26/05/2017

génocide arménien = génocide chrétien

LA DEUXIEME PHASE DU GENOCIDE : automne 1915-décembre 1916

 

(p.775) Durant tout le processus qui aboutit à l'extermination des Arméniens otto­mans, les possibilités d'échapper au sort commun furent extrêmement rares, voire inexistantes. On sait certes que quelques Arméniens échappèrent à la mort grâces à des diplomates représentants de la Bulgarie, alors alliée de L'Empire ottoman, ou encore que certains notables déportés le 24 avril 1915 furent sauvés grâce à diverses interventions diplomatiques ou politiques. Mais le lot commun des plusieurs centaines de milliers de déportés qui échouent en Syrie ou en Mésopota­mie est d'aller encombrer les dizaines de camps de concentration sommaires gérés par la sous-direction des déportés, créée à Alep, à l'automne 1915.

 

 

POPULATIONS DEPLACEES ET PRINCIPAUX AXES DE DEPORTATION

 

(p.779) Dans une note tardive, du 4 février 1917, l'ambassadeur autrichien à Cons-tantinople rapporte les confidences d'un inspecteur de l'armée ottomane, Namik bey, qui a accompli une tournée dans le uilayet de Sivas « lors des der­nières expulsions et massacres des Arméniens », Dans son rapport, « qui a été déposé tout bonnement dans les archives du bureau de l'inspection » — autrement dit enterré —, Namik bey écrit : « 700 000 Arméniens traversèrent Ak-Kyschla [=Ki§la], partant en exil pour le sandjak de Zor dans un état on ne peut plus lamen­table; des bandes, avec le kaïmakam d'Azizié en tête, les dévalisaient littéralement à leur passage. Pas une maison turque dans le vilayet de Sivas qui n'ait des filles mineures arméniennes enlevées à leurs parents et des biens qui appartenaient aux Arméniens ». Ce témoignage concernant bien sûr les déportés des régions nord et nord-est de l'Asie Mineure, dont les convois ont convergé vers Akkisja, située à envi­ron 80 km au sud-est de Sivas, donne un ordre de grandeur des mouvements de déportation, mais ne peut en aucun cas être pris comme base d'évaluation du nom­bre de déportés qui parviennent effectivement en Syrie ou en Mésopotamie. Le rôle des sites-abattoirs, comme celui de Finncilar, proche de Malatia, dont nous avons examiné les activités, les massacres commis en cours de route par des escadrons de l'O.S. ou de simples villageois, ainsi que les conditions de transport, qui ont engen­dré de nombreuses victimes, rendent toute comptabilité précise impossible. L'exa­men du contexte local mené dans la quatrième partie de cette étude permet toute­fois d'évaluer la proportion de déportés arrivés « sur leurs lieux de relégation ».

Dès quelque sept cent quarante mille Arméniens des vilayet de Trébizonde, Angora, Sivas, Mamuret ul-Aziz et Erzerum, il faut noter qu'environ quarante mille sont par­venus à fuir et à passer la frontière russe. On connaît d'autre part le sort réservé aux dizaines de milliers d'hommes mobilisés, pour la plupart progressivement extermi­nés, ainsi que les massacres systématiques qui ont visé les mâles de plus de dix ou douze ans. Nous savons enfin que dans bien des régions les déportés ont été entiè­rement ou partiellement exterminés dans des sites-abattoirs parfois proches de leur point de départ : on peut par exemple évoquer le cas d'Arméniens de Trébizonde, noyés au large des côtes de la mer Noire, de ceux de Yozgat, égorgés à Bogazlian, ou de ceux de la région d'Erzincan massacrés dans les gorges de Kemah. Compte tenu de la distance que ces personnes ont eue à parcourir à pied et du harcèlement dont elles ont été l'objet en chemin, on peut évaluer à 20 % (environ 130000 âmes, pour l'essentiel des femmes et des enfants), la proportion de celles qui sont parve­nues dans les déserts de Syrie, via Urfa ou Birecik. Dans un rapport daté du 16 octo­bre 1915, intitulé « Armenian Exodus from Harpoot », le consul américain Jesse B. Jackson décrit avec précision, jour après jour, le périple d'un convoi de déportés de trois mille personnes mises en route le 1er juin 1915 depuis Harpout et qui, au quin­zième jour de leur calvaire, ont été intégrées à une caravane beaucoup plus importante (p.780) de dix-huit mille âmes — ne comprenant que trois cents hommes — venant de Sivas, Agn et Tokat. Au soixante-cinquième jour de route, après avoir été systéma­tiquement harcelés par des çete de l'Organisation spéciale, les déportés arrivent à Ras ul-Ayn où on met dans le train pour Alep les derniers survivants. Parvenue dans la métropole syrienne au soixante-dixième jour, la caravane ne comprend plus que trente-cinq femmes et enfants du convoi de Harpout et cent cinquante femmes et enfants du groupe principal, soit moins d'un pour cent. Mais sans doute s'agit-il là d'un cas extrême qu'il faut se garder de généraliser à tous les convois de cet axe. Les proportions de survivants sont parfois un peu plus élevées : d'un convoi de qua­tre cents personnes venant d'Argana Maden, trente-deux arrivent à Alep et trois d'un groupe de deux cent quarante expédiées de Çeme§kadzag, dans le Dersim. Le deuxième axe de déportation concerne environ quatre cent vingt-cinq mille Arméniens des vilayet de Dyarbekir, Bitlis et du sud de celui de Van, dont une partie a été expédiée en Syrie, à Ras ul-Ayn, par Dyarbekir et Mardin, tandis que l'autre a été massacrée localement ou est parvenue à fuir. L'évaluation du nombre des déportés est ici plus aisée. On sait ainsi que de la région de Van, moins de vingt mille personnes ont été déplacées et que moins de 50 % sont arrivées à destination, tan­dis que quelque cinquante-cinq mille villageois des environs de Van ont été exter­minés dès le mois d'avril 1915 et une partie des autres parvenus en Russie ou massacrés en cours de route. Dans le vilayet de Bitlis, nous avons constaté que quelques milliers d'Arméniens, surtout originaires du Sassoun, ont échappé à la déportation ou aux massacres opérés par l'armée et des tribus kurdes locales dans la plaine de Mouch et dans la région de Siirt. Soixante mille personnes tout au plus y ont été expédiées vers le sud et moins de la moitié est parvenue en Méso­potamie. En fait cet axe a essentiellement été emprunté par les Arméniens de Dyar­bekir, dont le nombre de déportés s'est même, nous l'avons dit, révélé substantielle­ment supérieur aux statistiques du Patriarcat arménien, qui ne comptabilisaient que cent six mille Arméniens, alors que les chiffres officiels de l'administration ottomane évaluent à cent vingt mille le nombre de déportés arméniens pour ce vilayet. On en arrive ainsi à un total de cent cinquante mille personnes déportées qui arrivèrent aux portes de la Syrie ou de la Mésopotamie.

(p.781) Autrement dit, ce sont environ huit cent quatre-vingt mille Arméniens qui se retrou­vent dès le début de l'été pour les uns et à l'automne 1915 pour les autres, « réins­tallés » en Syrie. Ce qui correspond à plus 40 % des Arméniens vivant à la veille de la Première Guerre mondiale dans l'Empire ottoman. Sur les un million cent mille restants, environ trois cent mille n'ont pas été déportés ou sont parvenus à fuir. Ce qui signifie qu'à l'automne 1915, durant la première phase du génocide, près de huit cent mille Arméniens, en grande majorité originaires des provinces orientales, ont déjà été exterminés ou sont, pour quelques milliers de femmes et d'enfants, détenus dans des familles.des harems ou des tribus.

 

(p.781) En fait les premiers arrivés sont les cadavres charriés par le Tigre ou l'Euphrate, en fonction des régions visées. Dès le 10 juin 1915, le consul allemand de Mosul, Holstein, télégraphie à son ambassadeur: « 614 Arméniens (hommes, femmes, enfants) expulsés de Dyarbekir et acheminés sur Mosul ont tous été abattus pendant le voyage en radeau [sur le Tigre]. Les kelek sont arrivés vides, hier. Depuis quelques jours, le fleuve charrie des cadavres et des membres humains. D'autres convois de "colons" arméniens sont actuellement en route, et c'est probablement le même sort qui les attend ». Sur l'Euphrate, la situation est pire encore, ainsi qu'en témoigne le consul allemand d'Alep, Rôssler: « La présence de cadavres dans l'Euphrate, déjà signalée, et qui a été constatée à Rumkale, Birecik et Jerablus, a duré vingt-cinq jours, ainsi que cela m'a été précisé le 17 juillet. Les cadavres étaient tous attachés de la même manière, deux par deux et dos à dos. Cette disposition systématique (p.782) montre qu'il ne s'agit pas de tueries occasionnelles, mais d'un plan général d'exter­mination conçu par les autorités [...] Les cadavres sont réapparus, après une inter­ruption de plusieurs jours, de plus en plus nombreux. Cette fois il s'agit essentielle­ment de femmes et d'enfants ». Si l'Euphrate permet de se débarrasser ainsi à bon compte des cadavres encombrant les provinces du nord, ils n'en gênent pas moins les autorités locales de Syrie et de Mésopotamie, Confirmant les informations du diplomate allemand, certains documents authentifiés, cités lors du procès des Jeunes-Turcs, montrent que cette méthode n'était pas du goût de Cemal pacha, le commandant de la IV armée, à l'autorité duquel toute la région était soumise. Dans un télégramme du 14 juillet 1915 adressé au vali de Dyarbekir, Reşid, le minis­tre de la Marine se plaint de la présence de cadavres flottant sur l'Euphrate. Sur quoi, le préfet lui télégraphie, deux jours après: « L'Euphrate a très peu de rapport avec notre vilayet. Les cadavres charriés proviennent probablement du côté des vilayet d'Erzerum et de Harpout. Ceux qui tombent morts ici sont ou jetés dans les profondes cavernes abandonnées ou, comme cela se fait souvent, brûlés. Il y a rare­ment lieu de les enterrer ».

Vers la fin du mois de juillet, des convois de déportés en provenance des régions du nord arrivent à destination. Le Dr Rössler signale, le 27 juillet : « Récemment, des Arméniens de Harpout, Erzerum et Bitlis sont passés par Ras ul-Ayn (l'actuel termi­nus de la ligne du Bagdad[bahn]). À propos des Arméniens de Harpout, on rap­porte que, dans un village situé à quelques heures au sud de la ville, les hommes ont été séparés des femmes. Ils ont été massacrés et on les a couchés de part et d'autre du chemin par lequel les femmes sont ensuite arrivées ». Le 30 juillet, le même Rôssler évalue du reste à 10 000 le nombre de déportés arrivés à Alep et à 15 000 ceux parvenus à Der Zor. Dans un rapport du 24 juillet, M. Guys, ancien consul de France en retraite, rapporte : « le passage par la ville même d'Alep, depuis le mois de mai dernier, de milliers de personnes, toutes arméniennes grégoriennes » II note aussi qu'« Après un séjour de deux ou trois jours dans les locaux réservés pour eux, ces malheureux, dont la plupart sont des garçons, des filles, des femmes et des vieillards (les jeunes ayant reçu d'autres destinations soi-disant pour accomplir leur service militaire) reçoivent l'ordre de partir pour Idlib, Marra, Rakka, Der Zor, Ras ul-Ayn ou le désert de la Mésopotamie, lieux qui sont destinés, d'après la croyance générale, à devenir leur tombeau...». À la fin du mois de mai 1915, on voit égale­ment se former au nord d'Alep, à Bab, le premier camp improvisé de déportés ciliciens, originaires de Zeytoun, Dörtyol et Hassan Beyli. Mais le gros des convois arrive au cours des mois de juillet et d'août: « des milliers de veuves, sans un seul homme adulte, passèrent à Bab, arrivant des régions d'Arménie par la route de Mounboudj, dans un état misérable et à moitié nu. Elles devaient aller à Alep. Nous avons appris de la bouche de nombre des premiers arrivants qu'ils étaient origi­naires de Kirg, dans le vilayet de Van. Ceux-ci, ainsi que les dix à vingt groupes qui passèrent après eux, étaient dans des convois composés de cinq cents à trois mille personnes, dont de malheureux enfants dans un état de misère indescriptible ». À la date du 31 août, J. B. Jackson, le consul américain d'Alep, évalue très préci­sément à trente-deux mille sept cent cinquante et un le nombre de déportés arrivés à Alep par le seul chemin de fer, dont vingt-trois mille six cent soixante-quinze adul­tes et neuf mille soixante-seize enfants.

 

 

LE RESEAU DES CAMPS DE TRANSIT OU DE CONCENTRATION SITUÉS AU NORD D'ALEP

 

(p.783) Avant de parvenir à Alep, en fonction de l'axe emprunté, les convois passent par des camps de transit. Ainsi, les déportés de l'Ouest anatolien ou de Thrace qui arri­vent par le Troisième axe, à la fin de l'été et au cours de l'automne 1915, après un séjour dans les camps de Konya et de Bozanti, sont dirigés vers Osmaniye, situé sur les contreforts de l'Amanus, à l'extrémité est de la plaine cilicienne. Un camp de transit a été installé près de la gare ferroviaire de Mamura, au lieu-dit Kanhgeçit : il accueille en moyenne, au cours des mois d'août, septembre et octobre 1915, plu­sieurs dizaines de milliers de déportés, installés sous des tentes de fortune sur « un terrain vaste et fangeux s'étendant devant la gare de Mamura. Chaque jour, il mou­rait six à sept cents personnes. [...] Les malheureux sans toit, sans vêtement, sans pain tombaient comme des feuilles mortes. [...] Les corps sans sépulture des morts s'amoncelaient. Le champ en était couvert. Sous beaucoup de tentes, des familles entières mouraient de faim et de froid ». Ce camp improvisé est régulièrement vidé de sa population, entre juillet et décembre 1915, sur ordre de la sous-direction des déportés, qui pousse ainsi les survivants vers Islahiye, sur le versant est de l'Ama­nus. Le directeur des Déportés en personne (Seukiyat mùduriï) vient superviser l'o­pération : avec « de nombreux policiers et des centaines de miliciens, il fit entourer cette lamentable foule de quasi moribond et, sous la menace du fouet et de la trique, leur ordonna de se mettre en route vers Islahiye ». D'après Y. Odian, qui est passé par le camp début novembre, dès quarante mille déportés expédiés à Islahiye, la moitié est parvenue à destination, sur l'autre versant des chaînes de l'Amanus. Mais d'après le témoignage de missionnaires suisses, Paula Schafer et Béatrice Rohner, qui ont travaillé plusieurs semaines à ravitailler en pain et à soigner les déportés de Mamura, le camp est de nouveau constitué de « plusieurs milliers de ten­tes » entre la mi-novembre et mi-décembre. Environ quarante mille déportés sem­blent y avoir trouvé leur dernière demeure.au cours de l'automne 1915. La route empruntée par les déportés pour rallier Islahiye et accéder à la plaine syrienne exige de franchir les chaînes de l'Amanus: d'après les missionnaires suis­ses, elle est jonchée de cadavres en décomposition. Les rescapés empruntent la route des crêtes, par Hasanbeyli, puis redescendent dans la plaine où le Bagdad-bahn reprend sa course. Islahiye était le premier camp de concentration situé dans le vllayet d'Alep. Il « est, rapporte une missionnaire allemande, la chose la plus triste que j'aie jamais vue. À l'entrée du camp se trouve un tas de cadavres non enterrés [...] dans le voisinage immédiat des tentes de ceux atteints d'une dysenterie virulente. La saleté dans le camp et autour de ces tentes était quelque chose d'indescriptible. Le comité d'enterrement ensevelit 580 corps en un seul jour ». Le P. Krikoris Bala-kian, qui séjourne plusieurs mois dans la région et visite le camp au cours de l'au­tomne 1915, rapporte que la sous-direction des déportés, prétextant le manque de miliciens et de moyens de transport, laissait volontairement s'entasser les convois successifs qui y parvenaient, rendant tout ravitaillement impossible et favorisant la propagation des épidémies: « Les gens arrivaient par milliers à Islahiye, quelques centaines en repartaient. [...] Il y eut des jours où, sous les dizaines de milliers de ten­tes, les gens mouraient non par dizaines mais par centaines. Il ne se trouvait plus d'hommes valides pour ramasser les cadavres et les ensevelir. [...] Les toutes prémières (p.784)  victimes furent de pauvres petits enfants. [...] On eût dit que nous traversions un champ de bataille : toute la plaine devant Islahiye était bosselée de tertres plus ou moins importants. C'étaient des tombes d'Arméniens enfouis par cinquante ou cent à la fois. [...] Hélas, certains étaient hauts comme des collines ». On peut évaluer à soixante mille le nombre de déportés qui y sont morts, victimes de la famine et du typhus, durant les dix mois de fonctionnement du camp d'islahiye, d'août 1915 au printemps 1916.

Les camps de Rajo, Katma et Azaz, situés à une vingtaine de km au sud d'islahiye, sur la route d'Alep, ont eu une activité assez brève, mais meurtrière, au cours de l'automne 1915. Dans un télégramme du 18 octobre 1915, le consul intérimaire d'Alep, Hoffmann, apprend à son ambassadeur que le directeur des affaires poli­tiques du vilayet [d'Alep] évalue à quarante mille le nombre des déportés concentrés dans les camps de Rajo et de Katma, et que d'autres convois « venant de l'ouest, du centre et du nord de l'Anatolie sont en route. Trois cent mille personnes doivent poursuivre vers le sud ». Le camp de Rajo est situé à environ un km de la gare du chemin de fer. En cette période de l'année, c'est un vaste marécage couvert de ten­tes. Selon le témoignage d'un déporté originaire de Bandirma : « Sous les tentes s'empilaient les cadavres. Ceux qui n'avaient pas de tentes s'étaient installés sous le pont de la station pour se protéger un peu du froid. Un torrent formé par les pluies s'abattit brusquement sur cet endroit et les emporta : tous moururent noyés. Il y avait de tous côtés des cadavres. Fort peu en réchappèrent ». Le camp voisin de Katma, également situé près de la voie de chemin de fer, donne un spectacle similaire. Vahram Dadian, qui y arrive le 6 septembre, note qu'alors pour dix déportés qui repartent vers le sud « mille arrivent ». Le manque de nourri­ture et l'absence totale d'hygiène qui règne dans cette ville de tente, favorisent natu­rellement le développement des maladies et provoquent des pertes humaines consi­dérables. Notre témoin note, à la vue de ce spectacle, qu'à moins de pouvoir quitter au plus vite ce camp, il est condamné à subir le sort commun, à mourir à brève échéance de faim ou d'épidémie. Le 9 septembre, le catholicos Sahag Khabayan visite le camp de Katma, mais avoue que toutes ses démarches auprès des autorités d'Alep, pour améliorer le sort des déportés, sont restées vaines. Les témoignages de déportés donnent l'impression que la direction du Sevkiyat a pour stratégie de laisser pourrir sur place les déportés, afin de créer les conditions propices au développement d'épidémies. On observe, en effet, qu'aucun convoi ne quitte rapidement la place, mais qu'au contraire le Sevkiyat choisit d'expédier plus au sud ceux qui ont été suffisamment affaiblis par un séjour prolongé. Deux mois plus tard, le 8 novembre, le Dr Rôssler signale au chancelier Bethmann Hollweg que « le camp de concentration de Katma offre un spectacle indescriptible ». En quelques semaines, le nombre des déportés y a effectivement enflé, atteignant briè­vement le nombre maximum de deux cent mille internés, qui sont finalement « transférés, en quelques jours, à une heure de route, à Azaz. L'accumulation des cadavres et l'état général des lieux ont sans doute convaincu la direction du Sevkiyat de déplacer le camp à Azaz, pour y recommencer l'opération sur un site vierge. Le camp de concentration d'Azaz perdura un peu plus longtemps, jusqu'au prin­temps de 1916, mais avec un nombre réduit de déportés. Lorsque le camp est mis en place, un rescapé note qu'il ignore « avec précision » combien de tentes y sont (p.785) dressées, mais qu'on les évalue alors à quinze ou vingt mille, « chiffre que je ne trouve pas exagéré, car je peux affirmer qu'à vue d'homme il était impossible d'observer d'une extrémité à l'autre cet immense camp de tentes », dans lequel la dysenterie était généralisée, la misère « intégrale », les morts « innombrables ». Un rescapé rapporte : « La nuit venue, [la population] était soumise aux attaques des pillards. [...] Le sol des tentes abattues, faites de bric et de broc, était jonché de morts et de gens mourants. Beaucoup croupissaient dans les excréments, tenaillés par la faim. De toute part, l'odeur de la mort régnait. Certains utilisaient les morts en guise de coussin ; d'autres étendaient leurs morts sur eux en guise de couverture pour se protéger un peu du froid. (...) Les fossoyeurs ne parvenaient même plus à enlever les morts. [...] Chaque jour un convoi était expédié de force ». D'après Aram Ando-nian, soixante mille déportés ont péri dans ces deux camps de la famine et du typhus, au cours de l'automne 1915. Eyub Sabri, l'un des patrons de la sous-direc­tion des déportés, semble avoir personnellement supervisé le départ des convois dans ces camps. Un témoin décrit ainsi l'une de ses interventions : « Je n'avais jamais vu nulle part les pratiques employées par Eyub bey dans les quelques convois qu'il mena. Monté sur un cheval et entouré de ses complices, il attaquait les tentes, faisant piétiner à son cheval les malades restés allongés.!...] Eyub bey ne se satisfaisant pas de si peu ou, plus exactement, survolté par ce spectacle, dégainait de temps en temps son revolver et le vidait sur la foule des déportés ».

18:15 Écrit par Justitia & Veritas dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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