer, l'abuna des Syriaques, Ibrahim, ainsi que dix notables ont été arrêtés et fusillés le lendemain, à une demi-heure de la ville. Le 11 juin, six cent soixante-dix hommes de Siirt, sur une population arménienne totale de 4032 âmes, ont été convoqués à la caserne, pour assurer les transports militaires à destination de Bitlis. Mais ils ont été arrêtés et fusillés le lendemain, à une demi-heure de la ville, dans les gorges de Vedi Ezzreb. Le 13 juin, quand Cevdet arrive, il se charge d'achever le travail en fai­sant interpeller les hommes restants, d'âge plus mûr, qui sont égorgés sur la place centrale au cours des jours suivants.

 

(p.417) Ce jour-là commencent le nettoyage des Arméniens de Bitlis, avec l'interpellation du pasteur Khatchig Vartanian et, le lendemain, une opé­ration contre la mission américaine : celle-ci est encerclée par des soldats et des gen­darmes, qui se saisissent des quelques pharmaciens, infirmiers et enseignants armé­niens qui y travaillent. Il semble que la présence de ces missionnaires étrangers embarrasse au plus haut point les autorités. Quand celles-ci procèdent, le même jour, à l'arrestation de tous les mâles, le pasteur G. Knapp vient immédiatement demander des explications à Mustafa Abdulhalik. Toujours aussi courtois, ce dernier justifie ces emprisonnements par des informations faisant état de lettres en prove­nance de Van, reçues par « certains Arméniens » de la ville : « L'arrestation de tous les hommes vise à découvrir quels sont les destinataires [de ces lettres] ». Ces piè­tres excuses, inspirées par le discours officiel, ne peuvent suffire à dissimuler l'objec­tif recherché par la rafle systématique des mâles âgés de plus de dix ans dans les rues, les écoles, le bazar et les maisons, accompagnée de violences inouïes: élimi­ner d'emblée tout risque de résistance. Chaque jour, depuis le 22 juin, ces hommes sont escortés hors de la ville, par petits groupes, attachés par dix ou quinze, selon la longueur des cordes disponibles, puis assassinés au fusil, à la hache, à la pelle, au pieux. Il faut pas moins de quinze jours pour éliminer entièrement la population mâle de Bitlis. Dans la déposition à charge qu'il fait devant la cour martiale, en 1919, visant les agissements du commandant en chef de la IIIe armée, le général Mahmud Kâmil, le colonel Nusuhi bey, qui servait dans la région de Bitlis, note au passage que les Arméniens de Bitlis ont été assassinés « à une demi-heure de la ville, dans une vallée » où « ils ont versé sur eux du pétrole et les ont brûlés ».

L'arrivée à Bitlis, le 25 juin, de Cevdet et de ses 8 000 « bouchers humains » a eu pour effet non seulement de maintenir à distance les forces russes qui se trouvaient alors à une heure de Bitlis, au Han Alam432, mais aussi de couper toutes les com­munications de la ville avec l'extérieur. Les autorités peuvent désormais travailler dans la sérénité. Pour mieux marquer son arrivée, Cevdet bey fait immédiatement torturer Hokhiguian et quelques autres leaders dachnakistes de la ville, qui sont ensuite pendus sur une hauteur voisine, à Taghi Kloukh. Après quoi, il s'attaque aux notables emprisonnés, auxquels il extorque 5 000 L.T. et exige de deux d'entre eux « la main » de leurs filles, Araxi et Armenouhi.

Sans doute pour en finir plus vite, sept cents hommes sont escortés à six mille de la ville, exécutés et jetés dans des fosses qu'on leur a fait creuser436. Les enfants en bas âge ne semblent pas non plus avoir été épargnés : tous les garçons de un à sept ans ont été ramassés dans les familles, emmenés hors de la ville, jetés dans une vaste fosse, aspergés de kérosène et brûlés vifs, « en présence du vali de Bitlis ». Femmes et enfants n'entrant pas dans la catégorie évoquée, soit environ huit mille âmes, de la ville et des villages environnants, subissent un sort différent. La police commence à les rafler les 29 et 30 juin. Ils sont d'abord parqués deux jours durant dans quelques grandes maisons de la ville ou dans la cour de la cathédrale, puis conduits, début juillet par une escorte de gendarmes et de policiers à la sortie sud de Bitlis, au niveau du pont des Arabi, à l'entrée des gorges du même nom, où ils séjournent durant près de quinze jours. Le lieu sert en fait de marché où chacun (p.418) peut prélever la femme, la jeune fille ou l'enfant désiré sans aucune entrave. Quand prend fin cette vaste enchère, au cours de laquelle deux mille personnes sont préle­vées, les six mille malchanceux restants sont attaqués à l'aube par les escadrons de çete de Cevdet: plusieurs centaines y perdent la vie. La caravane des survivants prend ensuite la route de Siirt, encadrée par des gendarmes. Elle est de nouveau harcelée à Dzag Kar par des çete. Les débris du convoi continuent leur chemin au-delà de Siirt, vers Midyat, où environ un millier de déportés sont assassinés, laissant à une trentaine de survivants la possibilité de continuer leur chemin.

Vers la mi-juillet, il ne reste plus à Bitlis qu'une douzaine d'hommes — des artisans considérés comme indispensables pour l'armée — et aussi des femmes et des jeunes filles qui sont détenues chez l'ancien député Sadullah, chez le mal mudir, le directeur de la poste, Hakki, le patron du hamam, etc. . (…) L'arrestation dans la mission américaine d'une orpheline âgée de deux ou trois ans, fille d'un instituteur arménien de Tatvan, est exemplaire du zèle manifesté par la police locale. Il est vrai que cette fillette répète à qui veut l'entendre le nom du Kurde qui a assassiné son père. Les jeunes filles arméniennes de l'école américaine, bien éduquées et polyglottes, attirent la convoitise des officiers jeunes-turcs, qui sem­blent même avoir fait pression sur le vali — c'est du moins ce qu'il affirme aux Américains — pour qu'elles leur soient remises. Il est plus vraisemblable de pen­ser qu'elles étaient destinées à disparaître, comme leurs congénères, quoique la conception biologique du turquisme en usage ne s'opposât pas à ces alliances. Ces jeunes filles de l'école américaine échappent finalement à la mort grâce au méde­cin-chef de l'hôpital militaire turc, Mustafa bey, un Arabe éduqué en France et en Allemagne, qui a conscience que « la présence de ces filles dans l'école était une épine constante dans la chair du gouvernement ». Il s'oppose néanmoins avec cons­tance à leur déportation, se mettant à dos les officiers turcs qui attendent impatiem­ment l'aubaine, en se retranchant derrière le fait que ces jeunes filles lui sont abso­lument indispensables pour le bon fonctionnement de l'hôpital. Devant sa résis­tance, l'affaire prenant une certaine ampleur, Mustafa Abdulhalik n'a d'autre choix que de soumettre l'affaire à Cevdet, qui ne vient qu'occasionnellement en ville, occupé qu'il est dans la plaine de Mouch. Au-delà du sort de ces jeunes filles, on observe donc que Cevdet, à la fois chef militaire et ancien vali, a autorité sur Abdulhalik. Quoi qu'il en soit, il tranche en faveur du médecin militaire447.

 

(p.419) (…) les rives du Bitlis Çay sont couvertes de monceaux de cadavres en putré­faction; en bien des points la route est obstruée par des montagnes de corps inertes et les bas-côtés jonchés de restes des déportés de Bitlis et de sa région.

 

 

LES BOURREAUX DE BITLIS

 

Dans les premiers jours de juillet, alors que les derniers convois de femmes et d'enfants sont massacrés à Dzag kar (« Pierre percée » en arm.), les principaux responsables de ces exactions, le lieutenant-colonel Halil, oncle du ministre de la Guerre, Cevdet bey, beau-frère d'Enver, Mustafa Abdùlhalik, beau-frère du ministre de l'Intérieur, et le commissaire Turfan assistent à un banquet, dans une auberge voisine du lieu des boucheries, avec les principaux bourreaux. Pour divertir les convives et parachever le travail, le prélat des Arméniens et quelques notables épar­gnés jusqu'alors, y sont fusillés, au cours de la nuit, par des gendarmes.

 

(p.420) Un capitaine de l'Etat-major de l'armée ottomane du front du Caucase, qui a visité Bitlis après l'extermination de sa population arménienne, à l'automne 1915, avoue qu'il y restait alors trois cents jeunes filles, parquées sous surveillance dans la cathé­drale arménienne de la ville: elles servaient à soulager les officiers et soldats de pas­sage, en route pour le front.

Lors de son passage, la plupart sont atteintes de mala­dies vénériennes et le commandant militaire de la place se voit contraint d'éradiquer ce fléau qui touche les soldats : il fait empoisonner ou exécuter ces jeunes filles, avec la bénédiction de Mahmud Kâmil, le commandant en chef de la IIIe armée.

 

 

LES MASSACRES DANS LE SANCAK DE MOUCH

(p.421) L'extermination des 141 489 Arméniens du sancak de Mouch et la destruction des deux cents trente-quatre localités où ils vivaient, constituaient pour les autorités turques un objectif incomparablement plus difficile à atteindre que le nettoyage des régions de Bitlis et Siirt. Les deux vagues de conscriptions d'août 1914 et mars 1915 ont, nous l'avons déjà souligné, presque vidé la région de ses forces vives et donc considérablement affaibli les capacités d'autodéfense des Arméniens. Pour les autorités, la priorité est manifestement de liquider la population du Sassoun et de prendre le contrôle de ces montagnes-refuges. En mai, elles ont lancé une pre­mière offensive en faisant appel à des tribus kurdes — Belek, Bekran, §ego, etc. —, qu'elles ont armées, mais l'attaque a été repoussée. On note d'ailleurs que ces opérations ont été menées en même temps que celles qui visent les populations civi­les des kaza situés au sud du Sassoun, Silvan et Beçiri, et dans le nord du sancak de Mouch, à Bulanik. Ce qui laisse supposer que l'étape suivante était la liquidation du « gros morceau » central que constituaient les cent-trois villages de la plaine de Mouch, avec ses soixante-quinze mille six cents vingt-trois Arméniens. L'échec de l'offensive sur le Sassoun, opérée par des çete kurdes, a donc probablement convaincu les Jeunes-Turcs de faire exceptionnellement appel à des forces « régu­lières » pour venir à bout de ce noyau dense. C'est sans doute ce qui explique la rela­tive accalmie observée à Mouch au cours du mois de juin : les vexations et les pilla­ges de villages « cessèrent soudain et l'ordre recommença à régner à Mouch » durant trois semaines. Les forces de Halil et de Cevdet sont alors occupées à liquider les Arméniens des sancak de Siirt et de Bitlis et ne se rendent disponibles qu'au début du mois de juillet. Cevdet et le lieutenant-colonel Kâsim bey, accompa­gnés d'une division, ont abandonné Halil à Bitlis, où celui-ci achève la besogne, pour rejoindre la plaine de Mouch au début de juillet. Halil et son corps expédi­tionnaire ne les rejoignent que le 8 juillet 1915, avec des canons de montagne. Les autorités ont toutefois besoin, pour mettre toutes les chances de leur côté, de mobiliser les forces locales. L'arrivée à Mouch, dans le courant du mois de juin, d'un personnage central, dignitaire religieux kurde, député au Parlement ottoman, Hoca Ilyas Sâmi, permet justement de catalyser les populations musulmanes de la région. Son retour de Constantinople ne semble pas fortuit : il aurait été appelé à l'aide par le mutesarif Servet, mais il vient en fait d'être nommé inspecteur du CUP à (p.422) Mouch. Comme dans les autres vilayet, un Comité opérationnel est créé sous sa présidence, avec le mutesarif Servet, Halil [Kut], Falamaz bey, cousin germain de Hoca Ilyas, Derviç bey, Haci Musa beg, oncle de Hoca Ilyas, Dido Re§id, secrétaire-responsable du CUP à Mouch, Salih bey, tous membres du club jeune-turc de Mouch et chefs de tribus. Ce comité peut également compter sur l'appui de fonctionnai­res civils, comme Bedirhan effendi, directeur du cadastre, Ibrahim effendi, directeur de l'hôpital, Esad pacha, kaïmakam de Bulanik, Mahmud effendi, commissaire de police, Kâzim effendi et Riza effendi, officiers de police, et de militaires, comme Behcet bey, commandant de la gendarmerie, le Dr Asaf, pharmacien militaire. L'Organisation spéciale a à sa disposition des escadrons kurdes hamidye et les hom­mes des tribus locales qui se sont ralliées à Haci Musa beg, commandant en chef des irréguliers, secondé par les commandants de çete : Rustamoglu Hayrullah, les fils de Haci Yasin, Kazaz Mahmud, Kotunh Dursun, §iikru, Mustafa et Arif de Haci Ali, Abdul Kerim, les fils de Topai Goto, Kotunh Ahmed, §eikh Niazi et son frère, Cemil effendi de Beyrakdar, Nurheddin de Slo, Arif d'Asad, Haci Ibrahim, Bakdur Hiiseyin, Dell Resjdoglu Mahmud. Certains de ces cadres de l'O.S., comme Dido Resjd et ses cinq cents hommes, ont déjà participé aux opérations militaires à Van, d'autres arrivent à peine, mais tous reçoivent de la préfecture armes, munitions et salaires et sont employés « comme les forces régulières », envoyés en mission. Le rôle de Hoca Ilyas Sâmi reste à Mouch éminemment central. Son statut de haut dignitaire religieux lui donne un prestige considérable, dont il se sert pour prêcher le cihad dans la grande mosquée de la ville. Mais il ne fait sans doute qu'obéir, comme tous les notables locaux, aux ordres du lieutenant-colonel Halil [Kut], l'un des chefs de la Te§kilât-i Mahsusa. La première mesure prise, dès l'arrivée à Mouch du Corps expéditionnaire d'Halil, le 8 juillet, vise à contrôler tous les accès à la ville et à interdire les communications entre les localités de la plaine de Mouch. Celles-ci sont en fait attaquées le lendemain par les escadrons çete commandés par Haci Musa beg. On note toutefois que durant les jours précédents, ces mêmes irrégu­liers ont procédé à la collecte des armes dans tous les villages, torturant systématiquement les villageois pour leur faire avouer où leurs fusils sont cachés. Autrement dit, les dispositions nécessaires ont été prises pour pouvoir passer à l'action lorsque la hiérarchie de l'O.S. en donnera l'ordre. La tâche des çete a été d'autant plus aisée qu'il ne subsiste pratiquement plus de jeunes gens dans ces localités. Les divers témoignages de rescapés disponibles indiquent un mode opératoire similaire dans toute la plaine : les çete encerclent une localité ; raflent d'abord les hommes, atta­chés par dix à quinze, escortés hors du village et exécutés dans un verger ou un champ proche; internent femmes et enfants dans une ou des granges ; prélèvent les « plus belles » jeunes filles et des enfants ; aspergent les bâtiments de kérosène et les brûlent vifs, puis pillent le village avant de l'incendier entièrement. Un témoignage rapporté à un correspondant de presse français présent à Istanbul durant le procès des chefs jeunes-turcs donne le cas de deux mille femmes encer­clées par des çete kurdes, « souillées, dépouillées » et soupçonnées « d'avoir avalé leurs bijoux pour les soustraire aux bandits ». Leur éventration s'avérant une opéra­tion bien trop longue, elles sont aspergées de pétrole et brûlées. Le lendemain, les cendres sont passées au tamis.

 

(p.423) Ce n'est qu'après avoir mené ces opérations préalables et entamé le nettoyage des villages de la plaine, que les cadres jeunes-turcs de Mouch ordonnent, le 12 juillet, de bombarder les quartiers arméniens, puis de lancer contre eux les unités de l'armée et les escadrons de çete. Les trois mille habitants des quartiers situés dans la partie basse de la ville, à Tchikrachèn et Proudi, sont les premiers raflés et escortés à Arintchvank, à quelques kilomètres au nord-est de la ville, où ils sont séparés en deux groupes : les hommes sont fusillés dans le verger du village ; les femmes et les enfants (p.424) sont enfermés dans des granges, auxquelles on met le feu. Maison par maison, çete et soldats visitent les foyers de ces quartiers, défoncent les portes et massacrent sur place, à la hache ou à la baïonnette, tous ceux qui se sont barricadés. Une partie de la population de la ville et des villageois des localités proches de Mouch sont parvenus à se réfugier à Veri Tagh, Tsori Tagh et Sainte-Marinée, où la résistance s'organise, autour d'une soixantaine d'hommes armés, dirigés par Hagop Godoyan. Les canons de la ville haute pilonnent ces quartiers, tandis que la troupe et les çete progressent, enlevant d'abord Sainte-Marinée, puis Veri Tagh, entraînant une fuite éperdue de la population civile vers le dernier réduit arméniens, Tsori Tagh, le « Quartier du vallon ». Beaucoup sont interceptés en chemin, exécu­tés sur place ou enfermés dans des maisons, « arrosées de kérosène », et brûlés vifs. Un groupe de mille deux cents femmes et d'enfants est aussi retenu dans la cour du commissariat de police, puis envoyé à Karist, où ces Arméniens sont enfer­més dans des granges et brûlés vifs, sous les ordres de Behcet bey, commandant de la gendarmerie, qui veille à collecter or et bijoux recueillis dans les cendres. Après plusieurs jours de résistance désespérée, les défenseurs abandonnent leurs positions du quartier de Tsor le 17 juillet, laissant le champ libre aux çete et aux sol­dats réguliers, suivis d'une population avide de pillages. Beaucoup ont péri en ten­tant de fuir vers la montagne dans la nuit du 17 au 18 juillet, tandis que les survi­vants sont escortés à Komer, Khaskiugh, Norchèn, Arintchvank, Alizrnan, où cinq mille personnes sont enfournées dans les granges et brûlées vives. Certains chefs de famille ont préféré un empoisonnement collectif, d'autres sont parvenus à rejoin­dre les montagnes du Sassoun. Les blessés laissés en ville et les dernières personnes présentes sont entassés sur un « vaste bûcher » et brûlés. Un point final est mis au cycle de la violence en ville par l'incendie systématique des quartiers arméniens. Une dizaine de milliers de femmes et d'enfants des villages de la plaine de Mouch — Sorader, Pazou, Hasanova, Salehan, Gvars, Meghd, Baghlou, Ouroudj, Ziaret, Khébian, Dom, Herguerd, Norag, Aladin, Goms, Khachkhaldoukh, Souloukh, Khoronk, Kartsor, Kizil, Aghatch, Komer, Cheïkhlan, Avazaghpiur, Plel et Kurdmey-dan —, ont été « déportés » vers l'ouest, par la vallée de l'Euphrate oriental (Murât su), sous la conduite de gardiens kurdes. Certaines femmes sont mortes ou ont été enlevées en chemin. D'autres ont été massacrées dans les gorges du Murât su qui s'ouvrent à l'ouest de Gène, par des Kurdes venus de Jabahçur. Ce sont là les seuls Arméniens du sancak qui n'ont pas été exterminés dans leur région d'origine. Même les enfants et le corps enseignant de l'orphelinat de Mouch géré par le Deutscher Hilfsbund, où travaille la missionnaire suédoise Aima Johannsen (1880-1974), sont visés. Un commandant, accompagné d'une escouade de soldats régu­liers, vient présenter à la Suédoise « un ordre écrit du gouvernement », selon lequel elle doit lui « livrer » les orphelines et les Arméniennes présentes dans l'établissement nombre de femmes s'y sont réfugiées durant les massacres —, qui doivent être « envoyées en Mésopotamie ». Apparemment sans illusion sur le sort prévisible de ces fillettes et femmes, Aima Johannsen tente de résister aux ordres du comman­dant. Elle découvre le lendemain que, mis à part quelques-unes de ses protégées qui avaient « trouvé un protecteur », les centaines d'autres ont été « rassemblées dans une maison et brûlées vives » ou enterrées vivantes dans de grandes fosses commu­nes « hors de la ville. Errant en ville à la recherche d'éventuelles survivantes, elle (p.425) entend un gendarme se vanter d'avoir brûlé vives les « petites » de son établisse­ment. Avec cette missionnaire consciencieuse, seul témoin « étranger » des évé­nements de la région, travaillant de surcroît pour une institution allemande, les auto­rités ont fait montre d'un certain formalisme, en lui présentant un ordre officiel écrit. Mais elles n'ont pu l'empêcher de témoigner sur les pratiques sanglantes de l'admi­nistration et de l'armée, qui s'affirment ici comme des instruments dociles du Comité central de l'Ittihad. Elle observe d'ailleurs que Servet bey a tenté de faire évacuer vers Harpout l'Allemande et l'autre Suédoise qui tenaient avec elle l'orphelinat de la Deutscher Hilfsbund, mais seule la première s'est conformée à ses ordres. Les quelques entrevues qu'elle a avec le mutesarif sont aussi les seuls témoignages directs que nous possédons sur l'état d'esprit de ce militant jeune-turc. Alors qu'Aima Johannsen tente de sauver ses orphelines, en arrachant à Servet une autorisation de les emmener à Harpout, celui-ci donne son accord, ajoutant toutefois : « Comme ce sont des Arméniens, leurs têtes peuvent être et seront coupées en chemin ».  Il n'est alors même plus question de dissimuler les véritables objectifs poursuivi par le parti jeune-turc. La missionnaire suédoise note que, les boucheries achevées, « tous les officiers se vantèrent du nombre de victimes qu'ils avaient personnellement mas­sacrées, contribuant ainsi à débarrasser la Turquie de la race arménienne ».

Ici, comme ailleurs, on ne peut ignorer la dimension économique de l'extermination programmée des Arméniens. Certains notables locaux, comme le député Hoca Ilyas Sâmi, parviennent même à concilier devoir « patriotique » et intérêt personnel. Intime des notables arméniens de Mouch, il a, dès le début des massacres en ville, proposé à plusieurs d'entre eux de venir se réfugier dans sa propre demeure. Nazareth Kéchichian, Dikran Mezriguian, Aram et Bédros Badouhassian, Mgrditch Amrighian et leurs familles ont accepté. Il parvient ainsi à les dépouiller de leurs biens, puis les livre à l'administration qui les fait assassiner à la périphérie de la ville. Mais ces quelques avantages en nature, de même que les biens récupérés par la foule au cours du pillage des maisons et des boutiques arméniennes sont bien peu de chose comparés à la part du lion que s'octroient les quatre organisateurs et exécuteurs du carnage. Un témoin note que la besogne achevée, Abdiilhalik, Hoca Ilyas, Cevdet et Halil quittent la ville, « suivis d'une longue file de chameaux chargés de dix huit ballots. Ces ballots couverts de draps aux couleurs bigarrées ne conte­naient que de l'or, de l'argent, des objets précieux et des antiquités », dirigés vers Constantinople. On peut aussi imaginer les valeurs acquises lors du pillage des grands monastères, dont les trésors accumulés depuis parfois quinze siècles étaient d'une valeur inestimable, sans parler de leurs collections uniques de manuscrits médiévaux dont on ne connaît aujourd'hui que quelques fragments, sauvés par la volonté de quelques hommes. Il est probable qu'une partie importante de ces biens était destinée au Comité central de l'Ittihad et à ses membres.

 

 

LA PREPARATION DES MASSACRES DE DYARBEKIR

 

(p.441) (…) Le 21 avril au matin, les principaux responsables des partis politiques sont arrêtés: les Dachnakistes, Mihran Basmadjian, Guiragos Ohannessian, Dikran Tchakedjian; le député hentchakiste Stépan Tchradjian, et ses fils Garabèd, mudir dans le Tur Abdin, et Khosrov, magistrat au tribunal de Dyarbekir ; les Ramgavars Hagop Oghasapian, Dikran Ilvanian, drogman du vilayet, Stépan Matossian, fondé de pou­voir d'une société américaine, Missak Chirigdjian, représentant de la Société Singer. Les tortures endurées par ces hommes, exhibés dans les rues de la ville, sont confirmées par des témoins américains et turcs582. Les sommets atteints dans la cruauté par les tortionnaires du vali, dirigés par Resul Hayri, commissaire de police, indiquent l'ambiance qui règne alors à Dyarbekir. Il faut les interpréter comme des mesures préparatoires, ordonnées par le Dr Re§id, visant à décapiter les élites politiques avant de passer à la phase générale du plan. On note, en effet, que les arrestations massives de l'élite arménienne locale ne commencent que vingt jours plus tard, le 11 mai 1915. Fonctionnaires d'État, avocats, intellectuels, négo­ciants, banquiers, architectes, ingénieurs, propriétaires terriens, connus et moins (p.442) connus, sont visés. Le vicaire Mgrditch Tchlghadian, l'archevêque catholique Andréas Tchélébian, le pasteur Hagop Andonian, ainsi qu'une partie de leurs cler­gés sont arrêtés en dernier. Les tortures infligées visent officiellement à obtenir des aveux sur la localisation des caches d'armes ou des projets de « révoltes ». Dans les faits, le fer rouge, les ongles arrachés, les crânes broyés à l'étau, les pieds ferrés, l'exhibitions des « coupables » dans les rues de Dyarbekir semblent plus relever d'une volonté de terroriser les dix mille Arméniens encore présents en ville. Peut-être s'agit-il aussi de l'expression violente d'une frustration collective aux origines diverses et anciennes. Pour le vali, l'objectif des tortures est apparemment aussi de constituer un dossier à charge pour légitimer les violences. Le Dr Floyd Smith obser­ve ainsi qu'on a extorqué sous la torture, d'un collaborateur de la mission améri­caine, des « confessions » révélant que l'American Board o/ Commissioners /or Foreign Mission préparait une insurrection à Dyarbekir et que son « agent » n'était autre que lui-même. L'absurdité et la grossièreté du procédé ne doivent pas dis­simuler l'arrière plan idéologique — le rejet de l'étranger — et la volonté des Jeunes-Turcs d'écarter ici aussi les témoins potentiels, à la veille de massacres de masse. Un télégramme du Dr Re§id au vali d'Adana, îsmail Hakki, daté du 17 mai 1915, précise définitivement les intentions criminelles du médecin jeune-turc. Après avoir informé son collègue de la situation à Van — la ville vient d'être abandonnée par Cevdet —, Re§id insiste sur la nécessité d'exterminer les Arméniens et sur le fait qu'il a déjà commencé à mettre en œuvre cette politique. Il ne s'agit en effet que d'un début. Le 27 mai 1915, les neuf cent quatre-vingts personnes encore internées à la prison centrale de Dyarbekir — certaines sont mortes sous la torture — sont soigneu­sement inventoriées. Une liste de six cent trente six hommes, visée par Pirincizâde Feyzi, est dressée. Ceux-ci sont extraits de la ville le 30 mai à l'aube et dirigés vers les rives du Tigre, où ils embarquent sur vingt-trois kelek (radeau repo­sant sur des outres en peau gonflées). Officiellement, ces hommes sont relégués à Mosul. Le Dr Reşid a demandé à son « aide de camp », Çerkez Yaver Şakir, de les accompagner, avec ses çete çerkez. Une personne manque à l'appel, le vicaire Tchlghadian, qui a assisté au départ des kelek avant d'être ramené en prison : les tortures qu'on lui inflige alors relèvent d'une pathologie indéfinissable : ses tortion­naires lui arrachent les dents, percent ses tempes au fer rouge, crèvent ses yeux, puis l'exhibent, au son des tambours, dans les quartiers musulmans de la ville, dans une atmosphère d'allégresse collective. Son calvaire s'achève dans la cour de la mos­quée principale, en présence des fonctionnaires civils et militaires et des autorités religieuses: on verse sur lui du pétrole, goutte à goutte, pour le brûler vif. Le Dr F. Smith le retrouve, mourant, dans l'écurie de l'hôpital turc, mais est impuissant à le sauver. Le lendemain, le vali fait rédiger une attestation, signée de plusieurs médecins, indiquant que le prélat est mort du typhus.

Le convoi de kelek est parvenu en amont de Be§iri, le 9 juin, après avoir subi une attaque de « brigands » kurdes, dont le seul objectif semble avoir été de permettre à Çerkez §akir de soutirer aux déportés six mille livres turques pour les « protéger » et de les convaincre d'abandonner les kelek pour rallier la rive et continuer leur route à pied. Les six cent trente-six hommes ont été débarqués et dirigés vers le village de Chekavtan/Çalikan, propriété des frères Ômer (surnommés Amero et parfois Ëumeri) et Mustafa Ferikhanoglu, chef d'un clan de la tribu des Ramma, qui avaient (p.443) été recrutés par le député Feyzi pour s'occuper de l'élite arménienne de Dyarbekir. Après y avoir été soigneusement fouillés, déshabillés et ligotés par petits groupes, les déportés sont escortés dans les gorges de Rezvani, où ils sont égorgés ou fusillés par les membres du clan Ferikhanoglu et les çete de « l'aide de camp » du vali, Çerkez Çakir, qui supervise personnellement l'opération qui prend environ trois heures. Le député Stépan Tcheradjian, Diran Kazarian, Atalian, Garabèd Khandanian, etc., sont parmi les dernières victimes, les bourreaux ayant apparemment souhaité les faire assister au spectacle avant de les achever à leur tour. Le vice-consul allemand de Mosul confirme ces massacres. L'épilogue de l'exécu­tion de l'élite arménienne de Dyarbekir illustre le cynisme du Dr Re§id. Une quinzai­ne de jours plus tard, le 24 juin, le vali et Pirincizâde Feyzi invitent, en effet, leur prin­cipal exécutant, Ferikhanoglu Amero (Ômer), à Dyarbekir pour le récompenser de ses services. Mais une dizaine de Çerkez, censés l'accueillir hors de la ville, l'assassi­nent près de la fontaine d'Anbar çay, sur ordre du Dr Resjd. Il semble que le vali n'ait pas toléré que le clan kurde ait pu s'approprier tous les biens de ces Arméniens.

 

 

LA MISE EN APPLICATION DES PROCÉDURES D'EXTERMINATION ET LA RÉSISTANCE DE L'ADMINISTRATION

 

La réunion générale organisée quelques jours après ces faits, dans la mosquée d'Ulu Cami, sous la présidence du député Feyzi, rassemble tous les notables de Dyarbekir. Il s'agit apparemment d'associer les élites locales à la décision d'extermi­ner les Arméniens du vilayet. Le mufti Ibrahim y est sollicité pour savoir si le mas­sacre de femmes et d'enfants est conforme aux préceptes du coran. Malgré l'avis du religieux, qui recommande d'épargner les enfants de moins de douze ans et de les islamiser, ainsi que les jeunes filles les plus belles, destinées aux harems, l'assemblée décide de n'épargner que ces dernières.

 

 

MASSACRES ET DÉPORTATIONS DANS LE SANCAK DE DYARBEKIR

 

(p.444) Durant la première quinzaine de juin, les hommes sont méthodiquement raflés, puis égorgés par groupes de cent à cent cinquante personnes chaque jour, dans les jar­dins de la porte de Mardin ou sur la route de Gôzle (la Gôzalan actuelle). Un groupe d'un millier d'hommes, affectés aux travaux d'entretien et à l'administration des réquisitions militaires, est également liquidé dans des conditions similaires. Après l'élimination systématique des hommes, le Dr Re§id a mis au point une méthode d'élimination des populations restantes qui s'est révélée bien plus élabo­rée et efficace que celles de certains de ses collègues d'autres provinces. Les témoins arméniens ont noté que dans la deuxième quinzaine de juin, chaque jour, dans la matinée, le colonel de la « milice », Yasinzâde §evki et le commandant de la gendar­merie, le colonel Çerkez Rùçdi, accompagnés de leurs hommes, investissent une centaine de maisons chrétiennes de Dyarbekir, qui sont méthodiquement « perqui-sitionnées ». Des gardes en faction interdisent à leurs occcupants de quitter leur domicile jusqu'à la nuit tombée : à heure fixe, les voitures des réquisitions militaires passent devant les maisons désignées et chargent ces cent familles qu'elles sortent ainsi de Dyarbekir dans un ordre remarquable. Ce système a l'avantage d'éviter les désordres en ville, de laisser espérer aux membres des autres confessions chré­tiennes qu'ils seront eux-mêmes épargnés. En fait, la méthode rend pratiquement impossible à quiconque d'échapper au piège et permet aux autorités de gérer les déportés avec un minimum de personnel.

Le premier groupe déporté par la route de Mardin comprend les femmes et les enfants des grandes familles de Dyarbekir, Kazazian, Terpandjian, Yéguénian, Handanian, auxquels ont promet qu'ils vont rejoindre les chefs de famille. Les mem­bres des familles les plus riches sont séparés du reste du convoi et internés dans un village situé au sud de la ville, à Alipunar. Ils n'en sortent qu'après avoir avoué où sont dissimulés leurs biens pour rejoindre un site voisin où ils sont égorgés. Les autres membres de cette caravane, cinq cent dix femmes et enfants, sont exter­minés et jetés dans les citernes souterraines de Dara, vestiges byzantins, situés sur la route de Cezire. Les convois suivants sont orientés dans deux directions: au sud-ouest, vers (p.445) Karabahçe, Severek et Urfa ; au sud, vers Mardin, Dara, Ras ul-Ayn, Nisibin, Der Zor. Sur ce deuxième axe, un site situé à une heure de Dyarbekir, près du village de Çankh, à Kozandere, semble pouvoir être identifié comme le principal site-abattoir, auquel sont affectés à demeure des escadrons de çete de l'O.S. et des Kurdes de la région. Il est inauguré avec le second convoi de déportés de Dyarbekir. Il faut souligner que le massacre de ces Arméniens se trouve lié à une opération de pro­pagande orchestrée par le Dr Reçid, mais sans doute commanditée par Istanbul. Kozandere sert de cadre à une mise en scène macabre : les cadavres des suppliciés arméniens y sont revêtus à la musulmane, coiffés de turbans et photographiés. Les documents sont ensuite reproduits et largement diffusés à Dyarbekir, puis à Istanbul, voire en Allemagne, comme montrant des victimes d'atrocités commises par des « insurgés » arméniens, « pour exciter la population contre les Armé­niens ». Rafaël de Nogales, qui séjourne quelques jours dans la caserne de Dyarbekir fin juin, note que le Dr Resjd, qu'il compare à une « hyène », est en train d'accomplir « sa besogne » et qu'un commandant de la gendarmerie, Mehmed Asim bey, lui a offert deux photographies dont la mise en scène « montée par lui-même », n'a d'autre but que d'« impressionner le public » et de le convaincre que les Russes ont, bien avant le début de la guerre, livré « une quantité considérable d'armes et de munitions aux Arméniens, Chaldéens et Nestoriens des provinces de Van, Bitlis, Dyarbekir et Urfa ». Cet exemple documenté, qui n'est probablement pas un cas isolé, permet de se faire une idée des méthodes de propagande utilisées par les cer­cles jeunes-turcs pour accompagner leurs crimes.

 

(p.446) Quelque quatre cents enfants âgés de un à trois ans ont dans un premier temps été raflés et placés dans diverses institutions, notamment dans l'ancienne école protes­tante. Il semble toutefois que les dispositions, visant à éduquer ces petits conformé-ments aux canons de l'ittihad, ne soient restées en vigueur qu'un certain temps. A l'automne, ces enfants ont été expédiés en deux convois : les premiers ont été jetés à l'eau depuis le vieux pont enjambant le Tigre, à la sortie de Dyarbekir ; les seconds ont été expédiés à Karabaş, à une heure trente de la ville, on les tranche de haut  en bas avant de les donner en pâture aux chiens du voisinage. Lorsque R. de Nogales passe à Dyarbekir, vers le 25 juin, le bazar est désert, les fila­tures de soieries, les ateliers de tapis fermés. L'activité économique de la capitale régionale est paralysée, faute de travailleurs. Le pillage des biens arméniens a déjà commencé. Il est organisé par une commission spéciale formée sous la prési­dence du vali. Elle comprend: Nebizâde Haci Said, Mosuli Mehmed, Harpoutli Hiiseyin, ancien directeur de la police, Circisagazâde Kôr Yusuf, délégué du CUP à Dyarbekir, Ferid bey, defterdar du vilayet, Muftizâde Şerif, Haci Hüseyin, Numan bey, procureur général à la cour d'appel, et Necimi, directeur d'une école modèle. Le commandant des troupes du Teşkilât-i Mahsusa, Yasinzâde Şevki, et le comman­dant de la gendarmerie, le colonel Çerkez Riisdi participent personnellement au pillage des foyers arméniens, souvent suivi par le neveu du député Feyzi et cousin de Ziya Gôkalp, Pirincizâde Sedki. Or, argent, objets précieux sont de leur ressort. Les biens mobiliers sont stockés dans l'église Saint-Guiragos et dans des demeures adjacentes, puis mis aux enchères « à des prix dérisoires ». Les biens immobiliers sont octroyés en priorité aux « Turcs », les maisons les plus cossues allant aux Jeunes-Turcs locaux : celle des Kazazian au colonel Çerkez Riiçdi ; celle des Minas-sian à Bedreddin ; celle des Terpandjian à Veli Necet bey. Si les faits d'enrichis­sement personnel ne font guère de doute, il semble que le Dr Reçid a organisé le transfert à Constantinople de vingt voitures d'objets précieux et procédé au verse­ment des sommes obtenus par les ventes aux enchères, au profit du réseau ittiha-diste621. Les accusations d'enrichissement formulées en 1916 contre lui apparais­sent même infondées. D'après les éléments présentés par H.-L. Kieser, il apparaît même comme un des rares Jeunes-Turcs à lutter contre la corruption généralisée, à se montrer un serviteur fidèle de l'État turc en construction. Le rapport adressé par le Dr Reşid au ministre de l'Intérieur, le 15 septembre 1915, annonce la « déportation de 120 000 Arméniens » de son vilayet, soit un chiffre supérieur à sa population arménienne. Compte tenu de la rigueur de sa gestion des affaires, une telle approximation paraît peu vraisemblable, sauf si le vali prend en compte non seulement les Arméniens, mais aussi les autres chrétiens touchés par ces « mesures ». Dans cette province, les autorités n'ont apparemment pas fait de distinction entre les Syriens orthodoxes, les Chaldéens et les Arméniens, même s'il apparaît qu'une partie seulement des premiers a été déportée et massacrée.

 

 

 

MASSACRES ET DÉPORTATIONS DANS LES KAZA DU SANCAK DE DYARBEKIR

 

(p.447) KAZA DE VIRANÇEHIR

La présence arménienne dans ce kaza se limite au chef-lieu, Viranşehir, où 1 339 Arméniens et au moins autant de Syriaques des différentes confessions vivent. Isolés dans un environnement essentiellement kurde, les chrétiens de Telia (le nom syriaque du bourg) sont surtout des artisans et des commerçants, rarement originai­res de la ville. Le premier événement marquant survenu en ville se produit les 1er et 2 mai : des perquisitions sont opérées dans les églises arménienne et syrienne catho­liques. On en ignore les motivations, mais il semble que ces opérations de police se soient faites contre la volonté du kaïmakam, Ibrahim Halil, en poste depuis le 29 février 1913. Le 2 mai 1915, il est en effet remplacé par Cemal bey, très cer­tainement à l'initiative du Dr Re§id. Dès lors, les événements se succèdent comme ailleurs: le 13 mai, les notables arméniens et Syriens catholiques sont arrêtés sous l'accusation d'appartenance à un comité révolutionnaire ; le 18, une deuxième four­née d'hommes est appréhendée et emprisonnée ; le 28 mai, le premier groupe de notables est exécuté; le 7 juin, des « Circassiens » il s'agit probablement des Çerkez du Dr Reçid —, procèdent à l'arrestation de tous les mâles, de douze à soixante-dix ans, soit un total de quatre cent soixante-dix personnes ; le 11 juin à l'aube, ces der­niers sont escortés à Hafdemari, un village proche, et exécutés ; le même jour, un partie de la population arménienne restante est regroupée et conduite dans les cavernes de la périphérie, où on procède à un massacre; le 14 juin, un second convoi, formé de femmes, subit le même sort ; le 16 juin, le troisième et dernier convoi part pour Ras ul-Ayn où quelques rescapés parviennent. C'est le président de la cour martiale de Dyarbekir, Tevfik bey, délégué par le Dr Reşid, qui a mené les opérations jusqu'à leur terme, avant d'aller continuer sa besogne à Derik. Les (p.448) Syriens catholiques et jacobites y ont subi un pillage systématique de leurs biens, mais ont été épargnés par les massacres de juin 1915. D'après le témoignage du P. Armalto, une partie au moins d'entre eux est expulsée vers Mardin, où deux « hom­mes, femmes et enfants » arrivent le 25 août. On observe donc que le traitement réservé ici aux Syriens diffère quelque peu de celui infligé aux Arméniens: deux mois après les Arméniens, ils sont déportés en famille et regroupés dans un centre admi­nistratif comme Mardin ; privés de leurs biens, ils ne sont pas méthodiquement liquidés, mais abandonnés à leur sort, sans ressource. On peut noter à cet égard que cette méthode « douce » sera utilisée par les Kemalistes, à partir de 1923, pour net­toyer la région de Dyarbekir de ses derniers chrétiens et les pousser à passer en Syrie française.

 

(p.449) La pendaison en place publique des ecclésiastiques des différentes confessions, le 27 juin, couronne en quelque sorte l'action du magistrat.

 

 

DANS LE SANCAK D’ARĞANA

(p.451) Le prélat armé­nien, Yéghia Kazandjian, le pasteur Bédros Khatchadourian et le R.P. Pascal Nakachian, prêtre catholique, sont arrêtés : le protestant meurt le premier, sous la torture, dans la « prison » de Tchenkouch ; l'apostolique est massacré avec ses (p.452) ouailles et le catholique transféré à Dyarbekir, où il est exécuté un peu plus tard. Les arrestations visent aussi les notables arméniens et en particulier trois hommes, Abraham Kaloyan, Hagop Goulian et Hovsèp Der Garabédian, qui sont transférés au chef-lieu du sancak, à Argana Maden, et une quarantaine d'autres envoyés à Dyarbekir pour y être jugés par la cour martiale: on les accuse d'être des « révolu­tionnaires ».

Dans le courant du mois de juillet, les autres hommes sont méthodiquement arrê­tés, puis vient le tour des femmes et des enfants : tous sont déportés, en plusieurs convois, à deux heures au nord-est de la ville, en direction du gouffre de Yudan dere, que les Arméniens appellent « Doudan ». En cours de route, des déportés des régions voisines, notamment d'Argana Maden, les rejoignent. Les rares témoins rescapés indiquent que les convois sont escortés par des gendarmes circassiens, mais il faut sans doute comprendre qu'il s'agit de çete çerkez de la Tetkilât-i Mah-susa en tenue de gendarmes, probablement envoyés de Dyarbekir. Ce sont ces mêmes « gendarmes » qui sont à l'œuvre sur le promontoire qui domine le gouffre de Yudan dere. Les mâles y sont traités les premiers, selon une procédure classique : ligotés par petits groupes de moins de dix personnes, ils sont présentés à des bou­chers qui les transpercent à la baïonnette ou les abattent à la hache, puis les jettent dans le gouffre. La méthode adoptée pour les femmes est presque similaire, sauf qu'elles sont systématiquement fouillées et déshabillées, puis égorgées, avant d'être précipitées dans le gouffre. Certaines préfèrent sauter spontanément dans le vide, en entraînant leurs enfants avec elles, privant ainsi les bourreaux d'une partie de leur butin.

D'après Karnig Kévorkian, treize personnes auraient survécu: quelques hommes réfugiés dans la montagne et quelques jeunes femmes enlevées à Yudan dere.

 

PALOU

(p.453) Havav, qui compte 1648 habitants, est le premier visé. Il est encerclé par cent cinquante hom­mes armés, menés par le maire de Palou : soixante-dix notables sont arrêtés, dont Thomas Djélalian, Vahan Der Asdourian, Manoug Navoyian, Sissag Mkhitar Baghdzenguian, et internés à Palou. Ils sont ensuite emmenés, dans un convoi de deux cents hommes du chef-lieu, par le pont de Palou, et exécutés dans les gorges voisines de Kornak dere, puis jetés à l'eau par les çete de Teyfes. beg. Les autres villages arméniens du kaza sont isolés les uns des autres, puis pris d'assaut par les çete d'Ibrahim, Tu§di et Teyfeç beg, au cours de la première quinzaine de juin. Tous les hommes sont déshabillés et fusillés sur les rives de l'Euphrate, puis jetés à l'eau. Dans la localité de Til, dont le sort nous est bien connu, seul un meunier a été épar­gné, pour assurer les livraisons de farine.

Le 1er juin, huit cents hommes du amele taburi cantonné à Khochmat, au nord de Palou, tous originaires de Egin et de Arapkir, ainsi que les quatre cents soldats-ouvriers basés à Nirkhi, où ils travaillaient depuis sept mois, sont ligotés et exécutés à l'arme blanche par des « bouchers d'humains ».

Dans le chef-lieu, la prison de Palou se remplit des instituteurs, des commerçants, arrêtés en ville. Mais c'est surtout le fameux pont médiéval à huit arches qui en­jambe l'Euphrate oriental, à la sortie de la ville, qui constitue l'élément central du dispositif génocidaire mis en place dans le kaza. Des escadrons de çete y travail­lent dans trois abattoirs, sous l'autorité immédiate du kaïmakam Kadri bey, qui participe parfois personnellement aux décapitations, encourageant ses hommes par la formule suivante: « Le corps à la nation et la tête à l'État ». Tous les hom­mes de Palou y sont exécutés. Le pont de Palou voit aussi passer ou massacrer environ 10000 déportés en provenance du uilayet d'Erzerum, notamment du kaza de Kigi, durant la première quinzaine de juin 1915. Les chefs des bouchers à l'œuvre sur le pont sont : Zeynalzâde Mustafa et ses fils Hasan et Husni, Mahmud çavuç de Norpert, Seyhzâde Hafiz, Sùleyman bey, Saïd bey, Kâzim Ali Mustafa aga, Musrumli Karaman, qui agissent sous l'autorité de Kadri bey, également respon­sable du club jeune-turc de Palou.

18:16 Écrit par Justitia & Veritas dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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