26/05/2017

génocide arménien = génocide chrétien toujours nié par la Turquie islamiste

MASSACRES ET DÉPORTATIONS DANS LE SANCAK DE MARDIN

 

(p.454) Au cœur du pays Syriaque, Mardin abrite, en 1914, 12609 Jacobites et 7 692 Arméniens, très majoritairement catholiques, mais tous arabophones. Dans cette région éloignée du front, la conscription a été assez laborieuse et la recherche des insoumis a parfois entraîné des violences somme toute classiques. Mais le premier signe inquiétant pour la population chrétienne ne se produit qu'à la fin du mois de février 1915, lorsque les fonctionnaires civils non-musulmans sont tous licenciés. En contrepoint, sans doute pour donner une impression de norma­lité et rassurer les chrétiens, le sultan accorde à M9r Ignace Maloyan, archevêque des Arméniens catholiques, une haute distinction ottomane : le 20 avril, une cérémonie de remise de décoration est organisée687. Le 22 avril 1915, les premières rumeurs concernant des réunions secrètes, organisées en milieu musulman, dans Dyarbekir et les villages, commencent d'ailleurs à circuler. La perquisition opérée le 30 du même mois à l'évêché arménien ne fait que confirmer les craintes de violences anti­chrétiennes de Mgr I. Maloyan. Son testament, rédigé le 1er mai, indique que le pré­lat catholique n'est pas dupe des honneurs qui lui sont faits par les autorités et qu'il s'attend au pire.

(…) Durant tout le mois de mai, l'essentiel de l'activité des autorités locales consiste à perquisitionner les maisons chrétiennes, à la recherche d'armes qui n'existent apparemment (p.455) pas dans cet environnement catholique et syriaque légaliste, à arrêter des notables de tous les groupes et à les torturer pour qu'ils avouent la localisation des caches supposées. Un fait, rarissime, concernant des armes que des « miliciens » ten­tent de dissimuler à proximité de l'église syrienne catholique, dans la nuit du 26 au 27 mai, permet de mettre en évidence les méthodes employées par les autorités pour légitimer les violences à venir contre les chrétiens. Dans ce cas précis, la super­cherie est révélée, car les çete sont surpris en train de creuser la tranchée censée accueillir des armes, mais cet échec est vite compensé par la « découverte » d'une cache sur le terrain d'un Kurde appelé Mohammed Farah, grâce aux aveux extor­qués d'un Arménien, Habib Youné. La police s'empresse de photographier ce matériel et d'expédier les épreuves au ministère de l'Intérieur, en indiquant qu'il s'a­git d'armes découvertes chez des Arméniens de Mardin. Tous les moyens sem­blent bons pour impliquer plus spécialement le prélat arménien catholique, Ignace Maloyan, dans un supposé complot contre la sécurité de l'État, y compris un faux document attestant du transport de « vingt-cinq fusils et cinq bombes à l'évêché arménien catholique de Mardin ». (…)

Outre le dossier des « armes arméniennes », les autorités ont monté deux autres affaires qui méritent un examen attentif, tant elles synthétisent l'amalgame psycho­logique créé de toute pièce par le régime jeune-turc, alliant préjugés d'origine reli­gieuse et ignorance, pour manipuler plus aisément une population pour le moins frustre. Les membres locaux d'une « Fraternité de Saint-François », dont on décou­vre la liste, en arabe, dans l'église perquisitionnée des capucins, se transforment en militants d'une « Association française », autrement dit en complices de la France. Une association du « précieux sang », évidemment dédiée au sacrifice du Christ, n'aurait eu d'autre but que de verser le « sang des musulmans ». La mécon­naissance de « l'autre » semble tellement évidente, dans la société du temps, qu'on ne peut toutefois pas exclure qu'en dehors de quelques Jeunes-Turcs « éclairés », les dignitaires locaux aient été, de bonne foi, convaincus de la véracité des accusations portées contre « les chrétiens ».

Ce n'est pas sans mal que les Syriens jacobites, dont quatre-vingt-cinq notables avaient également été arrêtés, parviennent à convaincre les autorités de leur loya­lisme et de leur profonde aversion pour le catholicisme et pour la France, parvenant ainsi à échapper au sort réservé aux autres chrétiens de Mardin. D'après des témoins « catholiques », certains de ces Jacobites auraient été jusqu'à signer un document commun, avec les notables musulmans, attestant de la « culpabilité » des Arméniens. Si ces accusations sont vraisemblables, elles révèlent surtout une certaine (p.456) habileté des autorités à exploiter les clivages anciens entre les différentes confessions chrétiennes et confirment le chantage auquel elles s'adonnent, ne lais­sant en définitive à leurs victimes d'autre choix que de se désolidariser des autres groupes.

 

(p.458) Il faut enfin observer que les çete et autres tribus kurdes attachées à Mardin ont activement participé à la liquidation de convois de déportés venus du nord. Le P. Hyacinte Simon en dresse une chronologie édifiante : les 1er et 5 juillet deux cara­vanes de femmes, de deux mille et trois mille personnes, arrivent à Mardin, après trente-cinq jours de marche. Elles sont parquées quelques heures dans la cour de l'église arménienne catholique, puis envoyées à la mort sur la route du sud; le 20 juin, douze mille femmes et enfants sont massacrés entre Dyarbekir et Mardin ; les 7, 8 et 9 juillet, des convois de femmes, en provenance de Dyarbekir et Harpout, sont liquidés peu après Mardin, sous la supervision directe de Memduh bey ; le 10 septembre, huit mille femmes et enfants de Harpout et d'Erzerum, sont exterminés entre Dyarbekir et Mardin ; deux mille autres du même convoi sont massacrés le 14 septembre dans les faubourgs de Nisibin.

 

MIDYAT ET LA « RÉVOLTE » JACOBITE DU TUR ABDIN

(p.459) Midyat, le chef-lieu du kaza, est un bourg d'environ sept mille habitants, majoritaire­ment jacobites, dont mille quatre cent cinquante-deux Arméniens catholiques et quelques protestants. Le kaimakam, §ukri bey, nommé le 28 février 1915 — il reste en poste jusqu'au 10 juillet 1917 —, se montre bienveillant jusqu'au début de juin. Le 21 du même mois, il donne l'ordre de perquisitionner les maisons chrétien­nes et fait arrêter une centaine d'hommes, notamment le Dr Naaman Karagulian (un protestant), qui sont exécutés hors de la ville, dans le lieudit Puits de Sayta. La nouvelle connue, Midyat organise une résistance qui se prolonge jusqu'à la fin de l'automne sans que les bataillons d'irréguliers kurdes, venus parfois de très loin, ne parviennent à prendre le contrôle de la ville. Les habitants d'autres localités du koza, comme les deux mille jacobites et syriens catholiques de Kirbiiran dont six cents parviennent à fuir, ainsi que les Chaldéens de Kirjaus, Bâti, Killet, Hisn Kayfa, sont massacrés ou prennent la fuite vers le massif du Tur Abdin, en juin 1915727. Il faut replacer les événements survenus à Aynwarda, village jacobite situé à l'est de Midyat, et à Azakh, dans le contexte des massacres opérés par les autorités dans le sancak de Mardin, pour saisir les raisons de la vigoureuse résistance organisée par (p.460) les Syriens jacobites du Tur Abdin à partir de juillet 1915. Présentées officiellement comme la « révolte de Midyat », ces résistances indiquent que les irréguliers kurdes et l'armée régulière ne sont pas parvenues à leurs fins, c'est-à-dire à exterminer ces populations rurales qui ont rapidement acquis la certitude qu'elles allaient à leur tour être éliminées. En octobre, des contingents des IIIe, IVe et VIe armées ont été dépêchés sur place pour en finir avec ces « rebelles » et même le corps expédition­naire turco-allemand, commandé conjointement par Ômer Naci, membre du Comité central ittihadiste et cadre de la Teşkilât-i Mahsusa, et Scheubner Richter, l'ancien vice-consul allemand d'Erzerum, est détourné de son objectif initial, Tabriz, pour prêter son concours aux forces qui attaquent le réduit jacobite, dont les mem­bres auraient « cruellement massacré la population musulmane de la région ». Cette accusation, également utilisée au nord pour légitimer la violence d'État, n'est évidemment corroborée par aucune autre source. Naci ne précise d'ailleurs pas de quels villages ces victimes musulmanes sont originaires. Dans un rapport rédigé ulté­rieurement pour le chancelier allemand, Max von Scheubner Richter, qui ignore évi­demment qu'Orner Naci a transmis des accusations aussi grossières à Istanbul, observe que les « prétendus "révoltés" qu'on lui présente comme "arméniens" s'étaient retranchés parce qu'ils craignaient un massacre ». Omer Naci, que l'officier alle­mand qualifie de modéré au sein du Comité central ittihadiste, a néanmoins fait croire à Scheubner que les défenseurs d'Azakh sont des « rebelles arméniens », pour l'encourager à participer, avec son contingent allemand, à leur liquidation730. Il comprend toutefois que la manœuvre, qu'il attribue à Halil [Kut], ne vise qu'à lui faire jouer « un rôle compromettant dans l'affaire arménienne ». Cet épisode de la collaboration militaire germano-turque illustre les méthodes de désinformation utilisées par les cadres jeunes-turcs pour impliquer les Allemands dans les violences; il montre combien les officiers allemands peinent à saisir la complexité de la situa­tion: en l'occurrence, Scheubner comprend qu'on a voulu le manipuler, mais conti­nue à ignorer que les « rebelles » ne sont pas arméniens, mais jacobites ; il confirme aussi que la propagande jeune-turque autour de l'« ennemi intérieur » se concen­tre exclusivement sur « les rebelles arméniens », l'emploi du qualificatif arménien légitimant en quelque sorte l'opération militaire prévue contre les Jacobites du Tur Abdin. L'accusation de massacres de musulmans portée par un « modéré » comme Ômer Naci vise aussi, très certainement, à apporter rétroactivement une justifica­tion aux crimes commis antérieurement dans l'ensemble du vilayet de Dyarbekir. Le détournement du corps expéditionnaire germano-turc est en outre révélateur des priorités de l'état-major turc, qui se préoccupe plus de « ses » chrétiens, en posture bien peu offensive, que de ses objectifs militaires: retardé par ces opérations, le Corps expéditionnaire Naci-Scheubner doit renoncer, à l'approche de l'hiver, à lan­cer son offensive sur Tabriz.

 

(p.461) (…)  NUSAYBIN/NISIBIN

Dans ce kaza méridional de Mésopotamie, la présence arménienne se réduit à qua­tre-vingt-dix âmes, toutes établies dans le chef-lieu, Nisibin, où vivent surtout des Jacobites, des Chaldéens, des Kurdes et environ six cents juifs. Le kaïmaJcam, Nâzim, en poste du 2 mars au 17 septembre 1915, organise le 16 août la rafle des notables chrétiens, y compris l'évêque jacobite, qui sont exécutés le jour même à quelque distance du bourg. Femmes et enfants sont exterminés au cours des jours suivants et jetés dans soixante-cinq puits, qui accueillent aussi des milliers de cada­vres de déportés arrivés du nord.

 

 

QUESTIONS AUTOUR DES MASSACRES DU VILAYET DE DYARBEKIR

(p.462) Dans cette région majoritairement kurde, les changements répétés de préfets et sous-préfets, au cours des mois de mai et juin 1915, montrent que les autorités cen­trales et leur représentant sur place, le Dr Re§id, ont éprouvé des difficultés à faire adhérer les administrations locales à leur politique d'extermination des populations arméniennes ou chrétiennes. Il a fallu que la famille kurdo-çerkez de Ziya kalp, notamment Pirincizâde Feyzi, s'investisse pleinement pour obtenir la colla­boration des chefs tribaux kurdes au projet. Mais en définitive, il apparaît que l'ac­tion menée par le Dr Resjd dans son vilayet a été l'une des plus efficaces. Dans sa déposition lue devant la cour martiale d'Istanbul, en avril 1919, le général Vehib pacha observe : « Les crimes commis dans la province de Dyarbekir ont dépassé par la tragédie et leur importance, leur nombre et leur nature, tous les crimes que je viens d'énumérer. Ainsi que nous l'avons appris, même les Syriens, les Chaldéens et les Grecs en ont été les victimes, et des familles comme les Chazzazbani qui, depuis des siècles, sont connus pour leur loyalisme et les services rendus à l'État, ont été tués, eux et leurs enfants et leurs biens pillés ». Ainsi que le souligne Hans-Lukas Kieser, le Dr Reşid, ne constitue pas pour autant une exception au sein de l'éli­te jeune-turque du temps, mais est au contraire bien représentatif de celle-ci, contrai­rement à l'avis des cercles académiques turcs actuels. La violence extrême qu'il a mise en œuvre pour exterminer les non-Turcs de son vilayet était, à ses yeux, légi­timée par les intérêts supérieurs de son parti et de la « nation turque ».

 

(p.463)  (…) en ménageant les chrétiens non-arméniens de Mardin rappelons que leurs élites avaient déjà été exterminées avec les Arméniens —, Talât n'a-t-il pas voulu dissimuler les objectifs de son parti con­tre les Syriaques et maquiller ses ordres en dérapages locaux ?

L'idéologie turquiste des Ittihadistes, leur volonté d'exclusion, d'élimination de tous les groupes non turcs, nous incline à penser que le Comité central jeune-turc a décidé d'éradiquer les popu­lations syriaques en même temps que les Arméniens, comme une mesure complé­mentaire. La personnalité même du Dr Reşid, père fondateur du mouvement jeune-turc, haut fonctionnaire discipliné et intègre, toujours en lutte contre l'incurie et la vénalité de l'administration ottomane, prompt à démettre ceux qui refusent de lui obéir, exclut toute initiative intempestive de sa part. Nous pourrions même affirmer que le Dr Resjd a été l'un des rares hauts fonctionnaires à accomplir les ordres trans­mis par le centre dans leur intégralité, car il était convaincu de leur utilité. Il faut d'ailleurs s'imaginer que celui-ci, également chef de l'Organisation spéciale pour le vilayet de Dyarbekir, était tributaire de deux hiérarchies dont l'une au moins (l'O.S.) a prouvé son efficacité et imposé ses décisions avec une volonté indiscutable. Les pressions locales, inspirées notamment par l'appât du gain, auraient pu, à la rigueur, expliquer les violences, chroniques dans la région, mais aucunement les procédures codifiées qui ont été appliquées aux populations syriaques.

L'émiettement des locuteurs syriaques en confessions chrétiennes, dont on relève les préjugés réciproques, ne saurait dissimuler qu'ils ont collectivement subi un génocide. Leur extermination, non polluée par une accusation d'irrédentisme, attes­te même, bien plus que le cas arménien, de la nature idéologique du génocide orga­nisé par le Comité central jeune-turc.

 

 

DEPORTATIONS ET MASSACRES DANS LE VILAYET DE Harpout / Mamuret ul-Aziz

(p.474) N. Piranian, professeur au Euphrates Collège, rapporte justement une conversation qu'il a, à la mi-avril, chez un pharmacien de Mezreh, Karékin Gurdjian, avec Feymi bey, un libéral local, qui leur apprend qu'il a récemment participé à une réunion associant les autorités et des notables turcs de la ville, concernant le désarmement des Arméniens. Devant l'inquiétude suscitée par cette perspective, Johannes Ehmann, /directeur de la mission allemande de Mezereh/qui a été convié à la réunion, s'est proposé de s'occuper de la question en profitant de sa légitimité de clerc. La Danoise Hansina Marcher, qui travaille au côté de J. Ehmann, donne une interprétation différente du rôle du pasteur allemand dans cette affaire : d'après elle, c'est le vali qui a demandé à Ehmann d'intervenir auprès des Arméniens, ce qui est vraisemblable, et celui-ci aurait convoqué les nota­bles arméniens pour leur demander de se plier aux exigences des autorités. Les sources arméniennes montrent toutefois une intervention bien plus militante de l'ancien officier allemand. Elles indiquent qu'Ehmann est allé prêcher dans les égli­ses et les temples de Harpout, Mezreh, Huseynig, Pazmachèn, Korpé, Khoulakiugh, etc. ; qu'au village de Pazmachèn, où il s'est rendu en compagnie de Pulutli Halil, un chef d'escadron de la Teşkilât-i Mahsusa, et de quelques fonctionnaires, il a réuni la population dans l'église et a délivré « avec beaucoup d'habileté » un « sermon » demandant aux Arméniens de livrer leurs armes, leur jurant sur la Bible qu'il se por­tait personnellement garant de leur sécurité; qu'à Huseynig, il a également pro­mis qu'il ferait libérer les hommes. N. Piranian affirme même que le pasteur a usé de son statut d'ecclésiastique chrétien et fait appel à des références bibliques pour mener une opération de propagande au profit des autorités et qu'il n'est en fait qu'un officier des services de propagande militaire — nous avons vu que c'est le cas de Scheubner Richter à Erzerum.

 

(p.476) Le 20 juin, on comp­te plusieurs centaines d'hommes détenus dans les prisons de Mezreh, dont deux cents transférés de Harpout ce jour-là.

Ces détenus sont répartis dans plusieurs prisons : les politiques, qui doivent en prin­cipe être traduits devant la cour martiale, sont au secret à la prison centrale de Mezreh, mais la plupart des hommes sont embastillés au Kirmizi konak (« Konak-Rouge »), situé à la sortie ouest de Mezreh. N. Piranian, qui a séjourné dans cette caserne militaire du 14 au 28 juin 1915, parle d'un enfer, par lequel passent les sol­dats-ouvriers comme les mâles de Mezreh, Harpout et Huseynig. Le jour de son incarcération, trois mille hommes des amele taburiler de Hoghé, Haboussi et Achemi y sont entassés. Il nous apprend également qu'ils y sont restés trente heu­res sans rien manger et sans boire, entassés, dans des conditions indescriptibles d'hygiène. Le 15 juin, cinq cents nouveaux arrivants, essentiellement des artisans de Harpout travaillant pour l'armée ou l'administration, les ont rejoints. Chaque nuit, une cinquantaine d'hommes sont amenés à la salle de torture et ramenés au petit matin, juste avant le passage des éboueurs de Mezreh, auxquels a été confiée la tâche de collecter les cadavres des détenus décédés au cours de la nuit.

 

(p.477) Dès le lendemain matin, 19 juin, des villageois des localités environnantes de la plai­ne, arrêtés chez eux durant la nuit, viennent remplir le konak, suivis le lendemain par des hommes interpellés à Mezreh et Harpout. Le 22 juin, environ un millier d'Arméniens, paysans et notables de la ville, sont détenus au Konafc-Rouge. Au cours de son séjour de deux semaines au konak, N. Piranian est témoin de différents artifices utilisés par le commandant de la garnison, Mehmed Ali bey, pour soutirer de l'argent aux détenus. Ce dernier annonce ainsi que ceux qui peuvent payer le bedel, soit quarante-deux L.T. or, seront immédiatement libérés, les autres envoyés dès le lendemain à Urfa. Alors que tout contact était jusqu'alors interdit avec l'exté­rieur, ce jour-là les hommes sont autorisés à s'entretenir avec leurs femmes, pour évidemment pouvoir se procurer la somme requise. Cent détenus y parviennent et sont isolés dans une salle indépendante. Les autres, soit environ neuf cents hom­mes, sont mis en route vers le sud, le 23 juin, sous bonne escorte815. Le verdict du procès des criminels de Mamuret ul-Aziz rapporte que ces hommes sont fusillés le 24 juin, au pied du mont Herogli. H. Riggs, qui assiste à ces événements de l'ex­térieur, observe qu'à partir des 24 et 25 juin, la police passe systématiquement dans toutes les maisons et procède à l'arrestation de tous les hommes « qui sont conduits en prison, et quand il apparaît qu'elle est pleine », on les met en route « de la même façon » que les groupes précédents817. Après le meurtre des premiers groupes d'hommes dans la périphérie de Harpout, dont la nouvelle est parvenue assez rapi­dement à Mezreh, il semble toutefois que les autorités aient décidé de procéder aux massacres dans des sites plus isolés, notamment au lieudit Giigen Bogazi, une gor­ge située près de Maden, ou ailleurs.

Le 25 juin, le konak est de nouveau plein. L'administration de la prison annonce cette fois-i que les autorités militaires souhaitent recruter des artisans: quatre-vingts candidats, dont notre témoin, sont enregistrés, avec le secret espoir d'échap­per au sort de leurs codétenus. Mais le lendemain, l'armée déclare qu'elle n'a plus besoin que de quarante hommes qu'elle met en route vers leur nouvelle affectation. Cet épisode ne mériterait pas d'être évoqué s'il n'était pas révélateur du jeu assez cruel auquel s'adonnent les militaires. Après le départ des quarante heureux élus, les officiers du konak révèlent en effet que ce sont les quarante personnes restantes (p.478) qui ont été retenues, tandis que les « élus » ont été envoyés à l'abattoir. À l'aube du 27 juin, cinq cents autres détenus, arrêtés au cours des derniers jours, partent pour « Urfa ». Il s'agit du dernier convoi d'hommes au sujet duquel nous possédons des informations, mais tout laisse supposer que les suivants ont été expé­diés selon la même procédure et que le cœur du vihyet de Mamuret ul-Aziz est, à la fin du mois de juin, pratiquement vidé de sa population mâle. Il est probable que les autorités ont attendu l'achèvement de cette phase pour aborder l'étape suivante de leur plan d'élimination.

Le 26 juin, le munedik (le crieur public) annonce dans tous les quartiers arméniens de Mezreh que tous les chrétiens vont être déportés vers le sud et que le premier convoi doit partir dans cinq jours. Le crieur public, Mamo çavuç, commence ainsi son annonce : « Hey ! écoutez, mon message s'adresse aux gâvur, à tous les gâvur. [...) Par ordre de notre sublime État et du roi des rois, il a été décidé d'envoyer à Urfa tous les gâvur de Harpout. De l'enfant au berceau jusqu'au dernier vieillard, tous vont voyager. [...] Le premier groupe, formé des quartiers de Devriş, Nayil Beg et des Marchés, va partir le 1er juillet à l'aube ». On observe donc que les déportations incluent non seulement les Arméniens, mais également les Syriaques de Harpout. H. Riggs nous apprend cependant que dans la même journée du 26 juin, la décision de déporter les Syriaques a été confirmée, puis infirmée, probablement après un échange avec le ministère de l'Intérieur. En fait, dès la publication du beyanname (ordre de déportation), tous les résidents étrangers de Mezreh-Harpout se sont mobilisés et ont demandé une entrevue avec le vah. C'est encore une fois Henry Riggs qui décrit le mieux l'ambiance en ville. Bien que les hommes soient en cours de liquidation, la ville ignore pour l'essentiel on ne connaît que le destin funeste du premier convoi d'hommes mis sur le compte des Kurdes le sort qui leur a été réservé et plus encore ce qui l'attend elle-même jusqu'à l'annonce du munedik. J. Ehmann et L. Davis ont télégraphié à leurs ambassadeurs respectifs pour leur demander d'intervenir, mais leurs dépêches ont été censurées par les autorités ou ne sont pas parvenues à destination, dans le cas du consul américain. Le téléphone des missionnaires a en outre été coupé. Il apparaît donc que les autorités locales prennent, lorsque le programme d'extermination arrive à sa phase cruciale, toutes les mesures nécessaires pour isoler les résidents étrangers et les empêcher de com­muniquer avec l'extérieur. « II devenait très évident, écrit H. Riggs, qu'il ne s'agis­sait pas d'une [décision] locale, et que l'ordre était venu de Constantinople ».

 

(p.486) Les cinq cents garçons âgés de quatre à huit ans, raflés après les déportations dans la campagne ou dans les quartiers désertés et intégrés en juillet dans ce que les autorités appellent des orphelinats, ont en fait été entassés dans des maisons aban­données de Mezreh, sans la moindre nourriture et sans eau : en trois jours, deux cents d'entre eux se sont éteints. Ainsi que le note Tacy Atkinson, les missionnaires n'ont pas été autorisés à visiter ces « établissements ». L'odeur dégagée par les cada­vres en décomposition de ces gamins a par contre provoqué des protestations de la population turque qui a demandé aux autorités de mettre fin à cette expérience. Les enfants ont finalement été déportés vers le sud-ouest, le 22 octobre : ceux qui ne sont pas morts en route ont été jetés dans l'Euphrate devant Izoli, peu avant Malatia.

 

(p.487) Le 16 juillet, les femmes et les enfants de Khouylou sont déportés « vers Urfa » : ils sont en fait massacrés un peu plus tard, à la hache, près du village de Kiïrdemlik, dans une gorge, par les çete de leur escorte.

Nazareth Piranian, qui fuit vers un village du nord-ouest du lac Gôljiik, traverse le village désert de Yéghéki, le 16 juillet, et celui d'Ertmeneg, entièrement vidé et ruiné, où il rencontre une vieille mourante, entourée de trois enfants de quatre à huit ans, nus et le ventre enflé.

 

(p.488) Toujours d'après N. Piranian, le 11 juin, à l'aube, le bataillon de Hoghé a été encerclé par une troupe de cavaliers, commandée par Çerkez Kâzim, mais ce n'est que le lundi 14 juin, qu'on a escorté les soldats-ouvriers dans un champ, où ils ont été rejoints par les bataillons de Haboussi et Alichami. Çerkez Kâzim, qui dis­pose d'une liste des soldats-ouvriers, escorte ces hommes avec deux cents fantas­sins et quarante cavaliers, jusqu'au Konak-Rouge, où ces trois mille hommes sont entassés.

Selon les éléments recueillis aux cours de l'instruction du procès des criminels de Mamuret ul-Aziz, Siileyman Faik pacha les a personnellement passés en revue devant le Kirmizi Konak, qui est sa résidence officielle, et leur a dit qu'il était « l'ami des Arméniens » et qu'il allait « les envoyer dans un bon endroit ». En attendant de rejoindre ce « bon endroit », ces hommes ont été laissés trente heures durant sans boire ni manger : chaque jour, une centaine de cadavres sont chargés dans les voi­tures à ordures, pour être brûlés à la sortie de la ville. Piranian note que chaque nuit une cinquantaine de personnes sont torturées, en particulier avec de grandes pin­ces utilisées pour arracher doigts des pieds ou des mains, des lambeaux de chair, le fer rouge pour enfoncer crâne ou abdomen, la scie pour ouvrir les crânes ou ampu­ter un membre, la hache à usages multiples.

 

 

LES CONVOIS DE DÉPORTES DES RÉGIONS NORD À HARPOUT

(p.489) Nous avons jusqu'à présent rarement eu l'occasion d'examiner des sources non arméniennes décrivant le passage de convois de déportés en chemin depuis des semaines. Le vilayet de Mamuret ul-Aziz permet justement cet examen, grâce aux témoignages laissés par les missionnaires et le consul américains de Harpout. Mises en route depuis la mi-mai, les caravanes venant du nord n'ont évidemment plus leur composition d'origine lorsqu'elles arrivent dans la plaine de Mezreh. Il s'agit le plus souvent de convois recomposés, mêlant les reliquats de plusieurs grou­pes décimés en chemin. Le premier convoi du nord qui arrive à Harpout le 2 juillet, comprend huit mille déportés d'Erzerum et d'Erzincan, en route depuis environ six semaines, partis dans des caravanes séparées et regroupées en chemin. On note qu'on n'y trouve aucun mâle, si ce n'est des garçons en bas âge. Les groupes qui suivent, à un intervalle rapproché, comme le convoi de trois mille personnes qui arri­ve le 9 juillet, viennent aussi d'Ordu, Kirason, Trébizonde, Kigi, Erzincan, Erzerum.

 

(p.490) Les déportés restent en moyenne deux jours, parqués au lieudit les « Quatre-fontaines », à la sortie de Mezreh. C'est là que les missionnaires viennent les visiter et leur apporter tout le réconfort possible. Mais ces haltes donnent aussi l'occasion à certains Turcs de Mezreh ou de Harpout de se procurer des femmes pour leur harem. Leslie Davis, qui visite à plusieurs reprises le camp des Quatre-Fontaines, donne un état précis des déportés : en guenilles, sans possibilité de se laver et de se changer, sous-alimentés, « on avait peine à croire qu'il s'agissait d'êtres humains ». Des centaines d'agonisants rendent l'âme dans ce camp improvisé et sont enterrés dans une fosse commune ou abandonnés à leur sort, tandis que les personnes valides sont remises en route. Davis observe que la méthode est infailli­ble et doit permettre « de les liquider tous dans un temps relativement court ». Quelques-uns échappent néanmoins au sort commun, grâce aux missionnaires qui les font admettre à l'hôpital américain de Mezreh ou dans l'orphelinat allemand. Certains déportés parviennent même à s'installer pour une brève période dans les maisons abandonnées de la ville ou « épousent » un officier, comme Siranouch Hoghgroghian, treize ans et déjà enceinte.

 

(…) l'abattoir de GÖLJÜK

Alors qu'il est réfugié à Havtasar, dans un village kurde situé sur les hauteurs de la rive nord-ouest du Gôljuk, Nazareth Piranian apprend du Kurde qui l'héberge, Ganh Cemo, que le matin même — peu après la fin du Ramadan qui s'achève cette année-là le 12 août — quatre officiers turcs sont arrivés dans la vallée et demande à rencontrer les aga des villages kurdes de la région. Ils ont convoyé, avec une escorte de deux cents çete, une caravane d'environ trois mille déportés, originaires de Tré-bizonde, Erzerum et Erzincan, jusqu'aux rives du lac et ont invité les villageois à les aider à « achever » le travail. C'est en famille que les villageois kurdes ont répondu à l'invitation et attaqué le convoi, à la hache et au couteau. Le carnage achevé, Piranian note que seuls quelques gamins ont été ramenés dans le village, portant de profondes blessures physiques et morales, et se sont tous éteints en moins d'une semaine. Quelques jours plus tard, lorsque N. Piranian quitte son refuge et rallie les rives du Gôljuk, il découvre un immense charnier : les corps de ces trois mille dépor­tés remplissent jusqu'à mi-hauteur l'un des vallons qui descendent vers le lac. Ce témoignage à chaud ne rend toutefois pas compte de l'étendue des crimes commis autour du Gôljuk, sur lesquels le récit du consul Leslie Davis apporte des informa­tions uniques. C'est le 24 septembre 1915 que le diplomate décide de faire une tournée à cheval vers ce lac de montagne, après qu'un Turc lui ait révélé que l'en­droit est couvert de cadavres. Partis dès 4 heures du matin, pour ne pas être vus, le consul et son guide turc chevauchent durant cinq heures vers Kurdemlik, découvrant (p.491) en chemin des centaines de cadavres, mal enterrés, dont les membres dépas­sent et ont parfois été dévorés par des animaux, ou qui ont été brûlés « pour trou­ver l'or que les victimes pouvaient avoir avalé ». Après quoi, le consul décide de longer les falaises de la rive nord-ouest, entrecoupées de « vallées profondes ». Il semble que le moyen le plus couramment utilisé par les çete a consisté à précipiter les déportés du haut des falaises dans ces vallons escarpés, véritables pièges dont la seule issue est le lac. C'est ce qui explique sans doute que des centaines de cadavres flottent aussi sur les rives du lac. Au cours de cette première partie du périple, Davis observe deux vallons respectivement remplis d'environ mille et mille cinq cents cadavres, et bien d'autres moins garnis, dont il ne peut pas approcher longtemps tant la puanteur est insoutenable.

Les témoignages glanés par le consul auprès de Kurdes locaux confirment que les « gendarmes » çete ont délégué la tâche d'exterminer les déportés aux villageois kur­des des environs. En échange d'une somme forfaitaire, dont le montant est propor­tionnel à la taille du convoi, les « gendarmes » livrent les convois aux Kurdes, qui se payent à leur tour sur les victimes. Davis note d'ailleurs que celles-ci sont toutes nues et qu'elles ont donc vraisemblablement été déshabillées avant d'être exécutées. Davis pense même que ce système a été appliqué dans toutes les provinces orien­tales. Il note aussi qu'il n'y a pratiquement pas de morts par balle. En rentrant à Mezreh, par Kèghvank, au sud-ouest de Gôljuk, il découvre un autre charnier de plusieurs milliers de victimes mal enterrées, déjà à l'état de squelette, qui seraient les hommes de Harpout et de ses environs, expédiés avant le départ des grands convois de femmes et d'enfants.

Au cours d'un second périple qu'il fait avec le Dr Atkinson, à partir du 24 octobre, le consul américain décide d'explorer la rive orientale du lac. Dans les environs du village de Gôljuk, il observe des centaines de cadavres en décomposition, massacrés plus récemment. Poursuivant sa route par les hauteurs, il découvre un vallon en bas duquel sont « entassées » des centaines de corps de femmes et d'enfants portant des traces de coups de baïonnette, récemment tués. Après avoir contourné le lac, par sa rive sud, Davis et Atkinson atteignent une vallée située à son extrémité nord-ouest où ils découvrent « plus de cadavres que je n'en avais jamais vus en aucun endroit ». Ils estiment à environ deux mille le nombre des victimes, qui jonchent cette super­ficie d'un à deux hectares, et dont les documents d'identité indiquent qu'ils sont originaires d'Erzerum et d'autres régions. Davis conclut le récit de son second péri­ple en estimant à dix mille les restes d'Arméniens massacrés autour du Gôljuk: « Peu d'endroits pouvaient être mieux adaptés à l'exécution du plan diabolique des Turcs visant à l'extermination de la population arménienne que ce lac tranquille situé [...] loin des regards de l'homme civilisé ».

 

Un dernier témoignage, celui d'un « protégé franc » smyrniote, S. Padova, expulsé vers Bitlis par le vali Rahmi bey, en compagnie d'A. Amado et D. Arditti, mérite notre attention. Ces trois hommes sont, en effet, témoins directs du massacre d'une caravane de trois mille Arméniens, le 17 septembre 1915, sur les rives du Gôljùk. Partis de Harpout pour Bitlis le 15 septembre, ils se heurtent « presque à chaque pas » à des cadavres avant d'arriver sur la rive sud du lac, où ils rencontrent la cara­vane. Des montagnes qui surplombent le lac, des bandes kurdes ouvrent le feu sur les déportés et encerclent le convoi : « ce fut simplement, écrit Padova, une attaque (p.492) Nous sommes par conséquent portés à croire que la réunion d'Erzerum a entre aut­res décidé de liquider les derniers Arméniens présents dans les provinces orientales. Après les déportations de début novembre, sur le millier d'Arméniens encore pré­sent à Mezreh et Harpout, il ne reste surtout qu'environ cent cinquante filles auprès des missionnaires américains de Harpout, trois à cinq cents enfants à l'orphelinat allemand de Mezreh et quelques orphelins qui errent en ville et viennent parfois soutirer un peu de pain à la mission, reliquat des enfants qui ont été sortis de l'orphelinat turc de Mezreh, le 22 octobre, et noyés à Izoli.

 

(p.493) Nous sommes par conséquent portés à croire que la réunion dtrzerum a entre aut­res décidé de liquider les derniers Arméniens présents dans les provinces orientales. Après les déportations de début novembre, sur le millier d'Arméniens encore pré­sent à Mezreh et Harpout, il ne reste surtout qu'environ cent cinquante filles auprès des missionnaires américains de Harpout, trois à cinq cents enfants à l'orphelinat allemand de Mezreh et quelques orphelins qui errent en ville et viennent parfois soutirer un peu de pain à la mission, reliquat des enfants qui ont été sortis de l'orphelinat turc de Mezreh, le 22 octobre, et noyés à Izoli.

Le départ de nombre de missionnaires américains, le 15 novembre, accentue le har­cèlement des autorités qui exigentqu'on leur remette les jeunes filles de leur établis­sement. Quant aux garçons de l'orphelinat allemand, sa directrice danoise Genny Jansen, nous apprend qu'en janvier 1916, les autorités ont officiellement exigé du pasteur Ehmann que les orphelins arméniens leur soient remis, afin « de les diriger sur les points où se trouvaient leurs parents ». Après avoir obtenu « l'as­surance solennelle que ces petits seraient transférés sains et saufs à leur destina­tion », la direction allemande laisse les trois cents garçons aux « agents spéciaux » venus pour les emmener. Deux jours plus tard, deux de ces orphelins arrivent à la mission allemande, « en nage à force d'avoir couru », et informent leurs anciens protecteurs du fait qu'on est « en train de brûler vifs leurs camarades » à deux heu­res de Mezreh. G. Jansen confesse qu'elle n'a d'abord pas cru un mot d'un « récit tellement incroyable », mais que le lendemain, lorsqu'elle s'est rendue sur place avec les sœurs allemandes, elle a vu le « tas noir qui fumait encore » et « les squelettes car­bonisés de nos pauvres petits ». Inexorablement, les autorités éliminent les der­nières traces de présence arménienne.

 

 

KAZA DE EĞIN / AGN

(p.499) Notre principal témoin, un jeune homme de dix-sept ans, quitte Agn dans le dernier convoi, dont il partage le sort jusqu'à Finncilar, où les survivants de son groupe, quatre cents personnes, parviennent en vingt-sept jours, soit vers le 1er août 1915987. Son récit permet notamment d'observer comment la caravane est décimée, jour après jour, et les déportés méthodiquement dépossédés de leurs avoirs. L. Boghossian note ainsi que dès le premier bivouac, les jeunes filles les plus belles ont été enlevées et les familles taxées de 2 070 LT or par son escorte pour « être pro­tégées des Kurdes ». Au bout d'une semaine, le convoi compte moins d'un millier d'âmes: la déshydratation, la malnutrition et la fatigue ont fauché les plus jeunes et les plus âgés, mais les suicides sont aussi très courants. Ce phénomène, observé par tous les témoins-acteurs, a des origines variées. Si le désespoir en constitue la cause principale, on ne peut négliger le cas des jeunes filles qui préfèrent se jeter dans l'Euphrate plutôt que de subir un viol. Le refus de se soumettre aux volontés des bourreaux se manifeste aussi assez largement chez les mères qui se suicident en entraînant dans la mort leurs enfants.

Lévon Boghossian ne manque pas non plus de noter, en arrivant au pont de Kirk Gôz, sur la Tohma Çay, au bout de vingt-quatre jours de marche, que par la voie directe, il est possible à une caravane de relier Agn à ce pont en quatre à cinq jours. Il est donc probable que des consignes ont régulièrement été transmises à l'escorte pour rallonger la distance et augmenter le nombre des victimes. La description que nous donne Boghossian du camp de transit de Kirk Gôz peut aussi laisser supposer que l'endroit est alors tellement saturé de déportés que les autorités ont été contrain­tes de « dérouter » les convois. « II s'y trouvait, écrit Lévon Boghossian, une mer humaine, avec des gens venus de toutes les villes de Turquie », des dizaines de milliers de personnes, parmi lesquelles on compte quatre à cinq cents décès chaque jour.

Sa description du camp de Finncilar n'est pas moins dantesque. Lévon note en par­ticulier que des enfants turcs et kurdes de douze ans viennent y prendre des filles. Il semble que la violence extrême déclenchée par le pouvoir jeune-turc ait supprimé tout interdit et libéré des comportements refoulés, au point de donner à des enfants le sentiment de pouvoir jouir à leur convenance des fillettes, parce qu'elles appar­tiennent à un groupe officiellement déclaré proscrit.

 

 

(p.500) LES DÉPORTATIONS ET MASSACRES DANS LE SAJVCAK DE MALATIA

Les pages précédentes donnent déjà quelques indications sur le rôle réservé au san-cak de Malatia dans l'anéantissement des convois de déportés arméniens venus des quatre coins de l'Asie Mineure. On imagine donc aisément que Malatia elle-même a été un important centre de coordination dans le dispositif mis en place par le pou­voir jeune-turc. On n'y compte toutefois qu'un unique résident étranger : un pasteur allemand, Hans Bauernfeind, directeur d'un établissement pour aveugles de la Deutscher Hilfsbund fur christliches Liebeswerk im Orient, témoin des faits, qu'il consigne par écrit dans son Journal. Patriote et attaché à l'alliance germano-tur­que, il adopte d'abord une attitude sceptique devant l'évidence, qualifie de fou le « maire » de Malatia, quand celui-ci lui explique ce qui se dissimule derrière le dis­cours lénifiant des autorités, et finit par admettre avoir « toujours été dupé de la plus horrible des manières ». Son témoignage, d'une remarquable précision, permet de suivre la phase préliminaire, de la seconde mobilisation aux perquisitions, de l'ar­restation à l'extermination des hommes avec un luxe de détails dont nous ne dispo­sons que rarement pour d'autres régions.

 

(p.504) La rumeur de ces premiers massacres s’est répandue en ville. D’après H. Khanghlarian, les autorités on dû se dépenser beaucoup pour infirmer ces nouvelles, afin de maintenir le doute dans les esprits.

 

 

LES ABATTOIRS DU KAZA D’AKÇADAĞ

(p.512) (…) Le pont de Kirk Gôz, où passent les déportés arméniens de Nigde, Tokat, Samsun, Amasia, Giiriin, Arapkir, Sivas, Egin, avant d'être dirigés vers les sites de massacre autour de Malatia, est, comme nous l'avons vu, géré par un sevkiyat memuri (direc­teur de la Déportation). Secondé par des çete, revêtus ou pas d'uniformes de gendarmes, celui-ci fait passer les groupes sur l'autre rive, après avoir séparé des convois les mâles âgés de douze à soixante-cinq ans, qui sont massacrés sur la rive et jetés dans la rivière, tandis que les femmes et les enfants sont remis en route vers la plaine de Finncilar, située à six heures de marche.

 

LES PRINCIPAUX RESPONSABLES DES TUERIES DE MALATIA

(p.513) Le rapport du capitaine Fazil, ancien membre de la cour martiale de Malatia, constitue incontestablement le document le plus complet sur les crimes commis dans ce sancak. Il y inventorie les noms de cinq cent soixante-sept criminels de guerre, com­plices, à des degrés divers, des atrocités et crimes commis dans le vilayet de Harpout. Outre les informations dont il a eu connaissance durant les procès instruits contre certains d'entre eux pour malversations financières, il a consigné dans un rapport de 82 pages, achevé le 30 novembre 1918, les crimes dont il a été lui-même témoin ou les exactions dont les auteurs se sont vantés devant lui. Son document sur les événements survenus en 1915 dans le vilayet de Mamuret ul-Aziz, et plus spécialement dans le sancak de Malatia, commence par une apprécia­tion générale qui n'est pas sans intérêt. « Les exactions de 1915 contre les chrétiens , des provinces orientales constituent une des pages les plus sombres de l'histoire. [...] Ces abominations contraires à la justice et à la civilisation ont blessé le cœur de l'islam. Ces milliers [de victimes] chrétiennes n'ont jamais montré la moindre résis­tance aux ordres du gouvernement [...] Ils ont été déportés de toutes parts, convoi après convoi. Tous leurs effets et leurs biens ont été pillés et plus d'un million de per­sonnes ont été exterminées pour satisfaire l'appétit sanguinaire de quelques bri­gands. [...] On a pu observer un nombre considérable d'enfants écrasés sur les murs et les rochers. Des filles à peine pubères se sont noyées après avoir été violées ; des centaines de milliers d'hommes et de femmes ont été massacrés à coups de sabre ou de hache et sont venues remplir les fossés et les puits. D'autres cadavres sont venus joncher les montagnes et les plaines, livrés aux oiseaux de proie ».

Dans son rapport, le capitaine fait référence à nombre de cas soumis à la cour mar­tiale de Malatia à la demande des ministres de la Justice, de la Guerre et de l'Intérieur. Il observe toutefois que la cour n'a jamais jugé les personnes impliquées dans les massacres, mais seulement admis les abus commis à l'égard des Arméniens, l'accaparement de biens mobiliers et immobiliers. D'après Fazil, les cas soumis à la cour martiale concernent plus spécialement des personnes soupçonnées d'avoir spolié le CUP ou le gouvernement. Même quand les débats révèlent des massacres, ceux-ci ne sont jamais jugés. Il pense qu'il existait un accord tacite entre le gouver­nement, le CUP et les chefs de l'Organisation spéciale pour que les cours martiales ne traitent pas des crimes, mais seulement des « abus ». Et, en définitive, il n'y a eu que très peu de condamnations effectives, celles-ci se limitant souvent à confisquer les biens abusivement accaparés par les inculpés pour solde de tout compte. Les quelques exemples que Fazil expose donnent une idée des crimes ordinaires qui sont souvent commis par le seul appât du gain : Fevzizâde Muftizâde effendi, accusé d'avoir volé les tapis et les biens d'un médecin arménien qu'il a reçu chez lui, sous le prétexte de le sauver, mais qu'il a assassiné, est condamné pour vol, mais pas pour meurtre; Hoca Mehmed Effendi Dellalzâde, qui a assassiné une Armé­nienne pour accaparer ses trois maisons, est condamné à être dépossédé de ses propriétés au profit de l'État, mais pas pour meurtre; Haci Ahmed, fils de Haci Kolagasi, a assassiné plusieurs Arméniens à coups de pistolet pour leur prendre leurs biens, ce qu'il confesse devant la cour martiale qui ordonne la saisie desdits biens et le condamne à douze ans de prison pour vol (sa peine sera plus tard allé­gée par les autorités militaires); (…).

 

(p.517) Les premières rumeurs concernant le désarmement des soldats arméniens servant dans des bataillons stationnés dans les régions d'Erzerum et Erzincan, parviennent à Tchemchgadzak au moment des fêtes de Pâques, soit vers le 4 avril. Peu après, des informations ont commencé à circuler sur la désertion de soldats arméniens qui passeraient à l'ennemi et sur « des secrets militaires » qu'ils leur transmettraient. Sur ces entrefaites, le kaïmakam, Selim Ahmed, entame la première phase des per­sécutions antiarméniennes, le 1er mai 1915. Ce jour-là, des perquisitions sont menées dans les établissements scolaires arméniens, chez les fonctionnaires et dans les boutiques du bazar. Dix-huit notables sont arrêtés. Les autorités cherchent en particulier les sceaux officiels des partis Hntchak et Dachnak et les armes que les Arméniens sont supposés avoir dissimulées. Le lendemain, le nombre des per­sonnes interpellées s'élève à une centaine. Les tortures infligées semblent avoir dépassé en violence ce que l'on a observé ailleurs — plusieurs hommes sont cloués au mur — et se prolongent jusqu'au 20 juin, date à laquelle le kaïmakam annonce le départ des prisonniers pour Mezreh, pour y être jugés.

 

 

DEPORTATIONS ET MASSACRES DANS LE SANCAK DE SIVAS

 

(p.542) La première rafle est suivie d'une seconde vague d'arrestation, déclenchée le 23 juin, qui permet d'interpeller un millier d'hommes. Au total, ce sont donc environ cinq mille personnes qui croupissent alors dans la prison centrale et les caves des medrese. Des opérations similaires sont menées, dans la deuxième quinzaine de juin, à Tokat, Amasia, Merzifun, Zile, Niksar, Hereke, etc., dont les hommes sont rapidement exécutés dans les environs de ces localités. À Sivas, Muammer semble avoir opté pour une autre méthode : ainsi que nous allons le voir, ce n'est qu'après avoir achevé les déportations qu'il se préoccupe, début août, du sort de ces prisonniers. Malgré son utilité avérée, l'hôpital national arménien de Sivas, qui avait mis à la disposition de l'armée cent cinquante lits et joué un rôle important dans la lutte contre l'épidémie de typhus, est confisqué par les autorités et la plupart de ses collaborateurs arrêtés et éliminés peu de temps après.

 

(p.545) Partant, la Emniyet Komisioni sert de cadre au pillage officiel des déportés, avant que ceux-ci ne soient livrés aux pillards. En d'autres termes, le dispositif mis en place à Yinhi han par le vali Muammer vise à récupérer au profit du parti-gouvernement ittihadiste la part du lion, avant de laisser les déportés aux çete ou aux paysans mobi­lisés sur le parcours des convois. Les instances du CUP devaient toutefois surmon­ter le problème récurent de l'indélicatesse ou de l'avidité des « fonctionnaires » en charge de ces stations officielles de captation des biens arméniens. C'est ce qui explique l'extraordinaire formalisme avec lequel les opérations de dépouillement se font et la présence systématique d'un proche du oa/i évidemment chargé de la sur­veillance des opérations. Kapigian note le soin avec lequel la commission tient le registre des biens des déportés, comptant et recomptant le numéraire, décrivant avec forces détails les bijoux.

Le formalisme laisse toutefois place à des méthodes plus musclées lorsque les chefs de famille, quelques hommes et surtout des femmes, sont convoqués, un à un, devant les membres de la commission, présidée par Hamid bey, pour déposer leurs biens. Systématiquement, on leur fait observer que leur dépôt est loin de représen­ter tous leurs avoirs ; une bastonnade accompagne le plus souvent la remontrance et permet à la commission d'obtenir un effort supplémentaire. Le travail est d'au­tant plus efficace que les membres de la commission connaissent assez bien leurs victimes, leur statut social, et ont donc une idée assez précise des moyens dont elles disposent. Après ce rituel, qui s'étend sur plusieurs heures, les çete entreprennent de fouiller les autres membres du convoi, jusqu'aux parties les plus intimes. L'opération s'achève par l'extraction des notables qui ont échappé aux rafles en ville et leur exécution sommaire. (…)

 

(p.546) Hasançelebi est manifestement un site sélectionné pour y procéder à l'extermina­tion systématique de tous les mâles présents dans les convois qui viennent de Samsun et des kaza du vilayet de Sivas. La vallée qui s'ouvre dans le prolongement du bourg, à l'avantage d'être enserrée entre de hautes montagnes: elle accueille un immense camp où se concentrent les déportés des convois arrivés les jours précé­dents de Samsun, Tokat, Amasia, de Sivas et de leurs zones rurales. Dans un désor­dre indescriptible, les groupes campent dans des lieux distincts. Des çete kurdes écu-ment cette multitude pour en extraire garçonnets, adolescents, adultes et vieillards, qui sont escortés hors du camp par petits groupes et brièvement internés dans une écurie qui fait office de prison. D'après G. Kapigian, les responsables du camp accordent une journée de sursis aux nouveaux arrivants, c'est-à-dire le temps néces­saire pour décharger les chariots et installer les tentes. Environ trois cents hommes du onzième convoi de Sivas sont ainsi emmenés126?. Ici aussi, la procédure est qua­siment mécanique. Les personnes arrêtées le matin sont sorties de l'écurie chaque nuit, attachées deux par deux, et escortées derrière une hauteur, dans une gorge: les bourreaux exécutent les prisonniers à l'arme blanche, puis les précipitent en contrebas ; le lendemain matin, on procède à de nouvelles interpellations, et ainsi de suite. D'après les évaluations de G. Kapigian, plus de quatre mille mâles des qua­torze convois de Sivas ont été exécutés à Hasançelebi, mais les garçons de moins de dix ans ont été épargnés.

Le pasteur Bauernfeind, qui quitte sa mission de Malatia le 11 août, passe à Kirk Gôz à l'aube du même jour et comprend mieux « pourquoi nos cochers voulaient à tout prix gagner Hasanbadrig avant la chaleur de midi. L'odeur des cadavres — qui ne nous est que trop connue —, environ une centaine, peut-être plus, de sépultures et de fosses communes à gauche, à droite, si insuffisamment faites que des mor­ceaux de cadavres émergent ça et là. Plus loin, la présence des tombes cesse, mais (p.547) pas les morts : des hommes, des femmes et des enfants sont étendus sur la route, dans la poussière, soit en haillons, soit tous nus, dans un état terrible, plus ou moins décomposés. Au cours des quatre heures de route, jusqu'à Hasanbadrig (environ 20 km), nous avons dénombré cent cadavres. Il va de soi que dans cette région vallon­née beaucoup ont échappé à notre vue ». Plus au nord, peu avant Hekimhan, il observe également des cadavres, « le plus souvent deux par deux — également des hommes — dans un état tel que le soupçon de mort violente s'impose fatalement. Du fait du terrain accidenté, nous n'avons pas pu en voir beaucoup d'autres, mais nous les avons sentis ». Les observations ultérieures du pasteur allemand, qui emprunte la route des convois en sens inverse, confirment toutefois que les déportés n'ont pas subi de violences significatives au-delà de Hasançelebi.

 

(…) Comme leurs compatriotes d'autres régions, les déportés de Sivas sont eux-aussi concentrés dans l'immense camp de Finncilar, l'un des principaux sites d'abattage retenus par la Te$âât- Mahsusa, supervisé par Haci Baloçzâde Mehmed Nuri bey, député du Dersim, et son frère Ali pacha. Comme pour les autres groupes, les autorités enlèvent les garçons de moins de dix ans et les filles de moins de quinze ans pour les expédier à Malatia, où ils ont ultérieurement été exterminés. Kapigian, qui a survécu jusqu'alors en se déguisant en femme, confirme la misère qui règne parmi les déportés, affaiblis par le trajet, privés de moyens de transport et dépossédés de l'essentiel de leurs biens à la suite des pillages successifs auxquels ils ont été soumis. C'est, en effet, à Finncilar que les déportés de Sivas sont dépos­sédés de leurs moyens de transport, officiellement confisqués pour les besoins de l'armée par la commission des réquisitions.

Kapigian y observe l'arrivée de caravanes de déportés en provenance des rives de la mer Noire, notamment de Kirason, Ordu, Çarçamba, ainsi que des villages de Şabinkarahisar, dans un état bien plus lamentable, car ces femmes et enfants — il n'y a plus un homme dans ces groupes — ont fait tout le trajet à pied. Finncilar sert aussi de cimetière aux plus âgés, incapables de continuer, et aux enfants en bas âge que leurs mères ne peuvent plus porter et abandonnent.

 

(p.554) Il semble que dans un deuxième temps, la commission ait également décidé de faire arrêter et exécuter les garçons âgés de dix à quatorze ans. Kasap Osman, un des tueurs de l'Organisation spéciale s'occupe, en effet, à la fin juin 1915, d'expédier un groupe de cent vingt gamins dans la vallée de Saçcigaz, un village turc situé à deux heures de Gürün, où ceux-ci sont achevés à l'arme blanche.

 

(p.556) Le 17 juin, les arrestations continuent. Mille quatre cents hommes, ligotés par dix, sont escortés en quatre convois, hors de la ville, dans les vallées d'Ardova, Gazova et Bizeri, où ils sont passés par les armes. D'après Loussia Jamgotchian, dix-sept clercs, dont l'évêque auxiliaire Nersès Mgrditchian (1861-1915) et le P. Andon Seraydarian, sont assassinés le 18 juin, dans la citadelle de Tokat, après avoir subi des tortures raffinées. Dans un deuxième temps, ce sont les quatorze-vingt ans qui sont exécutés. Fin juin, seuls les deux cent quatre-vingts soldats-ouvriers travaillant à la construction de la caserne de Şube, trois médecins officiers, les Dre Misak Panossian, Seraydarian et Eminian, et quelques artisans travaillant pour l'armée ou les autorités restent « libres ».

 

 

(p.557) KAZA DE ZILE

Ce kaza, situé à 30 km à l'ouest de Tokat, compte en 1914 quatre mille deux cent quatre-vingt-trois Arméniens turcophones, tous établis dans le chef-lieu, surtout occupés à la fabrication de tapis1341. Les hommes, parmi lesquels se trouve le phar­macien hentchakiste Dikran Seraydarian, ont été arrêtés en juin et escortés, leur curé en tête, vers les marais de Ğaz göl, et exécutés1342.

 

(p.572) D'après les témoignages recueillis par N. Kapigian, parmi les trois mille hommes internés au début de juillet 1916 dans les medrese de Sivas, cinq cents soldats-art-sans originaires de la ville ont été assez rapidement libérés. Les autres ont été expé­diés dans les gorges situées sur le flanc sud de la chaîne des Kardasjar, à Taşh Dere. sur la route de §arki§la, près de Gemerek, où le capitaine Nuri les a fait massa­crer. Il semble que des officiers allemands aient été témoins de ces exécutions sommaires. M9r Knèl Kalemkiarian rapporte qu'il s'est rendu, en compagnie du vice-consul allemand, Karl Wert, auprès du vali, rentré la veille du quartier général de la IIIe armée, pour lui demander la raison de leur emprisonnement, et le vali leur a affirmé que « les soldats arméniens étaient réclamés par le commandant de la IV armée pour les faire travailler à la construction du chemin de fer dans la région de Bozanti », mais qu'en fait « ils furent massacrés dans des conditions inimaginables de sauvagerie, à coup de hache, de sabre, de massue et par balle, ou furent précipi­tés par des criminels du haut des falaises ».

 

(p.587) La base légale de la persécution orchestrée par les Ittihadistes locaux contre les Arméniens repose ici aussi sur le décret officiel ordonnant l'exil des Arméniens dans les cinq jours, qui y est rendu public le samedi 26 juin 1915. Les notables armé­niens de Trébizonde, les consuls allemand, austro-hongrois et américain, qui sont informés des conditions d'application de ce décret dans la région voisine d'Erzerum, sollicitent la bienveillance des ministres Talât et Enver ou s'adressent au uali pour d'obtenir des aménagements au profit de certaines catégories de la population, comme les femmes, les enfants, les vieillards, les catholiques, les protestants. Comme nous l'avons observé ailleurs, les autorités locales et le délégué du CUP Nail leur ont laissé espérer que les vieillards, les catholiques et les protestants seraient épar­gnés. On note toutefois qu'à la différence d'autres vilayet, il n y a pas eu ici d'ar­restation systématique des hommes avant le début des déportations. Outre les poli­tiques arrêtés le 24 juin, seuls trois cents jeunes gens ont été interpellés le jour même de la publication de l'ordre de déportation ; ils ont ensuite été embarqués sur un cargo qui est allé mouiller au large de Platana. Des canots à moteur ont alors amené des çete qui se sont chargés d'assassiner ces hommes et de les jeter à la mer. Parmi les autres dispositions prises à Trébizonde se distinguant significativement de celles adoptées ailleurs, on note que la population arménienne n'a pas été autori­sée à vendre ses biens mobiliers ou à se procurer un quelconque moyen de transport avant de partir en déportation. Elle a en revanche été autorisée, « lorsque les parents le désirent », à laisser les enfants — les filles jusqu'à quinze ans et les garçons jusqu'à dix ans — dans des maisons baptisées « orphelinats par les Turcs »

 

(p.588) Les Arméniens de Trébizonde étaient sans illusion sur le sort qu'on leur réservait et ont cédé bien volontiers leurs enfants lorsque le métropolite grec et le missionnaire américain leur ont proposé une alter­native. La magnanimité affichée par Cemal Azmi, et tant vantée par MsrChrysantos, n'a somme toute été qu'un artifice visant à capter les enfants qui ont été répartis par Nail bey dans des « maisons » connues sous le nom de baş baba ou orta baba, parfois aussi distribués dans des foyers turcs comme enfants adoptifs ou objets sexuels, ou encore placés dans l'hôpital du Croissant-Rouge, pour y être « soignés » ou invités à faire une dernière croisière en mer Noire.

 

(p.589) Sofia Makhokhian, issue de la plus riche famille arménienne de Trébizonde, déclare au cours de la troisième audience, qu'elle a séjourné à l'hôpital avant d'être « adop­tée » par Mehmed Ali. Elle y a observé l'expulsion des personnes « souvent âgées » « à Deyirmen Dere où elles furent massacrées sans exception », mais note que « d'au­tres furent empoisonnés ». À la question du président de la cour lui demandant com­ment peut-elle « affirmer qu'ils ont été empoisonnés ? », elle répond : « Parce que tous ont succombé en manifestant des symptômes identiques. Tous les corps devenaient noirs. C'est le Dr Ali Saib qui a ordonné ces empoisonnements ; les infirmières ont refusé d'appliquer ses ordres et c'est un certain Çatizâde Kenan qui s'est chargé de faire boire la potion proposée ». Devant les protestations d'innocence du Dr Saib, elle ajoute qu'il y avait dans l'établissement « des enfants de quatre à cinq ans qui ont été empoisonnés ». Ali Saib lui demande alors combien y avait-il de patients dans l'hôpital? Et la jeune fille lui répond: «Vingt femmes dans ma salle, mais sur la ter­rasse, c'était plein de patients qu'Ali Saib a ordonné de déporter». Celui-ci confirme l'information, mais souligne que c'est le vali qui lui a « ordonné d'examiner les per­sonnes hospitalisées pour séparer celles qui n'étaient pas malades des autres. J'ai estimé qu'une partie d'entre elles pouvait être transportée et j'en ai informé le vali ». Le face à face continue sur le même ton et l'on apprend que « les cadavres des per­sonnes empoisonnées ont été jetés à la mer », comme Araksi et Hranouch Yessayan (la première enceinte) ; que quinze jeunes garçons ont également été « embarqués sur une mahonne et noyés en mer par Inceli Mehmed ».

 

(p.599) D'après les divers témoignages de rescapés, les quinze mille déportés de la région de Trébizonde ont été expédiés en trois convois, comprenant de quatre à six mille personnes, qui ont été formés à la sortie de Trébizonde, à Deyirmen Dere, le cen­tre de regroupement.

Selon la déposition de Nvart Makhokhian, de Trébizonde, âgée de quarante-deux ans, cinq cents hommes ont été séparés de son convoi de cinq mille âmes vers Gùmùçhane — il s'agit apparemment du premier— et exécutés à une demi-heure de distance, tandis que la caravane était pillée par des çete. Après Finncilar, dans les gorges de Kanh Dere, où officiaient les chefs kurdes de la tribu des Resvan, Zeynel bey et Haci Bedri aga, les mille cinq cents hommes encore présents dans le convoi ont été séparés par Zeynel bey et son escadron de çete kurdes et massacrés sous les yeux de leurs familles. Au bout de quatre mois de marche, après avoir laissé en chemin des centaines de morts et été pillée à de nombreuses reprises, Nevart Makhokhian et ses compagnes sont parvenues à Alep. Philomène Nourian est partie dans le troisième convoi de Trébizonde, comprenant six mille personnes, dont tous les Arméniens catholiques, avec une escorte de gen­darmes commandés par îsmail effendi de Platana. D'après elle, les hommes précé­daient de huit à dix heures les femmes, les jeunes filles et les enfants, et à (p.600) Gümüşhane, Ismail effendi a livré les mâles à une bande de çete commandés par Mirza effendi, qui les a massacrés dans les environs.

La troisième caravane de Trébizonde est arrivée à l'entrée des gorges de Kemah le 22 juillet. Elle y a été systématiquement pillée, puis expédiée vers Harpout. Des mis­sionnaires et le consul américains signalent sa présence au lieu-dit les « Quatre-fontaines », à la sortie de Mezreh, et soulignent l'état lamentable des déportés. Philomène Nourian note aussi qu'après trois jours de marche, les garçons ont été sépa­rés et tués sous les yeux de leurs mères et que le lendemain matin, les catholiques ont été séparés des apostoliques, « dont j'ignore le destin ». Elle ne précise pas le lieu où ces faits se produisent, mais il y a tout lieu de croire que c'est dans les environs du lac Gôljùk, où l'on signale à la même époque le passage et le massacre de dépor­tés de Trébizonde. Les déportés catholiques, dont l'escorte est commandée par le lieutenant de gendarmerie Harpoutlu Hasan effendi, ont reçu l'ordre, rapporte P. Nourian, de se déshabiller, « pour rechercher plus systématiquement l'argent que nous avions pu dissimuler jusqu'alors. Il nous livra ensuite à un Kurde nommé Ismail bey qui nous attendait avec sa bande de çete. On a alors compris que notre dernière heure était arrivée : ils nous attaquèrent et le massacre commença ». Sa mère et son petit frère sont tués sous ses yeux à coup de barre de fer ; elle-même reçoit plusieurs coups de couteau, mais est sauvée, ainsi que sa sœur cadette, par Ismail bey. En chemin, le gendarme §efik bey, « qui me connaissait », la reprend aux Kurdes et la confie à sa mère, avec laquelle elle se rend à Argana Maden, où elle reste un an, abandonne sa religion — « j'ai été nommée Nacieh » — et change à plu­sieurs reprises de maître « pour conserver mon intégrité morale ». Au début de mars 1916, elle tombe entre les mains de Mehmed Nusret bey de Janina, devenu mure-sari/ de Argana Maden, « un être inhumain représentatif de ses maîtres », qui a également pris sa sœur Kohar, devenue Nayime, « sous le prétexte qu'il devait l'en­voyer à Alep. Je n'ai jamais revu ma sœur ». Plus tard, Philomène Nourian parvient à se réfugier à Kùtahya, où elle survit en donnant des leçons de piano, et arrive à Constantinople en octobre 1918, « sans l'aide de personne ».

 

(p.602) L'interrogatoire du sous-lieutenant Mehmed Faik illustre enfin un aspect rarement saisi sur le vif de l'appropriation de jeunes filles par leurs bourreaux. Faik rapporte, en effet, qu'en cours de route, il a « rencontré une jeune fille de la famille Arabian; elle m'a plu; j'ai voulu la marier par la grâce de Dieu. Le père et la mère de la fille y ont consenti ». Il indique aussi : « On a tué son père à Gumümüşhane, et comme elle était trop petite, elle pleurait et ne voulait pas se séparer de sa sœur ». Accaparé par ses tâches professionnelles, le sous-lieutenant a confié « les deux filles à un gendarme (p.603) de garde pour qu'il les emmène et les dépose dans la maison du photo­graphe Kadus bey [à Erzincan] », tandis que lui-même escortait le convoi vers Kemah. Il a aussi « songé à donner » la sœur de sa future épouse « à un docteur » ou « à un lieutenant ».

Après avoir accompli sa mission à Kemah, il s'est empressé de rejoindre la fille Arabian, détenue au domicile de Kadus effendi. Il s'y trouvait lorsque les gendarmes sont venus l'arrêter. Devant la cour martiale, Faik justifie son geste ainsi : « Quant aux filles, je peux vous dire qu'il y en a dans chaque maison, tout le long de la route. Pour ma part, je n'ai lu aucun ordre du gouvernement [à ce sujet] et j'ai agi comme toute la population: j'ai gardé cette petite fille que je connaissais avant même [ces événements] ».

 

(p.608) Il n'est pas moins intéressant de constater comment un agent consulaire qui, dans un premier temps, n'a pas une vision globale des événements en cours, modifie pro­gressivement son vocabulaire relatif à l'extermination des Arméniens: d'abord convaincu de la véracité des déclarations des autorités locales grâce à la mise en scène du départ des déportés arméniens de la ville sur des chars à bœuf, il écrit, dans son rapport du 27 juin 1915: « Sur ordre de Constantinople, le mutesarif a décrété le jeudi soir 24 c[ouran]t que, dans l'espace de cinq jours, la population, sans distinction de position sociale, secte religieux [sic] et protection étrangère, devait quitter la ville et se préparer à un exil. Cet ordre spontané et rédigé d'une extrême sévérité a non seulement consterné et plongé dans l'angoisse tous les Arméniens, mais aussi fortement touché les sentiments humanitaires de tous les autres chrétiens et une forte partie des musulmans qui possèdent un jugement droit -malheureusement pas chez tous », et trouve particulièrement cruelle « une expulsion au moyen de voitures de charge, [des] femmes, enfants, vieillards, avec prescription de ne rien pouvoir vendre pour former moyens pécuniers pour subsistance durant le trajet et dont durée et destination sont inconnu[e]s ». Le 10 juillet, il est déjà plus catégorique et annonce : « on a formé des groupes d'Arméniens mâles et on les a tous fait massacrer par des paysans. Contre les femmes et enfants, on va certaine­ment prendre des mesures de telle sorte que ces créatures vont mourir de faim ou de désespoir, horrible carnage ressemblant à cette époque où on a débarrassé Constantinople des chiens pour les laisser crever sur une île ! ». Dans son rap­port du 26 août, ses informations se font plus précises : les déportés de « Samsun, Amasia, Merzifun, tous arrivés jusqu'à Amasia. Après, hommes séparés, ligotés, une partie des hommes assommés entre Amasia, Turchal, Tokat. Tout ce qui est arrivé à Tokat a été dirigé de Tokat à Tchiflik ou Gischgischa et massacré. Les femmes et les enfants furent apportés par charrettes-boeufs jusque Scharkysschla [Şarkişla, près de Sivas] et après envoyés à pieds à Malatia par des détours, puis jetés ensuite dans le Kirk Gôz ou Euphrate ». Dans le même document, malgré son habituel­le réserve de ton lorsqu'il s'adresse à l'ambassadeur, Peter laisse éclater son indigna­tion en ces termes : « Si la Turquie n'est en général pas à la hauteur en fait d'orga­nisation et de talent, cette fois-ci où il s'agissait de massacres, vols, etc., elle a mon­tré un savoir-faire bien combiné et bien accéléré. D'expédier dans l'autre monde en peu de temps des centaines de milliers de créatures ».

 

 

DEPORTATIONS ET MASSACRES DANS LE VILAYET D’ANGORA

(p.620) À bien des égards, l'examen des conditions d'extermination de cette population revêt un intérêt particulier en raison de sa localisation, au cœur de l'Anatolie et du fait de l'appartenance de sa majorité au rite catholique. Ces deux caractéristiques auraient pu éviter aux Arméniens du vilayet un « déplacement vers l'intérieur ». D'autant que ces Arméniens turcophones, écrivant en caractères arméniens, avaient la réputation d'être très peu politisés et bénéficiaient de la protection de l'Autriche-Hongrie et du délégué apostolique romain. Cette population était donc peu touchée par les tensions qu'on a pu observer dans les vilayet orientaux. Seule l'installation tardive, consécutive aux guerres des Balkans, de dix mille muhacir musulmans a créé des tensions dans le domaine foncier.

 

(p.621)  Il semble, en effet, que les chefs jeunes-turcs et les autorités locales et centrales ont opté pour une stratégie visant à liquider en priorité les populations arméniennes des san-calc de Kayseri et de Yozgat, pour s'attaquer ensuite à celles du sancak d'Angora. Probablement informés des exactions commises dans les régions périphériques dès le mois de mai 1915, les Arméniens d'Angora ont même pu se convaincre un moment qu'ils seraient épargnés, grâce à la protection du vali Mazhar et de certains diploma­tes étrangers. Mais lorsque, quelques jours après sa prise de fonction, vers la mi-juillet 1915, Atif bey a fait arrêter les notables arméniens non catholiques d'Angora, il est probable que les catholiques ont soudain pris conscience de leur vulnérabilité. D'après un témoin étranger, en quelques jours, cinq cents hommes ont, en effet, été interpel­lés par la police et la gendarmerie, notamment le directeur de la Banque impériale ottomane, Chnorhokian, sous la supervision du nouveau directeur de la police, Bahaeddin bey, et du secrétaire-responsable du CUP, Necati bey, assistés du mufti de Kirşehir, Nuffid Hoca, de §amseddin et de Çingene Hakki. Les jours suivants, la liste des internés s'est allongée pour atteindre environ mille deux cents hommes. On sait par ailleurs que le 14 août, des volontaires du CUP ont quitté la ville en voitu­re, munis de pelles et de pioches et que le même jour, vers minuit, plusieurs centaines d'Arméniens ont été escortés par la police et la gendarmerie, attachés deux par deux, hors de la ville. À l'aube l'escorte confie ces hommes aux çete qui les attendent dans un coin isolé. Ces recrues de l'Organisation spéciale sont, d'après une autre sour­ce, des bouchers et des tanneurs d'Angora, « spécialement rémunérés » pour exécuter ces hommes, aidés de villageois des environs. En cinq à six jours, ils massacrent envi­ron mille deux cents Arméniens. Des témoins arméniens notent qu'à la suite de ces exactions, Osman bey, le commandant de la gendarmerie, a immédiatement donné sa démission et que les recrues de l'Organisation spéciale sont rentrées en ville en exhibant leurs trophées, notamment les chaussures et les pantalons de leurs victi­mes. Des rumeurs de déportation des catholiques ont également commencé à circu­ler. L'évêque Grégoire Bahabanian et quelques notables catholiques sont allés ren­dre visite à Atif bey et lui ont suggéré d'intervenir à Istanbul. Le vali s'est montré rassurant (p.622) et leur a promis que les autorités n'avaient rien à leur reprocher et qu'il était par conséquent inutile de faire des démarches à Constantinople. Le vendredi 27 août, des gendarmes et des policiers investissent néanmoins les quartiers arméniens et les résidences d'été où beaucoup de familles se trouvent alors. Dans la même journée, environ mille cinq cents catholiques mâles, y compris l'évêque et dix-sept prêtres, sont arrêtés et regroupés en ville. Après avoir été vai­nement invités à se convertir, ces hommes sont dépouillés de leurs avoirs et mis en route, ligotés deux par deux, dans la nuit du dimanche 29 août. Ils marchent dix-huit heures, jusqu'au village de Karagedik, lorsqu'« un officier arrive à bride abattue et nous communique le contreordre du gouvernement ; il nous annonce que l'ordre de massacre général a été retiré en notre faveur et que nous [avons] désormais la vie sauve ».  Il semble que le sort de ces hommes était scellé, mais qu'une interven­tion d'Angelo Maria Dolci, le délégué apostolique romain, a permis de les sau­ver, c'est-à-dire de les déporter vers les déserts de Syrie sans les exterminer. L'ambassade allemande a rapidement été informée de la déportation de ces catho­liques, de même que l'ambassadeur d'Autriche-Hongrie, Pallavicini, qui informe son ministre qu'il a demandé à Talât « d'épargner les Arméniens catholiques et pro­testants et celui-ci a promis qu'il écrirait aux préfets et sous-préfets de province [...] à ce sujet ». Il est donc probable que le convoi de quinze cents catholiques d'Angora a été momentanément épargné sur ordre de Talât, pour complaire à Pallavicini et à Dolci, et a pu continuer sa route par Kirçehir, Kayseri et Biga, jus­qu'aux portes de la Cilicie, à Bozanti. D'après des rescapés de cette caravane, ils ont mis près d'un mois pour rallier Tarse, puis Katma, une bourgade proche d'Alep. Mais les privations, notamment le manque d'eau, expliquent que des mille cinq cents catholiques déportés, un peu plus de deux cents, dont l'évêque, sont par­venus à Alep. La plupart sont ensuite expédiés par Hakki bey, « inspecteur des déportés de Syrie » vers Ras ul-Ayn ou Der Zor. Parmi eux, quatre prêtres et une trentaine de laïcs ont survécu à Meskene, puis sont parvenus à rallier Alep, après le remplacement de Hakki.

Début septembre, les femmes, les enfants et les vieillards d'Angora, apostoliques et catholiques confondus, ont été expulsés de leurs foyers et leurs maisons scellées par la police. Ces milliers de personnes ont ensuite été concentrées à la gare, située à la sortie de la ville, où elles sont restées pas moins de vingt-cinq jours, le temps néces­saire pour leur soutirer leurs biens et convaincre les jeunes filles les plus attrayantes de se convertir et d'épouser un musulman. Celles qui ont accepté cette proposition ont été autorisées à rentrer en ville, et les autres finalement envoyées vers Eskiçehir et Konya, où elles ont rejoint l'axe de déportation vers la Syrie. Quelques centaines de familles ont toutefois été maintenues à Angora « à titre de familles de militaires », bien que ces derniers aient été « massacrés ou déportés ». Il est vraisemblable que ces exceptions ont été admises pour donner le change à d'éventuelles protesta­tions des diplomates étrangers. Pour l'essentiel, les procédures adoptées dans le sancafc d'Angora peuvent être interprétées comme une adaptation locale qui n'a pas fondamentalement freiné la détermination des autorités à éliminer la popula­tion arménienne d'Angora. Localement moins radicales, les mesures prises n'ont fait que reporter l'élimination des Arméniens dans le temps et dans l'espace.

 

(p.624) Ce n'est toutefois que vers le 15 août que les mâles de plus de quinze ans — envi­ron sept cents personnes — sont invités à se rendre dans la cour du konak. Arrêtés, ils sont transférés sous escorte à Angora. Quelques jours plus tard, après la libéra­tion des Arméniens de rite protestant, ces hommes sont emmenés dans la vallée de Çaya§ Bahcesi, où ils sont massacrés. Les mâles protestants ont été invités à se convertir à l'islam, mais devant leur refus, ils ont été emmenés dans les environs du bourg, à Seyirce, où ils ont été égorgés.

Femmes et enfants de Stanoz doivent, pour beaucoup d'entre eux, leur survie au miïdir, Ibrahim §ah. Ce dernier est parvenu à maintenir sur place les familles de conscrits et à répartir dans les villages turcs du nahie le reste de la population1716. Comparativement à la population arménienne de bien d'autres kaza du sancak, celle de Stanoz a finalement été ainsi partiellement épargnée.

 

(p.625) Le sort des Arméniens de Sivrihisar se mêle à celui des déportés qui empruntent la voie du chemin de fer, dans des wagons à bestiaux à deux niveaux – ils sont en principe (p.626) destinés aux moutons — ou à pied, en direction de Bozanti, aux portes de la Cilicie. D'après le témoignage de rescapés, les déportés de Sivrihisar ont été orien­tés vers Rakka et Der Zor: l'immense majorité d'entre eux est morte en chemin ou sur place, victime des derniers massacres organisés à l'automne 1916.

 

(p.629) Le choix de Kemal bey comme mutesarif intérimaire, sur décision d'Atif bey, ne laisse guère de doute sur la volonté du CUP d'imposer ses hommes lorsqu'un fonctionnaire refuse d'exécuter ses ordres d'extermination, de même qu'il nous confirme sa capacité à intervenir dans les affaires locales. Kaïmakam de Bogazlian, Kemal bey avait en charge le kaza le plus peuplé d'Arméniens, de surcroît des pay­sans. De la mi-mai à la fin juillet, les quarante-huit villages du sancalc, soit environ quarante mille âmes, ont d'abord été vidés de leurs mâles, puis des femmes et des enfants, sous la supervision directe de Kemal bey. Le général Salim Mehmed note que Tevfik bey, commandant de la gendarmerie de Yozgat a lui-même fait la tournée de ces villages arméniens et ordonné de tuer nombre de personnes « sans aucune raison, sous le prétexte qu'elles appartenaient au Comité ». Mais, à la différence d'autres régions, il n'y a pratiquement pas eu de déportations dans ces villages: Kemal a organisé un immense abattoir, dans les environs du village de Keller, où plusieurs dizaines de milliers d'Arméniens, de tous sexes et de tous âges, ont été exterminés à l'arme blanche. Atif et Necati ont donc fait ici appel à un fonc­tionnaire à leurs yeux « exemplaire », bien que ce dernier n'ait même pas cherché à dissimuler ses crimes derrière le formalisme administratif habituel. Après avoir liqui­dé les zones rurales, Kemal bey et ses hommes ont parachevé leur tâche en exter­minant les Arméniens de Yozgat.

 

(p.630) D'après un témoin originaire de Pôhrenk, dans la première quinzaine du mois d'avril 1915, Enver est venu à Yozgat, alors que lui-même se trouvait en ville. Peu après, des soldats et des gendarmes ont investi les villages arméniens « pour collec­ter les armes ». Ces opérations auraient été accompagnées de violences extrêmes, de pillages et de viols de jeunes filles. Elles auraient en outre eu pour objectif de mobiliser les tranches d'âges de moins de vingt ans et les plus de quarante cinq ans et entraîné l'impossibilité de circuler entre les villages. Le même témoin affir­me aussi que des amis turcs lui auraient dit : « Ils vont finalement vous massacrer, mais ils vont confier cette tâche à des başibozük, afin que plus tard le gouverne­ment dispose d'un moyen de se justifier ». Les révélations faites au cours de la quinzième audience du procès de Yozgat, le 28 mars 1919, indiquent en fait que l'une des premières opérations menées dans le kaza de Bogazlian a eu lieu le 19 avril 1915. Ce jour-là, le kaïmakam Kemal bey, le commandant de la gendarmerie de Yozgat, Tevfik bey, et le mùdir de §ayir §eyhli, accompagnés de deux cents gen­darmes, ont perquisitionné les maisons du bourg de Çat pour officiellement y rechercher des armes et des bandits. Après de vaines recherches, ils ont procédé à l'arrestation d'une partie de sa population mâle et commis « tous les outrages imaginables ».

 

(p.631) Un notable turc de Yozgat souligne aussi que le major Tevfik a fait incendier le village de Kumkuyii en pleine nuit, alors que la population dormait : six cents per­sonnes y sont mortes. C'est certainement à la suite de ce témoignage que la cour martiale s'est adressée au mutesarif de Yozgat, par lettre du 4 février 1919, pour avoir des détails sur les complices de Tevfik qui a « disposé des matériaux inflamma­bles autour du village arménien de Kümküyü [...], l'a incendié, [...] a découpé et fait découper en morceaux les enfants au berceau restés vivants ».

 

(p.632) D'après un témoin arménien, tous les jours, de manière méthodique, cinq villages étaient traités par les çete. Ils procédaient à l'arrestation des hommes exemptés du service militaire et des notables, qui étaient ligotés et exécutés hors des villages, puis jetés dans des fosses communes, après avoir été déshabillés ; ils raflaient les enfants de plus de douze ans qui étaient emmenés vers un « abattoir réservé aux adoles­cents », situé à mi-chemin entre Akrak Maden et Bogazlian, à Hacilar. Après quoi, le reste de la population — femmes et filles de tous âges, vieillards, garçons de douze ans et moins — était concentré dans un terrain voisin du village ; les enfants y étaient séparés de leurs mères et celles qui tentaient de résister à ces enlèvements étaient exécutées sur le champ. Les villageois kizilbaç et çerkez des environs étaient alors invités à venir piller les villages abandonnés. Munis de bêtes de somme, ils vidaient les villages de tous leurs biens, puis participaient au massacre des survivants et à la crémation des cadavres. Nombre d'enfants des deux sexes, jusqu'à l'âge de onze ans, ont été emmenés en ville, dans des « orphelinats ». Le Dr M. Kétchyan situe au 7 août la fin des opérations dans les zones rurales du sancak, dont il estime le nombre de victimes à près de quarante mille.

 

(p.638) D'après les chiffres officiels cités au cours du procès de Yozgat devant la cour mar­tiale, environ trente-trois mille Arméniens du sancak de Yozgat ont été déportés et la majorité d'entre eux massacrés dans une vallée proche de Keller, à Bogazkemin, où les çete ont en outre pratiqué le viol de fillettes et achevé les nourrissons. Le capitaine §ukru, qui a servi dans la gendarmerie de Yozgat, note, dans ses « confes­sions », que les massacres ont été exécutés sur ordre du ministère de l'Intérieur, et que les traces de ces massacres « ont été effacées fin octobre, en creusant de vastes fosses dans lesquelles les corps étaient versés, puis brûlés, mais les pluies d'hiver ont mis à jour des cadavres décomposés ou des ossements ». Il précise qu'à l'exception du premier convoi de Çorum, déporté au début de juillet 1915, très peu de dépor­tés ont échappé à la mort : « Ce n'est un secret pour personne que 62 000 Armé­niens ont été massacrés dans notre sancafc. Cela nous a étonnés nous-mêmes, car le gouvernement lui-même ne savait pas combien d'Arméniens il y avait dans la pro­vince d'Angora. Quelques milliers d'entre eux provenaient d'autres provinces ; il a été fait le nécessaire pour qu'ils passent par notre route, car nous voulions les mas­sacrer. Nous avons reçu nos ordres du quartier général du comité de l'Ittihad ou du ministère de l'Intérieur d'exiler les Arméniens, ou, pour utiliser la formule précise, de conduire les Arméniens hors des localités et puis de les massacrer ». Il observe aussi qu'après que la nouvelle des massacres d'Angora s'est répandue jus­qu'à Constantinople, « l'ambassade d'Allemagne a protesté et le gouvernement a envoyé une commission d'enquête à Angora, mais nous savions parfaitement bien que le motif réel de celle-ci était uniquement de montrer qu'il n'a participé en au­cune manière aux massacres ». Après cela, ajoute-t-il, « des instructions ont été don­nées par Constantinople pour que des mesures adéquates soient prises afin que des Européens, plus particulièrement des missionnaires américains, ne puissent plus recevoir d'informations sur les massacres qui étaient perpétrés à l'intérieur de l'Anatolie ».

 

(p.646) L'élimination des hommes assurée, la machine administrative se met en branle. L'ordre de déportation générale est rendu public le 8 août 1915 à Kayseri comme à Talas. Les déportations commencent cinq jours plus tard par les quartiers péri­phériques et s'achèvent par Taldon et le centre ville. Les propriétés arméniennes sont confisquées et le monastère Saint-Garabèd transformé en orphelinat pour y « islamiser les enfants arméniens » ; certaines églises sont converties en mosquées (Saint-Grégoire) ou en dépôts militaires. Catholiques et protestants ont certes été épargnés, mais dépouillés de leurs biens et relégués à la périphérie de la ville. Environ vingt mille personnes sont déportées de Kayseri et de Talas. Les convois empruntent la route Incesu, Develi, Nidge, Bor, Ulukiçla, sous la supervision person­nelle de Yakub Cemil bey, le délégué du CUP. D'après la missionnaire américai­ne Clara Richmond, certaines femmes se sont converties en cours de route et ont pu revenir à Kayseri et à Talas ; les enfants de l'école américaine ont été pris par les autorités et confiés à un orphelinat turc, les plus grands étant envoyés dans une école à Adana ; d'autres encore se sont enfuis dans la montagne, y formant progres­sivement une bande de deux cents enfants qui seront, plus tard, pourchassés et exterminés. Fin août et début septembre, les missionnaires américains ont pu sauver quelques femmes et enfants, en les accueillant dans leur hôpital de Kayseri. Mais en février 1916, les autorités ont confisqué les bâtiments américains et invité les derniers Arméniens à se convertir.

 

(p.651) En ville, à Kirşehir, le mutesan fait ensuite transférer dans la caserne les jeunes filles et les femmes, tandis que les enfants sont escortés à une heure de la ville, en plein champ, où on les laisse mourir de faim. Les autorités font d'abord sceller les mai­sons, puis fonctionnaires et notables se partagent le butin en pillant maisons et magasins, laissant les objets sans valeur à la commission de liquidation des « biens abandonnés ». D'après des rescapées, les jeunes filles et les femmes internées à la caserne ont été invitées à se convertir si elles voulaient survivre. La pression était d'autant plus forte que des milliers de villageois des environs sont arrivés en ville pour « s'emparer des femmes ». Après avoir rassemblé tous leurs bijoux et les avoir remis au club local de l'Union et Progrès, elles ont toutefois obtenu un sursis. Dix-sept garçons, âgés de quinze à dix-neuf ans, encore présents en ville, ont été raflés sur ordre des chefs du club unioniste, qui leur ont également proposé de se convertir. Après avoir marqué leur refus, ils ont été conduits à Çalhgedik où ils ont été exterminés par Şakir Receb et ses çete. À la fin de ces opérations, il ne reste plus à Kirşehir que cinq à six familles d'artisans convertis et quelques femmes.

 

 

DEPORTATIONS DANS LE VILAYET D’EDIRNE ET LE MUTESARIFAT DE BIĞA / Dardanelles

 

(p.682) Contrairement aux méthodes employées en Anatolie, les autorités locales n'ont accordé aucun délai aux Arméniens pour se préparer à la déportation. Dans la nuit du 27 au 28 octobre 1915, l'ordre de déportation immédiat a été donné et des pilla­ges se produisent au profit du club local de l'Ittihad et des écoles turques de la ville. Trois cents boutiques arméniennes du bazar d'Ali Pa§a sont détruites. (…)

(p.683) Il se passa des choses concevables seule­ment à un esprit tout à fait dépravé et à une âme barbare et brutale ». « Des femmes alitées d'une couche du jour précédent furent arrachées du lit, des petits enfants gravement malades furent portés de force dans des charrues de transport, des vieillards à moitié paralysés furent obligés de quitter leur foyer. Des fillettes qui se trouvaient comme internes dans les écoles de la ville et qui n'avaient aucune idée du départ forcé de leurs parents furent ainsi séparées à tout jamais de leurs pères et de leurs mères. Les malheureux n'eurent pas le droit de prendre de l'argent ou des objets qui leur étaient chers. Avec quelques piastres en main, des hommes qui possédaient des fortunes considérables — dans la caisse d'un seul arménien on trouva 4 000 Itq. en billets de banque — durent quitter le foyer de leurs ancêtres pour être conduits à la misère. [...] Les objets appartenant aux expulsés sont vendus aux enchères publiques à des prix dérisoires où l'acheteur turc a de nouveau la préférence. C'est ainsi qu'on gaspille les fortunes qui, d'après le règle­ment, devaient être inventarisées ».

(…) Le fait que les écoliers des écoles turques et particulièrement ceux des écoles du Comité ont été conduits pour assister comme à un spectacle au départ des centaines d'Arméniens, fous de douleur et de désespoir, est d'après l'avis des soussignés d'une gravité énorme ! Il laisse deviner et entrevoir les desseins secrets de la politique intérieure du Comité Jeune-Turc qui inculque et nourrit ainsi les cœurs et les âmes des enfants de la haine contre les chrétiens, haine qui un jour pourrait se tourner aussi contre les amis d'aujourd'hui. Que ce fait n'est pas seulement un pur hasard, mais forme aussi partie d'un programme fixé d'avance, est prouvé par la circonstance connue à tout le monde, que pendant la poursuite de l'élément grec, les écoliers turcs furent chargés de prendre part aux pillages des villages grecs aux alentours de la ville. [...] Ici, dans le vilayet d'Andrinople, les derniers temps presque toutes les grandes et riches maisons de commerce étaient entre les mains des Arméniens. Les riches commerçants et banquiers juifs et grecs avaient presque tous quitté le uilayet après la guerre Balkanique. Avec l'expulsion des Arméniens qui travaillaient avec les gran­des fabriques d'Autriche-Hongrie et d'Allemagne, les commerçants les plus impor­tants ont quitté Andrinople sans naturellement pouvoir se mettre en règle avec leurs fournisseurs, créanciers et débiteurs ».

 

(p.697) Au cours du procès des acteurs des persécutions anti-arméniennes, qui s'est tenu devant la cour martiale de Bursa, il faut noter que les deux personnes les plus lour­dement condamnées, le délégué Mehmedce bey, condamné à mort, et Ibrahim bey, inspecteur de l'Ittihad, à huit ans de prison, l'ont été par contumace; que l'officier de police Haci Tevfik, les policiers Yahia, Sadik Siileyman Fevzi, le gendarme Hasan ont certes écopé de dix ans de travaux forcés, mais étaient officiellement « en fuite » ; que les personnes présentes les plus gravement impliquées dans la déporta­tion et les violences ont toutes été acquittées. Un rapport rédigé par les services de renseignements de la Marine française, en avril 1919, signale d'ailleurs la présende ce ces hommes  Bursa, où ils vivent sans être le moins du monde inquiétés par les nouvelles autorités. Ils semblent même impliqués dans les meurtres quotidiens qui touchent les rescapés arméniens qui rentrent alors d’exil.

 

(p.702) Fait assez rare pour être signalé, la population arménienne du sancak de Kiitahya n'a pas été déportée. Le mutesarif Faik Ali bey fait parti de ces fonctionnaires qui ont refusé d'appliquer les ordres adressés par Istanbul, mais n'a pas, contre toute attente, été démis. D'après Agouni, qui lui a personnellement demandé après-guerre comment il était parvenu à maintenir les Arméniens de la région dans leurs foyers, il semble que la population turque locale se soit fermement opposée à la déportation des Arméniens, sous l'impulsion de deux familles de notables, les Kermiyanzâde et les Hocazâde Rasik. Ce qui n'a pas été sans effet sur le pouvoir. Tout en menaçant le mutesarif et ces notables de représailles, Mehmed Talât semble avoir fait preuve d'une certaine mansuétude dans ce cas précis, une sorte d'exception confirmant la règle. Alors qu'initialement cette disposition ne devait s'appliquer qu'à moins de cinq mille personnes, plusieurs milliers de déportés originaires de Bandirma, Bursa et Tekirdag, ont profité de la bienveillance du mutesarif et de la population locale pour échapper au sort qui les attendait sur l’axe Konya-Bozanti-Alep. C’est finalement la Grande Assemblée d’Ankara qui liquidera, quelques années plus tard, cet îlot de vie, après l’avoir taxé « pour la défense de la patrie ».

 

(p.708) Les Arméniens du vilayet d'Aydin n'en ont pas pour autant été définitivement libé­rés des menaces qui pesaient sur eux et ont subis un harcèlement régulier qui n'a pris fin qu'à l'automne 1918. Il faut, à cet égard, rappeler que tous les célibataires originaires d'autres régions présents à Smyrne ont été progressivement arrêtés et déportés vers les déserts de Syrie, par le directeur de la police, Yenişehirli Hilmi, et deux de ses acolytes, Bazarh Haci Abdullah et Spahanh Haci Emin. Il faut aussi noter que le 1er novembre 1915, le principal quartier arménien de la ville, Haynots, où se trouvent la cathédrale Saint-Etienne et l'archevêché contigu, est encerclé par la troupe, qui procède à des perquisitions systématiques et à l'arrestation d'environ deux mille personnes. Ces opérations ont pour origine une proclamation ano­nyme, rédigée en français et en turc, dirigée contre la politique germanophile du gouvernement, placardée en quelques endroits de Smyrne. L'auteur de ce libelle, un certain Stépan Nalbandian, a assez rapidement été identifié. L'enquête a montré qu'il a agi seul, mais cela n'a pas empêché le vali de déporter plusieurs centaines de personnes, en plusieurs convois, le 28 novembre, les 16 et 24 décembre 1915, dans différentes directions. Il y a parmi eux un nombre important de sujets britanniques, italiens et russes, dont beaucoup sont morts en cours de route. Ce qui laisse suppo­ser que Rahmi a profité de l'occasion pour supprimer ces « étrangers » et récupérer leurs biens, dont une partie est redistribuée à des fonctionnaires de police ou des membres du club ittihadiste, comme Ali Fikri ou Mahmud bey.

 

(p.718) Au-delà du sort des ouvriers des chantiers de l'Amanus et de ses employés, le direc­teur de la Société du chemin de fer anatolien, Franz Gûnther, se préoccupe aussi de l'utilisation de ses moyens de transport pour déporter les populations arméniennes de l'ouest. Au mois d'août 1915, il reçoit de nombreux rapports de ses collabora­teurs sur les exactions commises sur la ligne de chemin de fer contre les déportés. Dans un courrier qu'il adresse à Arthur von Gwinner, le président de la Deutsche Bank, le 17 août 1915, qualifie d'« horreurs bestiales [...] l'extermination des Armé­niens dans la Turquie actuelle ». Il attire aussi l'attention de sa direction sur la responsabilité qui incombe à la Compagnie, transformée, malgré elle, en instrument du programme d'extermination des Jeunes-Turcs. Arthur von Gwinner ne semble toutefois pas prendre toute la mesure du crime qui est commis en Turquie et de ses conséquences pour son entreprise. Le 30 octobre 1915, Gunther adresse donc à Gwinner une photographie d'Arméniens entassés dans des wagons, avec la dédi­cace suivante : « Je vous envoie, ci-joint, une photographie prouvant que le Chemin de fer anatolien est un vecteur de la culture en Turquie. Ce sont nos soi-disant wagons à moutons, dans dix desquels huit cents humains sont censés être transpor­tés ». C'est à la suite de cette communication efficace que F. Gunther obtient de la Deutsche Bank une aide financière pour les déportés, accompagnée de recomman­dations pour que ces actions humanitaires ne donnent pas l'impression que la banque est hostile « à un gouvernement allié ».

 

(p.719) Le même jour, le ministre de l'Intérieur approuve les décisions de la commission, qui cesse officiellement ses travaux, concernant le « remplacement [progressif] des agents arméniens au service de toutes les sociétés de chemin de fer, y compris la compagnie d'Anatolie, en vue de ne pas perturber le service courant des chemins de fer ». Dans le bras de fer qui a opposé la direction allemande du Bagdadbahn et les autorités turques, on peut qualifier de solutions de compromis les décisions adoptées. Il est évidemment impossible d'évaluer la rigueur avec laquelle ce pro­gramme de « remplacement » a été mis en œuvre, mais il y a tout lieu de croire que nombre de cadres n'ont pas pu être remplacés et que les principales victimes se sont recrutées chez les petits employés.

L'obstination manifestée par les autorités jeunes-turques à déporter les ouvriers des chantiers de l'Amanus et les employés du Bagdadbahn apparaît en définitive, mal­gré quelques concessions rendues indispensables, comme l'une des expressions les plus abouties de leur politique génocidaire et de leur programme de création d'une « économie nationale ». Ces objectifs priment en l'occurrence sur toute autre consi­dération, y compris l'effort de guerre. Cette expérience leur a aussi confirmé com­bien le chemin était long pour « remplacer » ces Arméniens qu'elles ont décidé d'ex­clure.

Si cette affaire a créé quelques tensions entre le gouvernement allemand et son allié , turc, elle a finalement montré aux Jeunes-Turcs que les milieux politiques ou mili­taires allemands étaient disposés à fermer les yeux devant les crimes commis contre la population arménienne, même lorsque ceux-ci allaient à l'encontre des intérêts allemands. On peut tout au plus noter une certaine sollicitude pour les déportés arméniens au niveau des ingénieurs ou des cadres du Bagdadbahn, témoins au quo­tidien de scènes d'horreur.

 

(p.720) Le flot des déportés qui empruntent cet axe au cours des mois d'août, septembre et octobre peut être évalué à environ quatre cent mille personnes. Une partie d'entre eux rallie la ligne de chemin de fer à pied, puis emprunte le train jusqu'à Bozanti; une autre voyage en train; d'autres encore font tout le trajet à pied, en suivant le tracé de la ligne jusqu'aux chaînes du Taurus. Les moyens financiers dont disposent ces déportés déterminent évidemment leurs conditions de transport. Si les adminis­trateurs allemands du Bagdadbahn se plaignent du fait que les autorités leur impo­sent le transport gratuit des déportés, occasionnant ainsi des pertes financières à l'entreprise, il faut noter que cette gratuité profite à la gendarmerie ou aux auto­rités locales, qui font systématiquement payer aux déportés leurs « billets », parfois jusqu'à quatre fois le prix officiel. Mis à part quelques « politiques », étroitement escortés, les déportés qui peuvent emprunter le train voyagent dans des wagons à moutons, à deux niveaux, à quatre-vingts par voiture2277. En temps normal, un train peut rallier Haydar pacha à Bozanti en moins de quarante-huit heures, mais la guerre et les mouvements de troupes encombrent considérablement le trafic de cette ligne, souvent à une seule voie, obligeant les convois de déportés à rester stationnés en rase campagne des heures durant, sans ravitaillement et surtout sans eau.

Les transports ne se font donc pas d'une traite, mais en plusieurs étapes. Ce qui entraîne la formation de camps de transit improvisés autour des principales gares. La première station, la plus au nord, où se forme un camp est Eskisehir. Fin août, le Dr Post, qui se rend à Konya, y dénombre douze à quinze mille déportés, qui cam­pent dans des conditions précaires. Il observe que la police locale « protège » les déportés dans la journée, mais aide la population qui vient chaque nuit piller le camp, enlever des jeunes filles ou violer. Selon le médecin américain, on y compte trente à quarante morts par jour. Ce dernier observe la présence de cinq mille autres déportés, majoritairement originaires de Bursa, bloqués depuis deux semai­nes à la gare d'Alayun, dans des conditions similaires. Plus au sud, à Konya, on compte déjà, vers le 2 septembre, cinq à dix mille déportés de Bursa, Ismit et Bar-dizag: dysenterie et malaria y font des ravages. Vers la fin du mois de septembre ce chiffre s'élève à environ cinquante mille déportés, formant un immense camp de « tentes ». L'absence de toutes conditions d'hygiène élémentaires, le manque de nourriture et, surtout, la pénurie d'eau y provoquent chaque jour nombre de morts, qui sont incinérés dans le cimetière arménien de la ville. D'après le Dr W. Post, le secrétaire-responsable du CUP et ses acolytes locaux profitent de l'absence du uali Celai bey, fin septembre, pour expédier vers la Cilicie et la Syrie la plupart de ces cinquante mille déportés. 11 note que deux officiers allemands, stationnés près de la gare, sont témoins des méthodes employées et protestent sans effet. Cette marée humaine est expédiée à pied, en quelques heures, par le désert de Konya. Quelques familles disposant encore de moyens monnayent avec les gendarmes ou la police le droit de voyager en train.

 

(p.728) Concernant le sort des déportés zeytouniotes, un témoin européen en voit passer à la gare d'Adana, dans des « wagons à porcs », à destination de Konya, puis d'autres à destination d'Alep, vers l'« Arabie », dont un dernier convoi qui passe vers la mi­mai, essentiellement composé de vieillards et d'enfants se trouvant dans un état lamentable2339. D'après un rescapé, les Zeytouniotes détenus à Sultaniye ont perdu, en l'espace de deux mois, environ sept cents d'entre eux, avant d'être remis en route, le 8 août, via Adana et Alep, vers les déserts de Syrie et la région de Dera'a2340. La décision de rebaptiser Zeytoun en Sùleymanh, du nom de l'officier tué durant l'assaut contre le monastère, marque sans doute symboliquement le début du programme de turquification de l'espace anatolien, passant par la liquidation des populations arméniennes, mais aussi par une transformation de sa toponymie.

 

(p.737) Le vice-consul austro-hongrois d'Adana, Richard Stöckel, informe à la même époque son supérieur d'Alep que des muhacir musulmans continuent à arriver pour occuper les localités « abandonnées » par les Arméniens. Les « non résidents », une première fois ménagés, sont définitivement déportés vers la mi-août, suivis du gros de la population arménienne d'Adana, y compris les catholiques et les protestants, (p.738) mis en route à partir des 2 et 3 septembre 1915. Huit convois, comprenant environ cinq mille familles, sont ainsi expédiés sous la direction d'Ali Miinîf et du directeur de la police, Adil bey, du début septembre à la fin du mois d'octobre. Un millier de foyers d'artisans et de personnels qualifiés travaillant pour l'armée ou l'administration, ont néanmoins été épargnés par ces mesures, ainsi qu'une quaran­taine de personnes qui ont accepté de se convertir. D'après le missionnaire W. Chambers, les Arméniens d'Adana ont été autorisés à vendre leurs biens mobiliers avant de partir, mais leurs propriétés immobilières ont été confisquées après leur départ. Une résidente étrangère évalue à vingt mille le nombre des Arméniens déportés d'Adana au cours des derniers jours d'août 1915, période au cours de laquelle la ville prend des airs de grande braderie. Un autre témoin observe que les autorités ont saisi les dépôts bancaires et le contenu des coffres des déposants arméniens d'Adana et, outre les biens immobiliers de la population, réquisitionné les écoles et les églises arméniennes de la ville.

 

(p.741) La mission américaine d'Adana a également permis à quelques déportés de trouver un abri provisoire ou d'être matériellement soutenus. Parmi les personnes qu'elle côtoie alors, Elizabeth Webb signale par exemple le cas d'une jeune femme d'ismit, Osanna, et de ses quatre enfants, venus à pied (deux sont morts en chemin), entrée au service d'une famille iranienne d'Adana; celui d'une jeune fille de treize ans, Gulenia, originaire de Tekirdag, « vendue pour deux dollars » par un Arabe de Ras ul-Ayn à un Turc d'Adana qui a voulu la « marier » de force, avant que la gamine ne parvienne à se réfugier dans la mission ; ou encore les aventures de deux sœurs, Mariam et Khatoun, originaires d'un village de la région de Sivas, arrivées en ville dans un état tel qu'il leur a fallu plusieurs semaines « pour retrouver la santé men­tale et physique » ; et enfin celui de Mariam, de Mouch, enlevée et « épousée » par un Kurde, qui n'est pas parvenu à l'empêcher de fuir avec l'enfant qu'elle a eu de lui, mort en chemin. Les sources américaines signalent aussi le sort des garçons de l'école américaine de Talas, transférés dans une école turque d'Adana2410, dont la direction a fait « de grands efforts » pour les convertir, avant de se résoudre à assassiner les plus âgés réfractaires au turquisme, les plus jeunes étant versés dans d'autres établissements et affublés de noms turcs.

 

(p.750) Un témoin arménien bien informé rapporte qu'à la veille de la guerre un club du Türk Yurdu a été créé à Ayntab par le député Ali Cenani, dont la tâche principale consistait à organiser un harcèlement contre les institutions arméniennes, à favori­ser la confiscation de domaines agricoles, sous des prétextes divers et, plus généra­lement, à favoriser le développement du turquisme. Selon la même source, le club jeune-turc local s'est d'abord déchaîné contre les établissements français et bri­tanniques, au début de la guerre, puis a organisé une tournée de propagande anti­arménienne dans les villages au début du printemps. Les Irtihadistes recommandent aussi aux débiteurs turcs de ne pas régler leurs dettes à des Arméniens ou de ne plus cultiver leurs domaines « car dans peu de temps, il ne restera plus un Arménien dans Ayntab ». Il semble que le même genre de discours ait été également relayé par les mosquées de la ville.

 

(p.753) Les pro­testants sont finalement déportés par la gare d'Akçakoyun, sous la neige, à partir du 19 décembre 1915, le lendemain de l'enterrement du Dr Sheppard. D'après Miss Fearson, le fils du mutesarif participe personnellement au pillage des convois de protestants, qui partent sous les yeux des missionnaires, avec tous les professeurs et personnels médicaux de leurs établissements. La résidente américaine note que les déportés ont versé des « sommes exorbitantes » pour être envoyés au sud de Damas, c'est-à-dire ailleurs qu'à Der Zor. Il est évident qu'en décembre, les pro­testants d'Ayntab avaient largement eu le temps d'apprendre ce que signifiait être « expédié » à Zor et n'ont pas hésité à employer tous les moyens pour être envoyés sur l'axe Homs-Hama-Damas.

 

(p.756) Au cours de la guerre, Kilis a d'autre part acquis une grande réputation pour la beauté des femmes arméniennes enlevées dans les convois de déportées et versées dans le bordel réservé aux soldats de passage et aux unionistes de Kilis. Les res­capés arméniens de Kilis ont inventorié les noms de cent sept personnes qui ont été les principaux acteurs des crimes commis au cours de la déportation et les béné­ficiaires des spoliations.

 

(p.757) La tactique des autorités a dès lors changé. D'après Dikran Andréassian, environ quinze mille hommes des villages environnants ont été armés et disposés pour créer un siège hermétique du massif défendu par les Arméniens, puis lancé un second assaut le mardi 10 août, après une préparation d'artillerie. (…)

(p.758) D'après Mardiros Kouchakdjian, lorsque les rumeurs de déportation des Arméniens de la région ont commencé à circuler — le pasteur Andréassian est arrivé la veille -, une réunion des responsables arméniens des villages du Musadag et de Kessab a été immédiatement organisée à Antioche, le 26 juillet. Les leaders des villages de la rive droite de l'Oronte ont proposé à leurs voisins de la rive gauche, les villageois de Kessab, de collaborer pour organiser une défense commune si les informations qu'ils détenaient s'avéraient fondées. Mais les notables de Kessab ont refusé la pro­position et décidé de se soumettre aux ordres qui pourraient émaner des autorités, pour se conformer à la loyauté exigée, en toutes circonstances, par les instances politiques et religieuses arméniennes dès le début de la guerre. C'est ainsi que toute la population de Kessab a été déportée, mais en direction de Homs et Hama, dans la première quinzaine d'août 1915, tout comme celle d'Alexandrette, par son kaïmakam, Fatih bey (en poste du 14 avril 1913 au 15 novembre 1915), et celle de Beylan, par son kaïmakam, Ahmed Refik bey (en fonction du 28 février 1915 au 21 janvier 1916).

 

 

LES DEPORTATIONS DANS LE MUTESARIFAT D’URFA

 

(p.767)  Le lendemain matin, des milliers de citadins, armés de sabres et de fusils distribués par les autorités, attaquent les trois principaux quartiers arméniens. Il semble que le mutesarif ait fait appel aux ressorts traditionnels du fanatisme reli­gieux, en invitant la population musulmane à châtier les impies: en tête des cortè­ges, des religieux en appellent à Dieu. Après avoir laissé pénétrer assez profondé­ment les assaillants, les défenseurs jettent sur la foule des bombes artisanales, provoquant une panique générale au cours de laquelle environ quatre cent cin­quante personnes tombent victimes des explosifs ou surtout piétinées par la foule. Le 1er octobre, les autorités changent de tactique. Tirant les leçons de leur premier échec, elles décident de concentrer l'attaque sur un seul point, le quartier de l'église catholique, et de nuit. Mgrditch Yotnèghpérian a apparemment été informé de ce projet, puisqu'il organise un véritable piège autour de cette église. Après avoir laissé les assaillants prendre le contrôle de l'édifice et de sa vaste cour, les défenseurs abattent sur eux un déluge de grenades et un feu nourri, qui font de nouvelles victimes. L'offensive suivante a lieu le 3 octobre. Le matin même, un chef kurde de Suruc, Siileyman beg, est arrivé avec six cents hommes de sa tribu. Depuis la citadelle, les premiers obus s'abattent sur les quartiers arméniens, prépa­rant l'assaut qui est lancé sur le quartier du P. Abraham par ces combattants kurdes plus aguerris et des unités de l'armée régulière fraîchement arrivées. Probablement persuadés que les bombardements ont détruit les positions arméniennes de ces par­ties de la ville, les assaillants cherchent surtout à investir les maisons. Positionnés sur les toits, les Arméniens utilisent une nouvelle fois des grenades pour disperser les intrus. Dans une lettre à son épouse, datée du 1er octobre, le capitaine allemand Wolffskeel, membre de l'état-major de la IVe armée, rapporte qu'il a été envoyé sur place pour « rétablir l'ordre » et qu'il a personnellement commandé l'assaut du jour, face à une « défense bien préparée ». Les 4 et 5 octobre, les forces turques se sont contentées d'échanger quelques coups de feu, attendant probablement l'arri­vée annoncée des six mille hommes commandés par l'inévitable général Fahri pacha, dotés de canons modernes d'origine allemande. Ainsi que le souligne (p.768) Hilmar Kaiser, Eberhard Count Wolffskeel Von Reichenberg est le « seul officier alle­mand à avoir servi en uniforme ottoman et à avoir directement participé à l'exter­mination d'Arméniens ».

Les forces du général Fahri pacha n'arrivent en fait à Urfa que le 6 octobre et ne lancent leur premier assaut que dans la matinée du 8, après un pilonnage intensif des quartiers arméniens. (…)  On peut légitimement suspecter Fahri pacha et les autorités locales d'avoir ainsi supprimé l'un des principaux témoins et connaisseurs des événements survenus à Urfa depuis le début de la crise.

 

(p.769) Elvesta Leslie, la collaboratrice du vice-consul américain, accuse ouvertement le capitaine Wolffskeel, qui commandait l'artillerie, d'avoir participé aux massacres. Elle note aussi que nombre de femmes et d'enfants ont été enfer­més dans les han de la ville, où beaucoup sont morts de faim ou du typhus ; que sol­dats, officiers, gendarmes et civils sont venus y prélever des jeunes filles comme dans un marché aux esclaves; et qu'après avoir été mises en route, les autres sont tom­bées en chemin, comme des mouches, seules quelques-unes étant parvenues à se cacher dans des villages arabes. Wolffskeel confie plus sobrement à son épouse qu'après la chute de la ville a commencé « la partie déplaisante, l'évacuation des habitants et les cours martiales », et que ce qu'il a vu, « même si cela n'a rien avoir avec moi », n'est « pas très plaisant ». Il note aussi que toute activité industrielle et artisanale a totalement cessé dans la ville d'Urfa. D'après le témoignage du P. Hyacinthe Simon, un convoi de deux mille femmes et enfants d'Urfa passe à Mardin le 20 octobre et un autre de trois mille cinq cents le 28 du même mois, avec pour destination officielle la région de Mosul. Il est toutefois impossible d'établir un bilan des personnes massacrées dans les quartiers investis par l'armée à partir du 13 octobre et encore moins du nombre total de personnes qui ont effectivement été déportées vers les déserts de Syrie ou de Mésopotamie.

18:16 Écrit par Justitia & Veritas dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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