26/05/2017

massacres des chrétiens arméniens par les islamistes turcs

LE QUATRIÈME CONVOI D'ERZERUM

 

Cette caravane quitte Erzerum pour Bayburt le 18 juillet, avec 7000 à 8000 person­nes, essentiellement les ouvriers des fabriques militaires, les familles de soldats, de médecins militaires, de pharmaciens et le primat du diocèse, Mgr Smpat Saadétian, le P. Nersès, prélat d'Hasankale. L'une des premières victimes de ce groupe est Mgr Smpat, auquel les çete font creuser sa propre tombe, dans le cimetière d'Erzincan, avant de le « déchiqueter et jeter dedans », sous les yeux d'un vétérinai­re grec de l'armée, M. Nicolaki. Le circuit bien rodé de l'Organisation spéciale prend ensuite en charge le convoi : les hommes à Kemah et les femmes et enfants à Harpout. Environ trois cents rescapés, dont deux hommes déguisés en femme, parviennent à Cezire, puis Mosul.

 

(p.368) Il semble donc que dès l'origine, le CUP a prévu de récupérer les enfants âgés de moins de cinq ans pour les intégrer dans la grande famille turque. La limite men­tionnée ici laisse entendre que cette « intégration » était conditionnée par l'âge supposé au-delà duquel la mémoire des origines risque de survivre. Il est intéres­sant de noter ici combien les femmes et les enfants arméniens constituent une den­rée recherchée. S'il y a rejet des Arméniens, il s'agit d'un rejet de leur identité. (…)

 

(p.369) Kèghvart Loussiguian, qui était probablement dans la même caravane, rapporte que son groupe a été transféré à deux heures de distance de la ville, où les hommes ont été séparés et massacrés. À Plour, le convoi a été attaqué par des çete kurdes, qui ont égorgé les derniers hommes du groupe, Hagop Aghababian, Zakar Cheyranian et Garabèd Loussiguian, le frère du témoin, puis pillé les déportés et enlevé nombre de jeunes femmes. A Kemah, les çete ont constitué des groupes séparés de femmes, de jeunes filles et d'enfants, qui ont été présentés à des Turcs spécialement venus d'Erzincan : quatre cents femmes et jeunes filles ont été sélectionnées, mais une partie d'entre elles est parvenue à se jeter dans l'Euphrate. D'après K. Loussiguian, il y avait à Erzincan environ trois cents femmes d'Erzerum « mariées » à des militaires et deux cents à des fonctionnaires. Elle-même « apparte­nait » à un kadi dénommé Şakir.

Il semble que l'Euphrate ait également servi à noyer, au niveau des gorges de Kemah, 2833 enfants du kaza de Bayburt, qui avaient dépassé la limite d'âge tolérée.

 

 

KAZA DE HINIS/KHNOUS

Les habitants des vingt-cinq villages arméniens du kaza de Hinis/Khnous, abritant 21 382 âmes, situés dans une zone isolée au sud du sancak d'Erzerum, ne subi­rent pas le lot quotidien des autres localités de la région, mais furent massacrés sur place. Comme ailleurs, l'arrestation des élites locales constitue ici le début des opérations. Dans le chef lieu, à Khnous, un comité de déportation a été formé avec (p.370) Nusreddin effendi, Haci Isa, Fehim effendi, Şükrü Mahmud Agaoglu, Egid Yusuf Ağaoğlu, et présidé par Şeyh Said. C'est ce comité qui a recruté des çete au sein de la population turque locale et a fait des déclarations publiques dénonçant le danger que représentent pour l'islam les Arméniens, « qui s'apprêtent à s'allier à leurs frè­res de Russie pour massacrer les musulmans ». Le kaza a subi ses premiers mas­sacres en avril, lorsque le commandant d'escadron çete Hoca Hamdi bey et ses hommes, qui étaient cantonnés dans un village arménien situé à l'est du Jcoza, à Gopal, ont attaqué deux localités voisines, Karaçoban (2571 âmes) et Gôvenduk/ Géovèndoug (1556 âmes), massacré nombre de villageois, enlevé des jeunes fem­mes et pillé les lieux. (…) Les pre­mières victimes des « déportations », qui commencent le 1er juin 1915, sont les villageois de Karaçoban, ou ce qu'il en reste, lesquels sont égorgés dans les sillons creusés par les eaux de la fonte des neiges, dans les gorges de Çag. Le bourg voisin de Géovèndoug subit le même sort, le jour même, tandis que les villages de Bournaz/ Pournaq (449 âmes) et Karaköprü (1161 âmes) subissent à leur tour les assauts des çete: leur population est liquidée à l'arme blanche dans un endroit isolé.

 

(p.373) D'après le témoignage de Mme Aghasser, nombre de femmes se sont jetées à l'eau au pont de Palou pour éviter « le déshonneur » et sont mortes noyées, si bien que des 1200 personnes du convoi initial, il n'en restait alors plus que 200 à 250. Ces rescapés ont vainement tenté de rester à Palou et ont été expédiés à Harpout, où ils sont arrivés, dénudés et affamés, au bout de vingt-cinq jours de voyage. Tandis que les autres déportés étaient envoyés vers Dyarbekir et Alep, Mme Aghasser est parvenue, avec quatre autres femmes, à se maintenir à Harpout, en se faisant recru­ter comme surveillante de l'orphelinat turc de Harpout, fondé par l'Ittihad pour y « former » les enfants arméniens aux valeurs du turquisme. Les sept cents pension­naires y étaient laissés aux soins de femmes arméniennes. Mais très vite, le kaïmakan s'est convaincu que « nous allions former des ennemis » et a ordonné la ferme­ture de l'établissement. D'après Mmc Aghasser, il a ensuite expédié les enfants vers Malatia, où ils ont été jetés dans l'Euphrate.

Le second convoi, parti de Kigi le 11 mai, comprenant deux mille villageois, dont sept cents hommes, de quinze localités de l'ouest du district, arrive dans les environs de Palou, au lieu-dit Dabalu, le 15 juin, sous la conduite de Mehmedzâde Hilmi, un membre éminent du comité de déportation de Kigi. Plus encore que la caravane précédente, ce groupe a été harcelé et pillé en cours de route et les déportés sont dans un état pitoyable, pratiquement nus. C'est dans les environs de Dabalu, au pont de Palou, que des escadrons de çete liquident les hommes, avant de laisser la population locale investir le camp.

 

(p.374) Le dernier convoi, comprenant les villageois de trente-cinq localités, dont Temran, Oror et Arek, est mis en route le 16 juin 1915. Il est attaqué et pillé une première fois au lieudit Sarpiçay, dans le kaza de Akpunar, par Osman bey, mudir du nahie de Çilheder, qui ordonne à ses çete kurdes de massacrer les déportés. Au cours de la fusillade, H. Sarksian perd son père et son oncle, et décrit la panique indes­criptible qui s'empare des déportés qui fuient dans tous les sens. Au cours de la nuit, les çete fouillent les cadavres et achèvent les blessés. C'est par la menace que les responsables du convoi récupèrent le lendemain les femmes et les enfants, accueillis dans un village kurde des environs, pour les remettre en route vers Palou. Comme les autres caravanes, ces déportés sont parqués à la périphérie de la ville, près du village de Dabalu, jonché de cadavres, dont l'église a été incendiée et les maisons pillées. Sur le pont de Palou, les déportés sont massacrés à la hache et jetés dans l'Euphrate. Dans sa fuite éperdue vers le Dersim, qui semble être le seul asile possi­ble pour les fugitifs, notre témoin voit des ouvriers affairés à détruire les églises et les cimetières. Un Kurde qui l'accompagne un moment lui dit : « C'est le gouverne­ment qui a ordonné de les détruire afin qu'il ne reste plus une trace indiquant qu'il s'agissait d'un village arménien ».

Le 20 juin 1915, les survivants des derniers convois, environ 2 500 personnes, dont 350 hommes déguisés en femmes, sont expédiés vers le sud, par le fameux pont de Palou. Après trois jours de route ceux-ci parviennent à 5 km d'Argana Maden, où les derniers hommes sont soigneusement identifiés et assassinés à l'arme blanche, des jeunes femmes vendues à la population locale. Les derniers déportés arrivent à Dyarbekir après une marche de cinquante jours. Ils y sont parqués dans un champ hors les murs, où ils reçoivent la visite du vali, le Dr Mehmed Resjd, et de notables locaux qui prélèvent quelques jeunes filles. Parvenus à Mardin, ces rescapés dénu­dés en chemin sont vêtus et nourris par des chrétiens syriaques et logés dans des maisons incendiées, dont les caves sont pleines de cadavres carbonisés. Après enco­re vingt jours de marche, ils atteignent Ras ul-Ayn, où le dernier homme est assas­siné par les Çerkez.

Au total, ce sont environ 3000 déportés de Kigi, tous convois confondus, qui attei­gnent Ras ul-Ayn. Mais un mois plus tard, ils ne sont plus que sept cents : la famine et le typhus ont fait des ravages. Quatre cents sont envoyés par train à Hama et Homs, 300 autres à Der Zor, on recense quinze à vingt survivants fin 1916. D'après Vahan Postoyan, il y eut 1 500 personnes assassinées dans les villages avant la déportation, mais 461 femmes et enfants récupérés au sein de la popula­tion musulmane après l'arrivée des forces russes dans la région. Les déportés furent principalement massacrés à Tchan/Çan (3000), à Tepe (2500), au pont de Palou (10000), à Kasrmaden, vers Harpout (13 000).

 

LES DÉPORTATIONS DANS LE KAZA DE KISKIM-KHODORTCHOUR Le kaza de Kiskim, où se trouvaient les treize villages de Khodortchour, abritant 8136 Arméniens, pour la plupart de confession catholique, était une des régions les plus isolées du vilayet d'Erzerum, zone montagneuse propice à l'élevage. Les (p.375) villageois de Khodortchour sont riches et plutôt pacifiques. Lorsque la mobilisation générale a été décrétée, ils ont préféré payer le bedel, y compris pour les personnes travaillant à l'étranger, afin de ne pas avoir à servir dans l'armée ottomane. Ils ont en outre assuré, dès la fin août 1914, l'hébergement et l'entretien de plusieurs bataillons de l'armée ottomane et un peu protesté lorsque l'armée a réquisitionné tous leurs chevaux et mulets, mais sans effet. En décembre 1914, le bourg de Garmirk a également reçu la visite d'une trentaine de çete, qui ont pillé, bastonné et taxé les villageois à hauteur de 300 LT, mais il s'agit somme toute de pratiques classiques. Les perquisitions de février 1915, menées par les gendarmes pour col­lecter les armes, sont apparues plus inquiétantes, d'autant qu'elles ont donné lieu à des tortures et à des arrestations de notables, comme à Mokhragoud (Haroutiun Dzariguian) et à Khodortchour (Joseph Mamoulian).

Majoritairement catholiques, les Arméniens de Khodortchour avaient jusqu'alors bénéficié de la protection des diplomates français ou austro-hongrois, et il est pro­bable qu'au moment où ils ont reçu l'ordre de déportation, ils espéraient que l'am­bassadeur d'Autriche-Hongrie veillerait sur leur sécurité. II est intéressant d'observer que plusieurs mois de négociations, de juin à septembre 1915, ne permirent au vice-consul allemand d'Erzerum, sollicité par l'ambassadeur autrichien, de sauver du massacre qu'une douzaine de sœurs arméniennes de l'Immaculée-Conception et quelques moines mékhitaristes, mais aucunement les catholiques de Kho­dortchour. En mai 1915, les autorités locales procédèrent au contraire à l'arresta­tion de vingt-sept curés, formés à Rome ou au séminaire Saint-Sulpice de Paris, comme le primat Haroutiun Tourchian, ainsi que d'une trentaine d'instituteurs. Fin mai, le kaïmakam Necati bey convoque les notables pour les informer de l'ord­re de déportation et du fait qu'ils ne sont pas autorisés à vendre leurs biens avant leur départ. Quelques notables locaux les encouragent néanmoins à leur confier leurs biens jusqu'à leur retour. Parmi les principaux organisateurs des déportations et du pillage des biens arméniens, outre le kaïmakam Necati, on note la présence de notables locaux comme Ali beg, Sahuzoğlu Dursun, Kurdoğlu Mahmud et Ômerzâde Mehmed.

 

 

(p.376) LES DEPORTATIONS DANS LE SANCAK D’ERZINCAN

Dans les villages arméniens de la plaine, le 23 mai dans la soirée, le mutesarif d'Erzincan, Memduh, est arrivé à la tête de gendarmes, de çete et de paysans turcs des villages environnants, soit environ 12 000 hommes armés: ils ont investi les villages et les monastères. Quelques jeunes gens sont bien parvenus à s'enfuir dans la montagne, mais les hommes des maisons de la plaine ont été méthodiquement supprimés du dimanche 23 mai au mardi 25, tandis que les femmes et les enfants étaient expédiés vers le cimetière arménien d'Erzincan. D'après les témoins, les (p.377) villages ont été attaqués par surprise, après que les forces mobilisées les ont soi­gneusement isolés les uns des autres, et les hommes exécutés par petits groupes, fusillés ou égorgés dans des fosses préalablement creusées (…)

Les gorges de Kemah, qui s'étendent sur quatre heures de marche, voient s'entas­ser les groupes comme dans un piège, dont personne ne peut s'échapper, avec d'un côté l'Euphrate déchaîné et de l'autre les falaises de la chaîne du mont Sébouh. À l'entrée des gorges, les çete, commandés par Jafer Mustafa effendi, commandant des escadrons de la Teşkilât-i Mahsusa, procèdent au dépouillement des déportés. Plus à l'intérieur sont organisés de véritables abattoirs, où environ vingt-cinq mille personnes sont exterminées en une journée. Des centaines de femmes et d'enfants se donnent la main et sautent ensemble dans le vide. Certaines jeunes filles entraî­nent même dans les flots les çete qui tentent d'abuser d'elles. Régulièrement, ces bouchers descendent sur les étroites rives de l'Euphrate pour y achever les blessés que le courant n'a pas emportés. Presque tous les convois de déportés d'Ispir, Hinis, Erzerum, Tercan, Pasin sont passés par ces gorges qui constituent un des principaux sites-abattoirs tenus par les çete de l'Organisation spéciale.

 

(p.381) On a déjà observé que dès la fin février, les conscrits combattants, originaires des vilayet d'Erzerum et de Bitlis, ont été exécutés par petits groupes. Il faut toutefois dis­tinguer le sort de ces groupes de combattants, minoritaires, de celui des soldats ser­vant dans les amele taburi, ou bataillons de travail. Concernant ces derniers, il sem­ble que leur sort ait été scellé en même temps que celui des populations civiles. C'est en effet vers le 15 mai que la décision de les liquider, dans la juridiction de la IIIe armée, a été adoptée. La méthode la plus courante est de les livrer par groupe de deux cents à trois cents hommes à des escadrons de çete, qui se chargent de les exé­cuter dans les lieux-abattoirs que nous avons déjà évoqués. C'est par exemple le cas de deux cents conscrits de Hinis massacrés à Çan, près de Kigi ou celui de qua­tre mille soldats-ouvriers originaires de Harpout, qui travaillaient sur la route entre Ho§mat et Palou, dont un déporté en fuite voit les cadavres encore peu décompo­sés, fin juin, alors qu'il fuit vers le Dersim228. Il existe aussi des cas intermédiaires, comme celui des conscrits-artisans travaillant pour l'armée ou dans des ateliers mili­taires, dont le traitement est moins systématique. Ainsi, Eghia Torossian, âgé de soixante ans, originaire de Mamahatun, est, malgré son âge, mobilisé et travaille tout d'abord à l'hôpital d'Erzincan, mais est versé dans le 35e bataillon de travail, formé de huit cents hommes, en mai 1915. Ces ouvriers sont employés dans une entrepri­se militaire située à 20 minutes du centre ville de Mamahatun. Malgré les besoins impérieux d'artisans expérimentés, même ce bataillon se trouve progressivement amputé de la majorité de ses membres, emmenés de nuit hors de la ville, par grou­pes de quinze à vingt hommes, et discrètement exécutés par des çete de l'Organisation spéciale. Deux cent trente-cinq artisans survivent néanmoins.

 

(p.382) Le télégramme-circulaire chiffré du commandant de la IIIe armée, Mahmud Kâmil, adressé depuis son quartier général de Tortum, le 10 juillet 1915, aux vali de Sivas, Trébizonde, Van, Mamuret ul-Aziz, Dyarbekir et Bitlis, est le seul document offi­ciel sur la question dont nous disposions pour l'instant. Soumise à la cour martiale durant la séance du 27 avril 1919, cette circulaire est d'une valeur inestimable, car elle confirme la détermination avec laquelle les Ittihadistes continuent à poursuivre leur projet de destruction contre les derniers Arméniens encore vivants, convertis ou « intégrés » dans des familles turques ou kurdes : « Nous apprenons que dans cer­tains villages, dont la population est envoyée vers l'intérieur, certains [éléments] de la population musulmane abritent chez eux des Arméniens. Cela étant contraire aux décisions du gouvernement, les chefs de famille qui gardent chez eux ou protègent des Arméniens doivent être mis à mort devant leurs domiciles et il est indispensable que leurs maisons soient incendiées. Cet ordre doit être transmis comme il convient et communiqué à qui de droit. Veillez à ce qu'aucun Arménien non déporté ne puisse rester et informez-nous de votre action. Les Arméniens convertis doivent également être expédiés. Si ceux qui tentent de les protéger ou maintiennent des relations amicales avec eux sont des militaires, il faut, après en avoir informé leur commandement, immédiatement rompre leurs liens avec l'armée et les traduire en justice. S'il s'agit de civils, il est nécessaire de les congédier de leur travail et de les expédier devant la cour martiale pour être jugés.

 

 

(p.386) BILAN HUMAIN

En février 1916, lorsque l'armée russe prend le contrôle de la majeure partie du vilayet d'Erzerum, il ne reste plus que quelques dizaines d'artisans ou de médecins, ainsi que deux à trois cents rescapés, majoritairement réfugiés dans les montagnes du Dersim. On compte aussi, nous l'avons dit, plus de 33 000 personnes, presque toutes originaires du sancak de Bayazid, réfugiées au Caucase, et un peu plus de 5 000 femmes et enfants survivants dans les lieux de déportation: Mosul (1 600), Urfa (300), dispersés en Syrie et Mésopotamie (2200), Alep (1000) -120 hommes constituent l'essentiel de la population mâle survivante.

 

 

(p.394-) LES MASSACRES DANS LES NAH1E D'ARDJAG ET DE TIMAR

 

(p.396-) LES MASSACRES DANS LE KAZA D'ERÇIŞ

 

LES MASSACRES DANS LE KAZA DE PERKRI (…)

 

(p.399) MASSACRES ET RÉSISTANCE DANS LE NAHIE DE VARAK

Située à une heure à l'est de Van, cette zone montagneuse, avec sur son flanc nord le monastère Saint-Grégoire et les villages de Tarman (482 âmes), Gokhbants (218 âmes), Tsorovants (100 Arméniens et 240 Kurdes) et Chouchants (559 âmes) est devenue, durant les premiers jours des massacres dans la région, le refuge de milliers de villageois des environs et du Hayots Tsor. Ce massif est d'autant plus important, qu'il communique avec le nahie d'Ardjag et la frontière persane, et contrôle l'axe Khosap/Hoçab-Baçkale, que les habitants de Van envisageaient d'em­prunter en cas de nécessité. C'est ce qui explique sans doute qu'une trentaine de gendarmes avaient assez tôt pris place dans le monastère de Varak. Le 20 avril, dans la soirée, ces gendarmes ont assassiné les deux moines, les PP. Aristakès et Vrtanès, et leurs quatre serviteurs, et ont curieusement abandonné leur position pour rejoindre la ville. C'est précisément à ce moment-là que trois mille fuyards du Hayots Tsor, de Nor Kiugh (413 âmes), de Lim (143 âmes), Zarants (240 âmes), Sévan (439 âmes), Ermants (24 âmes), Bakhézèg/Baghézig (98 âmes), Farough (210 âmes), Osguerag/Osgipag (270 âmes), défendus par soixante dix hommes, sont arrivés sur ces hauteurs. Les six mille réfugiés du mont Varak sont même par­venus à établir un lien nocturne avec la ville.

Épargné par les premiers combats, le massif a été attaqué le 8 mai, sur ordre du vali Cevdet, par des forces importantes, le « bataillon d'Erzerum », composé de trois cents cavaliers et mille miliciens et çete, soutenu par trois batteries de canons. Face à eux, les défenseurs arméniens sont répartis sur trois sites : cinquante hommes à Gokhbants, sous les ordres de Hagop Blgoyan ; deux cent cinquante au monastère de Varak, sous les ordres de Toros ; deux cent cinquante à Chouchants, sous les or­dres de Chirin Hagopian, d'Ardjag. Le premier assaut vise Chouchants qui est prise et incendiée après une faible résistance, puis Gokhbants et son monastère saint-Grégoire, qui cède : l'antique monastère de Varak et ses collections de manuscrits médiévaux sont la proie des flammes. En trois jours, les six mille personnes concen­trées ici parviennent, de nuit, à rejoindre la ville. D'après une source arménienne, Cevdet n'a pas cherché à contrecarrer l'entrée des réfugiés en ville, « afin d'affamer mieux et plus vite la population, pour vaincre l'opiniâtreté des défenseurs.

 

(p.400) C'est peu après le début des combats qu'un témoin et acteur majeur des événe­ments de Van, Rafaël de Nogales, un officier vénézuélien mis à la disposition du vali de Van, arrive par bateau au port de Van, dans la nuit du 21 au 22 avril. Après avoir assisté au massacre des Arméniens d'Adilcevaz la veille, il a pu observer, depuis le lac, la lueur grandiose qui se dégage des « villages incendiés », notamment de celui d'Ardamèd où les familles aisées de Van passent l'été et dont l'église flambe « comme une torche ». Le lendemain matin, alors qu'il entreprend une inspection des positions dans les deux parties de Van, R. de Nogales est témoin de l'arrivée de plusieurs centaines de Kurdes convoqués pour « tuer tous les Arméniens » et assiste « aux bacchanales » de la Barbarie, à la chasse aux quelques Arméniens qui n'ont pas pu passer dans l'un des quartiers entrés en résistance. Malgré son insistance, il ne peut sauver deux jeunes gens des mains des çete Kurdes qui ignorent ses ordres et exécutent les deux Arméniens316. Aux abords d'Aykestan, devant la mission amé­ricaine, il détourne les yeux devant le spectacle de chiens se disputant des cadavres; plus loin, il voit « la populace musulmane qui recherche avec zèle des trésors » dans les maisons arméniennes restées hors de la zone des combats et le soin avec lequel les autorités font incinérer les corps des victimes arméniennes pour dissimuler les « traces de leurs crimes »

(p.401) Rafaël de Nogales /officier vénézuélien/ est bien conscient que « la seule offense politique (...) de ces cen­taines de femmes et d'enfants innocents consiste dans le fait qu'ils sont chrétiens ». Il n'en accepte pas moins la mission que lui confie Cevdet : prendre « la direction du siège » et coordonner les batteries de canons qu'il positionne dans la citadelle321.

(…) Selon le propre témoignage de l'officier vénézuélien, Cevdet est excédé par cette « héroïque résistance de Van » — l'expression est de Nogales —, malgré les violents assauts menés par les forces régulières ou les çete et le « déluge de feu » qui s'abat (p.402) sur la ville. Après cinq jours de combats et des pertes humaines non négligeables, le commandant des opérations observe une démoralisation des troupes de volontaires kurdes et turcs, dont les premiers « s'évaporent par centaines lorsque le siège se pro­longe ». Parmi les mesures prises par Cevdet, Nogales note que le vali a donné l'ordre de bombarder la mission américaine, même s'il lui a affirmé qu'il s'agissait d'une erreur : la suite montrera qu'il était déterminé à liquider les « giavur améri­cains ». Cevdet a aussi exigé le bombardement de la cathédrale des Saints Pierre-et-Paul, « monument d'une valeur historique incontestable » de la vieille ville.

 

(p.407) Au total, lorsque le kaza de Chadakh passe sous le contrôle des forces russes, tous les villages de l'est et de l'ouest sont détruits et leurs populations entassées à Tagh, tandis que les villageois du sud sont regroupés à Gaghbi, Gadjet et Armchad, ou ont fui vers Moks ou Sindguin373. Signe assez révélateur de l'influence des fonctionnai­res ou chefs tribaux locaux, les quarante-cinq villages du kaza de Moks et ses 4459 Arméniens n'ont jamais été inquiétés, grâce à la protection d'un chef kurde, Murtula beg, qui a refusé d'appliquer les ordres venus de Van.

 

 

BILAN DES ÉVÉNEMENTS D'AVRIL-MAI 1915

 

(p.408) Le bilan général dressé par l'armée russe, lorsqu'elle prend le contrôle du vilayet de Van, fait état de 55 000 cadavres découverts et incinérés par ses soins en mai 1915, soit un peu plus de 50 % de la population arménienne du vilayet. Mais au-delà des pertes humaines, il faut aussi noter que les villages arméniens du vilayet ont systématiquement été pillés et incendiés, laissant la population rescapée, concen­trée à Van, au Chadakh et dans le Moks, dans une situation précaire. On peut en fait parler d'une région quasiment dépeuplée, puisque les habitants musulmans ont fui la région dans les bagages de l'armée turque.

 

 

RETRAITE TURQUE ET AVANCE RUSSE

 

(…) D'après Sébouh, les troupes turques ont systématiquement massacré tous les villa­geois arméniens qu'elles ont rencontrés sur leur route.

Après bien des détours, dont l'objectif est de s'éloigner toujours plus des forces rus­ses vers le sud-ouest, les troupes turques franchissent le Tigre le 7 juin et parvien­nent le 9 à Khisgir/Hisgir en même temps que le colonel Isak et le « fameux tribun » (p.409) Ömer Naci, membre éminent de l'Organisation spéciale, qui rentrait probable­ment de Perse pour participer aux opérations prévues dans le vilayet de Bitlis. À l'approche de Siirt, dans le kaza de Şirvan, le Corps expédionnaire exécute une vingtaine de Nestoriens arménophones à Gundeş/Goundé Déghan. Ces violen­ces annoncent les crimes qui sont commis au cours des semaines suivantes dans tout le vilayet de Bitlis.

18:16 Écrit par Justitia & Veritas dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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