26/05/2017

génocide arménien = génocide chrétien perpétré par le pouvoir musulman turc, nié par le pouvoir actuel en Turquie

Un livre à acheter absolument :

 

Le génocide des Arméniens

Kévorkian Raymond

éd. Odile Jacob, 2006

 

 

 

Longs extraits :

 

 

(p.6) /1915/ L'échec au Caucase et la menace russe précipitent les événements. Dès fin janvier, les soldats arméniens de la IIIe armée sont désarmés et employés à des travaux de voierie. Bientôt ils sont liquidés par petits groupes. La guerre scelle le destin de la population arménienne. La loi provisoire de déportation du 27 mai 1915 vise d'abord les populations arméniennes des vilayet orientaux, celles qui sont les plus proches du front du Caucase. L'extermination des Arméniens d'Anatolie se fait par phases successives, décrites dans le détail par Raymond Kévorkian. Comme le note l'auteur, les hommes adultes sont souvent éliminés avant même le départ des convois ou en route dans les sites-abattoirs où l'Organisation spéciale (Tesjtilat-i Mah-susa), composée en partie d'anciens repris de justice, s'occupe de l'élimination des Armé­niens. Cette organisation qui dépend du ministère de la Guerre est coiffée par Bahaeddin Şakir. Tandis que les déportations massives ont lieu en mai-juin, le 24 avril 1915, une rafle, à Constantinople, élimine les intellectuels et les notables de la capitale. « La chronologie des déportations montre un décalage dans le temps entre les déporta­tions massives de mai-juin 1915 dans les provinces orientales et celles des populations d'A­natolie occidentale et de Cilicie qui ne seront expulsées de leur lieu d'origine qu'en août-septembre 1915 », note l'auteur.

Un certain nombre de vali (gouverneurs) de province refusent d'exécuter les ordres de déportations et sont démis. C'est le cas de Celai bey, vali d'Alep qui, muté à Konya, refu­se une seconde fois d'obtempérer, de Resjd bey, vali de Kastamonu, et de Hasan Mazhar, vali d'Angora.

En marge des atrocités commises en route, soit par l'Organisation spéciale, soit par des tribus nomades kurdes, la population turque, dans son ensemble, pas plus que les Kurdes sédentaires ne participent, en général, à la mise à mort. Des femmes sont raptées et deviennent des épouses dans une société encore polygame. Des enfants sont recueillis et sauvés, par des Turcs ou des Kurdes. Les Yézidis du Sindjar accueillent les réfugiés avec bienveillance et les soustraient au sort qui leur était réservé.

 

(p.7) Ceux qui ont survécu aux marches comme ceux qui sont arrivés indemnes de l'Ouest se trouvent concentrés, au début de 1916, dans la région de Der Zor, dans le désert syrien. La partie la moins connue du travail de Raymond Kévorkian concerne le sort de ces cen­taines de milliers d'Arméniens et l'organisation de leur destruction dans des camps de regroupements. L'ouvrage est très précis sur ce processus, sur ceux qui furent nommés pour le mener comme sur l'encadrement des camps. On choisit des volontaires, souvent tcherkesses. On retrouve, dans ces camps d'extermination, des caractéristiques familières à ceux qui connaissent la littérature afférente aux camps nazis ou staliniens et montrent, une fois encore, le degré d'asservissement et de déshumanisation auquel les conditions de détentions finissent par soumettre les individus. « Le directeur nomme un surveillant en chef et des gardiens parmi les déportés arméniens, en leur offrant en échange de les nour­rir et de leur laisser la vie sauve. Ceux-ci sont notamment chargés de surveiller les camps durant la nuit. Le choix des surveillants semble répondre à une logique visant à les recru­ter parmi les couches sociales les plus modestes, afin d'accentuer l'antagonisme déjà existant entre les déportés aisés, c'est-à-dire ceux qui pouvaient encore se payer de quoi manger, et les autres qui crevaient littéralement de faim. Tous les témoignages révèlent, en effet, que ces supplétifs arméniens étaient tout aussi brutaux que leurs collègues "otto­mans" et particulièrement agressifs à l'égard de leurs compatriotes. On aura compris que ce genre de circonstances particulières était propice à l'épanouissement des instincts les plus vils et au développement d'une agressivité apparemment infondée entre déportés. Celle-ci devait se superposer aux antagonismes sociaux traditionnels, traversant tous les milieux indistinctement, comme si les victimes se reprochaient mutuellement le sort que les bourreaux leur faisaient subir.»

Sur cette seconde phase du génocide qui se situe loin des fronts militaires, l'auteur remar­que : « Le Comité central ne peut plus s'abriter derrière son discours sécuritaire et sa théo­rie du complot contre l'État. En l'occurrence, il vise à liquider une population très majori­tairement formée de femmes et d'enfants. » Non seulement les Jeunes-Turcs visent, au nom d'une idéologie panturquiste, à créer une continuité géographique avec la population turcophone du Caucase mais à éliminer le groupe non musulman, géopolitiquement le plus gênant. Les Arméniens se trouvent, en quelque sorte, au mauvais endroit au mauvais moment. Ce nettoyage ethnique n'est pas réservé aux seuls Arméniens, même si ce sont eux qui subissent les pertes les plus lourdes (Constantinople, où se trouvent les ambassa­des, n'est que partiellement épargnée, tout comme Smyrne grâce à l'intervention person­nelle de Liman von Sanders, le généralissime allemand) mais les chrétiens d'Orient et sur­tout les Grecs du Pont sont également liquidés en masse à la fin de la guerre.

 

(p.8) L’Etat turc continue activement à contester les faits, et l’offre à l’Arménie de réunir une assemblée d’historiens pour les établir n’est qu’une manifestation supplémentaire de négationnisme.

 

(p.13) En qualité de plaignants, les Arméniens représentés par le Patriarcat de Constanti-nople avaient accès aux dossiers d'instruction et le droit de prendre des copies ou des photographies des documents originaux ou certifiés conformes. Bien que « mar­tiale » et « extraordinaire », la Cour était à l'origine mixte, c'est-à-dire composée de magistrats militaires et civils. Ce fut du moins le cas jusqu'au 24 mars 1919. Mal­gré le court laps de temps au cours duquel le Patriarcat et ses avocats purent accé­der aux dossiers — du 5 février au 23 mars —, le Bureau réussit à rassembler une masse assez considérable de documents officiels, qui furent complétés par des maté­riaux provenant d'autres sources et les témoignages qui affluèrent au Bureau d'in­formation du Patriarcat.

 

(p.17) Le système ottoman traditionnel : les Ottomans musulmans en haut de l’échelle et les infidèles en bas.

 

(p.18) (…) Les clercs, à commencer par ceux qui sont issus des ordres religieux, /…/ n'acceptent pas, nous l'avons dit, le discours égalitaire et la perte possible du statut supérieur que leur confère l'islam. Ayant un certain ascen­dant sur les masses musulmanes, ils jouent un rôle important dans la formation d'une opinion publique rejetant les innovations occidentales et se plaignant du rôle grandissant des non-musulmans.

 

(p.19) Massacre de près de deux cent mille Arméniens au cours des années 1894-1896.

 Ces crimes, sur lesquels aucune étude complète n'a été menée jusqu'à présent, avaient un caractère organisé, et l'implication directe de la Sublime Porte dans leur mise en œuvre est hors de doute. Sans être de nature génocidaire, ils semblent avoir eu pour vocation d'amputer la population arménien­ne et de l'affaiblir sur le plan socio-économique.

 

(p.23) Les journaux parisiens, dont chacun sait qu’ils reçoivent de généreux subsides des agents du sultan ottoman, (…).

 

(p.34) Outre l'image du révolutionnaire arménien terroriste et soumis aux manipulations des puissances occidentales, apparaît aussi, dans le dis­cours jeune-turc, le type du profiteur-usurier. Évoquant ce type, un rédacteur du Türk note : « Les fortunes qu'ils ont constituées, les arts qu'ils maîtrisent, tout cela vient du fait qu'ils vivent à nos dépens » et suggère aux lecteurs d'en tirer les conséquences en pratiquant un boycott de ces marchands et artisans « qui en subiront les conséquen­ces naturelles ». On voit déjà pointer, derrière ces propos, la théorie du Millî Iktisat, de l'Économie nationale, qui visera à substituer aux entrepreneurs arméniens ou grecs des entrepreneurs « turcs » ou musulmans, ou du moins de ruiner les premiers, et le rejet de tout mérite personnel dans ces succès, qui ne seraient dus qu'aux abus dont sont victimes les Turcs.

(…) En d'autres termes, l'image de l'Arménien soumis, fourbe et peu loyal, que les Jeu­nes-Turcs ont hérité de la tradition ottomane, se recompose alors en une perception d'un groupe ethno-religieux étranger, mais familier, qui menace le groupe dominant, c'est-à-dire les Jeunes-Turcs qui se perçoivent eux-mêmes comme l'avant-garde éclai­rée des Turcs.

 

 

JEUNES TURCS ET AERMENIENS A L’EPREUVE DES MASSACRES DE CILICIE D’AVRIL 1909

(p.100) Comprendre les origines de l'explosion de violence qui provoque le massacre de 25000 Arméniens de Cilicie, au cours du mois d'avril 1909, a été, pour les milieux arméniens, une priorité absolue.

 

(p.105) En définitive, c'est le véritable réquisitoire du contre-amiral Pivet qui semble le met­tre, lui et ses ouailles, le plus gravement en cause. Nous n'avons pas pris le temps d'étudier la personnalité de ce haut gradé, dont on peut au demeurant se faire une idée en lisant ses rapports au ministre. Nous relèverons seulement que les déclara­tions, certes tardives, des autorités centrales ont rendu justice de ces accusations qui n'étaient que le fruit de rumeurs. Militaire de haut rang, ayant fait sa carrière dans une France coloniale dont on mesure aujourd'hui l'énormité des préjugés, le confor­misme et l'arrogance, le contre-amiral Pivet a bien digéré les propos tenus par ses collègues turcs. L'outrance de ces propos, faisant allusion au « cabinet fantôme » d'« un futur royaume d'Arménie », ne pouvait d'ailleurs que faire sourire toute per­sonne connaissant un tant soit peu la situation intérieure de l'Empire ottoman. L'un des meilleurs témoins, le major Doughty-Wylie, consul de Grande-Bretagne à Adana, dont tout le monde s'accorde à louer l'intelligence et le dévouement, écrit dans son rapport : « Je ne crois à aucune révolution arménienne visant à créer un royaume indépendant à la faveur d'une intervention étrangère. Si les Arméniens avaient poursuivi un but semblable, ils se fussent retirés en masse dans les monta­gnes, où ils auraient pu mieux se défendre. Ils n'auraient jamais laissé tant de milliers de moissonneurs [...] épars, sans armes, dans la campagne. De plus, il est (p.106) ridicule de supposer que même les Arméniens armés, qui ne l'étaient que de revol­vers et de fusils de chasse, se pussent croire capables de faire face à l'armée otto­mane. Quant à une intervention étrangère, la plus mince connaissance de la poli­tique les eût convaincus de l'absurdité d'une telle idée ».

 

(p.107) Imprégnée de la pro­pagande hamidienne qui présenta durant des décennies les Arméniens comme des (p.108) traîtres et des séditieux, elle continue à réagir selon des critères de jugement anciens, incapable, par exemple, de concevoir que des partis politiques qualifiés de terroristes voici peu soient soudain légalisés et puissent créer des clubs locaux. On pourrait résumer le problème en disant que la société ottomane du temps a du mal à intégrer les apparences mêmes d'un système démocratique... et la Cilicie n'échap­pe pas plus que les autres provinces ottomanes à ce phénomène. Il faut d'ailleurs souligner qu'après la publication du rapport, les principaux membres de la cour martiale ont été invités à démissionner, et que la circulaire publique du grand vizir — citée plus haut — répond pratiquement point par point aux accusations portées dans ce rapport, ce qui montre bien que certains cercles ottomans étaient parfaite­ment conscients de l'état de leur opinion publique et ressentaient parfois le besoin de faire une mise au point pour calmer les esprits ou dédouaner les personnes visées.

 

(p.109) Au début de février 1909, Kör Ahmed, le fils du mufti de Hacin, télégraphie au vali qu'une révolte des Arméniens de Hacin se pré­pare. La rumeur ajoute que ceux-ci marcheraient sur Adana, ce qui met la popu­lation musulmane locale sur les nerfs. Au début du mois de mars, une autre provo­cation a lieu à la Grande Mosquée Ulu Cami, dont la porte est souillée d'excréments au cours de la nuit, provoquant une vive colère dans la population : on accuse les chrétiens de sacrilège. Quelques gardes surprennent néanmoins les deux coupables le lendemain soir, alors qu'ils s'apprêtaient à recommencer, mais compte tenu du fait qu'il s'agit de clerc, les autorités décident de classer l'affaire. Fort peu de temps après, le bruit circule dans les quartiers turcs d'Adana que les Arméniens s'apprê­tent à attaquer le dépôt d'armes de la ville la nuit suivante en utilisant un passage souterrain secret et qu'il faut en conséquence se tenir prêt à se défendre. Au petit matin, les Arméniens d'Adana apprennent avec stupéfaction ce qui s'est produit au cours de la nuit en lisant l'organe jeune-turc local, Ittidal. L'archevêque arménien proteste contre ces bruits et exige qu'une enquête soit menée pour identifier les auteurs de ces rumeurs, mais en vain. Il faut aussi souligner qu'au cours de l'hiver 1908-1909, plusieurs Arméniens ont été assassinés sur les routes de la province, créant une atmosphère d'insécurité malsaine. Suite au meurtre de trois muletiers dans les environs de Sis, on a mis la main sur les coupables qui ont affirmé qu'ils avaient agi « sur l'ordre d'une organisation secrète pour le massacre des chrétiens », car ces derniers en soutenant la Constitution visent à supprimer la caria1%. Au début du printemps, les incidents deviennent quasi quotidiens et se produisent dans les environs immédiats d'Adana : plusieurs femmes et jeunes filles arméniennes sont enlevées, des hommes attaqués et battus.

Toutes les sources confirment cependant que les « événements d'avril 1909 » ont pour point de départ le meurtre de deux Turcs par un jeune charpentier arménien, à la périphérie d'Adana, le lundi de Pâques, 9 avril. Le 4 avril, alors que le jeune Hovhannès rentre chez lui, il rencontre des brigands, dirigés par un certain Isfendiar, lesquels l'encerclent et lui demandent de satisfaire leurs fantaisies. Sur son refus, ces hommes le bastonnent et l'abandonnent sur place. Le lendemain matin, le jeune homme se rend à la préfecture, puis au tribunal pour y déposer une plainte contre ces délinquants, mais il est éconduit sans ménagement. Il décide alors de s'a­cheter un pistolet pour se défendre. Le lundi de Pâques en soirée, le groupe attend Hovhannès sur la route menant à sa demeure, l'attrape et le blesse de plusieurs coups de couteaux. Le jeune homme riposte, tuant le chef de ses agresseurs et en blessant deux autres. À peine la nouvelle connue, on récupère le corps d'Isfendiar qui est exhibé dans les quartiers turcs, puis enterré dans une atmosphère particuliè­rement lourde. Après quoi une foule nombreuse part à la recherche de l'assassin qui s'est enfui, pille sa maison et brutalise sa famille.

 

(p.110) Le mufti confirme que le massacre de chrétiens est conforme à la loi islamique et délivre une fatva (décret religieux) confirmant la sentence.

 

(p.111) — la plupart des édifices religieux et laïques étrangers furent incendiés et deux missionnaires américains assassinés

 

 

LA PREMIÈRE PHASE DES MASSACRES DE CILICIE : 14-16 AVRIL 1909

La flambée de violence qui embrase toute la Cilicie dès le 14 avril n'a pas, ainsi que le montrent les faits que nous venons de présenter, le caractère d'un mouvement spontané. Du reste, ces événements ne sont pas sans similitude, dans leur déroule­ment et par les méthodes employées, avec les massacres qui ont été organisés en 1895-1896 dans les provinces arméniennes et ailleurs : même diffusion de fausses rumeurs, même participation aux violences des populations rurales des environs, même rôle d'incitateur joué par le clergé musulman, et d'organisateurs et de meneurs par les notables, la gendarmerie et, bien sûr, les hauts fonctionnaires, à commencer par le vali ou les sous-préfets.

Le témoignage du supérieur des missions catholiques, le P. Rigal, confirme cette impression: «Le mercredi de Pâques, 14 avril, vers 11 heures du matin, des coups de fusil, des coups de revolver partent de tous les points de la ville : on tire des ter­rasses, des fenêtres, des minarets : les balles pleuvent drues comme grêle sur les ter­rasses, dans les rues, dans les maisons. C'est un feu croisé subitement allumé, comme si une étincelle électrique avait armé à la fois tous les habitants d'Adana. Depuis plusieurs jours, on parlait de massacres probables ; les Turcs étaient mena­çants ; les chrétiens avaient peur : il y avait déjà eu une ou deux alertes ; le matin, on avait remarqué dans le marché des gens à mine de brigands, armés de ces énormes gourdins, à tête ferrée, qui aux massacres de 1895 ont assommé tant d'Arméniens ; au sortir de la mosquée, des musulmans qui habituellement ne portaient pas le tur­ban, étaient coiffés en mollahs pour ne pas être confondus avec les chrétiens. Enfin, il y avait dans l'atmosphère comme une odeur de sang, et au marché, les magasins étaient fermés.

Au bruit de la fusillade, le premier mouvement fut de sauver sa vie : on afflue chez nous par toutes les portes ; les terrasses environnantes versent dans nos murs des flots humains. On se presse de même chez les Américains, dans les églises, partout où l'on croit trouver plus de sécurité ».

L'ordre d'attaquer les quartiers arméniens vient manifestement d'être donné, mais l'on ignore encore par qui. Devant la menace, les artisans et commerçants armé­niens songent à fermer leurs échoppes et à rentrer dans leurs foyers. Cependant, les principaux notables chrétiens, sujets ottomans et étrangers, se réunissent immédia­tement à l'archevêché arménien et envoient une délégation auprès du vali afin qu'il organise la protection de leurs quartiers et de leurs institutions. C'est David Ourfa-lian, le président du Conseil national arménien d'Adana et membre de la Cour des comptes qui représente sa communauté. Le vali leur affirme qu'il a la situation en main, que tout cela n'est pas très grave et qu'« il faut rester calme », mais exige que la délégation se rende au marché vers 15 h pour calmer les gens et les inviter à reprendre leurs activités. Sur place, David Ourfalian insiste notamment pour que la pharmacie et les boutiques soient rouvertes, mais est abattu peu après : (…).

 

 

L’INTERMEDE DES 17-24 AVRIL A ADANA

 

(p.114) En ville, on s'affaire à nettoyer les rues des cadavres qui sont jetés dans le Sihun — les marins signalent des centaines de cadavres flottant dans la baie de Mersine. Le vali vient également de décréter l'état d'urgence. Progressivement, les Arméniens réintègrent leurs demeures quand celles-ci n'ont pas été incendiées, tandis que des hôpitaux improvisés sont créés pour les nombreux blessés et malades dans les éta­blissements des missionnaires ou les missions diplomatiques, ainsi que dans les éco­les arméniennes encore debout, comme le collège de jeunes filles Saint-Etienne. Malgré les dégâts humains et matériels déjà occasionnés dans toute la Cilicie au cours des premiers massacres, les cercles turcs locaux, loin de s'inquiéter des consé­quences de leurs actes, semblent plutôt frustrés du fait que nombre d'Arméniens d'Adana n'ont pas pu être exterminés.

 

(p.119) LES SECONDS MASSACRES D’ADANA (25-27 AVRIL)

 

«Cette nuit du dimanche, continue le P. Rigal, la journée et la nuit suivante, l'incen­die ne s'éteignit pas. Il dévora une église et deux vastes écoles arméniennes; celles des garçons et des filles, la petite chapelle et la résidence chaldéennes. Le temple protestant, tous nos immeubles, résidence, collège et écoles gratuites, l'église arménocatholique, ainsi que la résidence épiscopale, le grand collège Terzian et l'école des filles, enfin les trois quarts du grand quartier arménien. J'oubliais les immeubles des jacobites, nouvellement construits: résidence, église et école. [...] On peut dire que la journée du mardi, 27 avril, fut la dernière de cette horrible série, qui n'a peut-être pas sa pareille dans l'histoire moderne ».

 

(p.120) Le rapport de la commission d'enquête créée par le parlement ottoman donne une description assez voisine des faits : « II est impossible de trouver des termes assez forts pour rendre l'horreur et la férocité de ce second massacre qui a duré deux jours. C'est au cours de cette boucherie qu'on a brûlé vivants les malades et les blessés arrivés des fermes et des villages environnants et se trouvant dans le local de l'école. Djévad bey a jugé superflu de parler, dans son rapport, de la mort terri­ble que ces malheureux ont trouvée dans les flammes ; il ne souffle pas mot des femmes enceintes éventrées, des petits enfants égorgés et de mille autres atrocités sans nom. Mais il a eu soin de noter qu'une grande quantité de bombes et de dyna­mite a éclaté durant l'incendie du quartier arménien. Le meilleur démenti à cette calomnie se trouve dans le fait même que les Arméniens ne se sont jamais, pendant leur défense, servis de bombes ou de dynamite. Ayant fait, pour se défendre, usage d'armes ordinaires, il est clair que s'ils avaient été en possession de pareils engins, ils s'en seraient également servis, et leurs effets auraient très facilement été recon­nus. Comme nous n'avons pas rencontré le moindre indice permettant de supposer l'emploi de semblables explosifs, il est tout naturel d'en déduire qu'il s'agit là d'une simple calomnie visant à rejeter sur les Arméniens la responsabilité des faits ».

 

(p.121) Le Journal officiel publie, dans sa livraison du 18 mai 1909, un télégramme adressé à Denys Cochin accablant pour les autorités ottomanes : « Toutes nos informations, d'accord avec celles de la presse européenne, constatent la complicité des troupes dans les effroyables boucheries d'Adana et de la province. Le second massacre du 25 avril fut opéré par les troupes mêmes envoyées de Dede Aghatch pour réprimer les désordres. Des scènes d'atrocités inénarrables se sont produites. Toute la Cilicie est ruinée, en proie à la famine et à la misère ».

 

 

LES PERTES HUMAINES ET MATÉRIELLES

Au cours de la séance parlementaire du 2 mai, les chiffres avancés par les députés arméniens, selon les informations qui leur sont par­venues, font état de vingt à trente mille morts.

 

(p.122) Malgré leur caractère officiel, ces chiffres ne sont pas publiquement reconnus par le gouvernement. Cependant, au début du mois d'août, le gouvernement réévalue encore le nombre des victimes de Cilicie pour les porter à six mille quatre cent vingt-neuf dans le vilayet d'Adana et quatre cent quatre-vingt-quatre dans celui d'Alep. Suite à la publication du rapport des deux magistrats, le nouveau vali Mustafa Zihni pacha Babanzâde fut obligé d'approfondir les enquêtes locales et il aboutit à un chif­fre de vingt mille deux cents (19400 chrétiens, dont 418 Syriens jacobites, 163 Chaldéens, 99 Grecs, 210 Arméniens catholiques, 655 Arméniens protestants et 620 musulmans), plus proche de la vérité, pour le seul uilayet d'Adana.

 

 

LES PERTES MATÉRIELLES, LES CONSÉQUENCES SOCIALES

 

(p.123) Comme pour le nombre de victimes, la commission d'enquête officielle du gouver­nement se montra plus fiable que les enquêteurs locaux et parvint à un total de 4823 maisons, fermes, écoles, églises, usines, exploitations agricoles, caravansé­rails, moulins, boutiques et échoppes entièrement détruits, dont 386 appartenant à des musulmans, pour le seul vilayet d'Adana. D'après les informations collectées sur chacune des localités, ce chiffre est probablement encore en dessous de la véri­té, mais a le mérite de donner une idée de l'importance de la catastrophe écono­mique que provoquèrent les massacres et leur cortège de pillages et d'incendies. D'après ces mêmes sources, les dégâts matériels sont évalués à cinq millions six cent mille livres turques.

Une commission internationale fut créée pour venir en aide aux rescapés et des sommes considérables allouées, mais, compte tenu des dégâts, celles-ci parvinrent tout au plus à assurer la survie des dizaines de milliers — environ quatre-vingt dix mille — de sans-abris. Le problème majeur était en effet que leurs outils de travail ayant été détruits, ces gens n'étaient pas encore en mesure de subvenir à leurs pro­pres besoins.

Un autre problème, celui des milliers d'orphelins recensés après les massacres, sou­leva des débats interminables au sein de la nation arménienne. Pour saisir la portée de cette question, il faut se remémorer les antécédents des massacres de 1895-1896, qui firent environ soixante mille orphelins, et du scandale que provoqua chez les Arméniens l'intégration d'un certain nombre de ces enfants dans des établissements fondés par des missionnaires américains, allemands, suisses, français, etc. Victime de pertes humaines considérables — outre les massacres, un grand nombre de fem­mes et d'enfants enlevés et convertis de force à l'islam — et habitée par le sentiment qu'elle avait reçu un coup mortel menaçant sa survie, la nation se replia sur elle-même pour en quelque sorte se reconstituer. Dans ces conditions, tout enfant édu-qué dans une culture étrangère au sein d'une institution non arménienne apparais­sait comme un membre de plus du groupe qui allait grossir les rangs d'autres peu­ples et détruire un peu plus la collectivité historique arménienne.

 

 

(p.135) L’ACTIVITE DES PREMIERES COURS MARTIALES INSTITUEES EN CILICIE

Rien n'est plus significatif d'une volonté politique que la mise en œuvre par l'État d'une justice susceptible de punir des coupables et ainsi de rétablir la paix civile et le règne du droit. Or, concernant les événements de Cilicie, les activités des pre­mières cours martiales locales ont donné lieu à des « abus » qui ont scandalisé plus d'un observateur, sans parler des victimes elles-mêmes. « II n'est malheureusement que trop certain, dit un diplomate, que les nouveaux gouvernants s'occupent bien plus d'accuser les Arméniens que de rechercher les vrais coupables. C'est par cen­taines qu'on arrête les Arméniens, alors que les instigateurs des massacres restent impunis et dirigent même avec insolence l'œuvre de la justice ». Ces cours avaient aussi une autre particularité : elles étaient constituées des principaux organisateurs (p.136) des massacres et travaillaient toutes sur la base de rapports fournis par des commissions d'enquête locales dont les membres étaient eux-mêmes impliqués dans les massacres. Elles avaient ainsi le pouvoir de désigner les « coupables ». Les rapports Babikian et Fayk-Mosditchian soulignent du reste ces anomalies, ainsi que la pratique courante des faux témoignages et des aveux extorqués aux victimes. C'est à la suite de protestations diplomatiques et d'une vive réaction des milieux arméniens de Constantinople que le grand vizir Huseyin Hilmi annonça finalement devant le Parlement, le 24 mai 1909, la formation d'une cour martiale composée de cinq membres, tous issus des rangs jeunes-turcs, présidée par Yussuf Kenan pacha. On note toutefois que cette instance était dépourvue de moyens d'enquête et a tout bonnement repris les dossiers préalablement instruits. Elle a en outre insti­tué trois branches locales à Tarse, Erzin et Marach.

 

(p.145) De notre point de vue, il ne fait aucun doute que ces hommes expérimentés — le général Remzi pacha a été l'un des organisateurs des massacres hamidiens de 1895-1896 à Marach — ont reçu des ordres supérieurs pour mettre en œuvre les massacres. Ils ont su donner l'impression qu'ils étaient débordés par une situation incontrôlable et gérer l'« information » comme on savait le faire sous Abdùlhamid, avec pour prin­cipe essentiel de présenter les victimes comme des agresseurs et les agresseurs comme des victimes.

 

(p.146) La conscription se révèle cependant un véritable cauchemar pour les jeunes soldats arméniens. Simon Zavarian, qui séjourne dans les années 1909-1910 dans la plai­ne de Mouch, signale à ses camarades d'Istanbul les bastonnades, les violences en tout genre, les conditions d'hygiène catastrophiques — il n'y a pas de caserne à Mouch — et, par conséquent, des cas de désertion. Il note que durant les trois der­niers mois, on y a recensé trente décès sur un effectif inférieur à huit cents appelés. Il souligne toutefois que « la situation la plus terrible est celle des [soldats] Albanais, dont la moitié a déjà disparu ». Le chef dachnak rapporte également le témoignage du Dr Zavriev, concernant les conscrits d'Erzerum, où l'année précédente, plus de deux mille soldats sont morts : « Comparé aux pays étrangers, cela représente des pertes dix fois supérieures ».

 

(p.152) Durant ses dix premiers mois de pouvoir, jusqu'aux « incidents du 31 mars » 1909, son obsession, affirme-t-il, semble s'être concentrée sur les Albanais. Lorsqu'on exa­mine la politique albanaise du Comité Union et Progrès durant cette période, et notamment la campagne de propagande qui est menée dans la presse jeune-turque de Constantinople, on constate que la répression sanglante menée par l'armée otto­mane en Albanie est légitimée par une accusation de séparatisme. Comme le remarque un observateur attentif: «Le plus petit fait concernant un quelconque Albanais était aussitôt imputé à toute la race que le Comité s'obstinait à faire passer pour ennemie du nouveau régime ». Malgré leur rôle décisif dans l'écrasement de la réaction du 31 mars, sans parler de leur contribution capitale dans la révolution de juillet 1908, le CUP a, à travers ses journaux, lancé une campagne de dénigre­ment contre ces mêmes Albanais dès le début du mois de juin 1909. Ils y sont accu­sés d'avoir développé un mouvement réactionnaire opposé à la Constitution. (…)

Alorsz qu’ils auraient dû être les plus faciles à « turquifier », ils résistent et( se montrentn très atachés à leur langue et à leurs traditions nationales.

Le Dr Nazîm, l’un des principaux idéologues du Comité central de L’Ittihad : (…) (p.153)

Après que nous aurons canonné les Albanais et répandu du sang musulman, gare aux ghiaours. Le premier chrétien qui bouge verra les siens, sa maison, son village rasés jusqu'à la base. L'Europe n'osera pas élever la voix ni nous accuser de tortu­rer les chrétiens puisque nos premières cartouches auront été employées contre les Albanais musulmans ». Toute la stratégie future et les ambitions du Comité Union et Progrès se trouvent ainsi résumées. Cette déclaration concentre en outre les prin­cipaux éléments de l'idéologie en formation du parti. Son Darwinisme social y est clairement à l'œuvre. L'usage de la violence y est légitimé au nom des intérêts supé­rieurs du Turquisme, même si celle-ci n'est alors envisagée que comme un moyen d'intimidation à vocation assimilatrice.

 

(p.173) Durant la guerre balkanique et dans les mois qui ont suivi, la situation dans les provinces orientales a empiré avec l’arrivée de (p.173) muhacir bosniaques fuyant les combats, qui sont déversés en masse dans les vilayet arméniens. Remontés contre les chrétiens en général, ces réfugiés inquiètent Vahan Papazian : « Nous craignions, écrit-il, que comme des sauterelles ils allaient dévorer les biens des Arméniens et accomplir un nouveau massacre contre eux. Cela était le projet démoniaque du gouvernement ».

 

(p.244) Dr Nâzim : « Il ne doit y avoir sur notre sol qu'une seule nation et une seule langue ». L'« ottomanisme » n'est bien sûr qu'une simple clause de style, comme le discours égalitaire. On peut du reste se demander si la lente érosion du monde ottoman, qui laisse place à des États-nations, et la fréquentation répétée des révolutionnaires albanais, macé­doniens et arméniens, à l'identité nationale affirmée, n'a pas été pour les membres du CUP un facteur déclenchant de leur projet de fondation d'une nation turque. Ainsi que le souligne avec vigueur H. Bozarslan, les Ittihadistes découvrent cepen­dant qu'il n'existe pas à proprement parler de « nation » turque, inscrite dans un territoire ancestral, mais un groupe musulman ottoman dominant, qui ne s'est jamais posé de questions sur son identité et ne se revendique pas plus d'ancêtres venus d'Asie centrale. Cette construction nationale ne peut donc s'élaborer que par opposition aux autres éléments, identifiables par une culture et un terroir. Le rejet des règles de vie commune, du ciment qui assure la cohésion de l'empire, ne peut qu'engendrer un affrontement. Faire muer un empire multiculturel en État-nation était une tâche impossible, la source d'antagonismes inévitables. Il y a tout lieu de croire que ceux-ci ont été suscités ou révélés par l'idéologie nationaliste avancée par l'Ittihad.

 

(p.252) Un télégramme codé adressé d'Erzerum, le 4 juillet 1915, par le Dr Bahaeddin Şakir au vali de Mamuret ul-Aziz, Sabit bey, pour être transmis au délégué du Comité dans le vilayet, Bo§nak Nâzim bey (de Resne), précise la nature des interventions du président du bureau politique de la Teşkilât-i Mahsusa : « N° 5, pour Nâzim bey. Avez-vous entamé la liquidation des Arméniens qui ont été déportés de là-bas? Exterminez-vous les individus nuisibles que vous dites avoir déportés ou exilés, ou vous contentez-vous de les déplacer? Informez-moi clairement, cher frère ». Ce document ayant échappé à l'épuration des archives de l'O.S., montre que son chef ne pouvait pas orchestrer toutes les opérations en se déplaçant d'un lieu à l'autre dans sa fameuse « automobile spéciale » et qu'il était parfois obligé de communi­quer par télégramme chiffré.

Le rapport patriarcal précise aussi qu'il est le principal responsable de l'extermina­tion dans les six vilayet de cinq cent mille Arméniens, mais qu'il a aussi supervisé sur le terrain la liquidation de centaines de milliers d'autres déportés envoyés dans les camps de Syrie et de Mésopotamie. La même source note qu'« il veilla à ce qu'une part importante des confiscations de biens arméniens parvienne dans les caisses du Comité central » de l'Ittihad, et qu'enfin, au cours de la guerre, il a fait des tournées de propagande en Perse et en Afghanistan pour y préparer un grand mou­vement pantouranien contre les Britanniques.

 

(…) Ce médecin légiste incarne sans doute le mieux la faction de l’Ittihad inspirée par des penchants racistes, xénophobes, nationalistes et criminels.

 

(p.268) L'appel au djihad, à la guerre sainte contre les « infidèles », lancé officiellement par le Şeyh ul-Islam, Hayri effendi — un Ittihadiste qui n'avait rien d'un religieux —, le 13 novembre 1914, marque une radicalisation du discours qui n'a échappé à per­sonne. Certes, note le général Liman von Sanders, en décrivant les « manifesta­tions » qui suivirent cet appel le lendemain, samedi 14, « la police turque organisa comme d'ordinaire les cortèges dans les rues ; les manifestants habituels et autres figurants disponibles reçurent quelques piastres à titre de récompense ». La pres­se rapporte que le cortège en question a été dirigé vers le mausolée du sultan Fatih, puis le palais du sultan et même vers l'ambassade allemande, exemptée pour l'oc­casion des foudres de la religion, où le Dr Nâzim a exprimé avec ardeur tout le bien qu'il pensait des alliés allemands. Krikor Zohrab, vieux routier de la politique ottomane, note dans son journal que samedi [donc le 14 novembre], « une grande bouffonnerie a été présentée. Les Turcs ont appelé très solennellement au djihad contre les quatre États ennemis: Russie, France, Grande-Bretagne et Serbie.

 

(p.269) Il apparaît (…) que dans les zones où l'Organisation spéciale a opéré, les massacres localisés, des enlèvements et des pillages ont été commis par les çete contre les populations arméniennes. (…) Le Dr Lepsius évalue à sept mille le nombre des victimes arméniennes dans ces «frontières au cours des mois de novembre-décembre 1914. Il faut souligner lia plupart de ces massacres sont commis avant l'offensive lancée par Enver.

 

 

OFFENSIVE  de l’hiver 1915-1916

 

(p.279) (…) Durant l'hiver 1916, cette même IIIe armée — on n'y trouve plus d'Arméniens — a enregistré cinquante mille désertions, c'est-à-dire plus de 50 % de ses effectifs. Il faut aussi observer que bon nombre de soldats de la IIIe armée ont été faits prison­niers et internés en Sibérie et il est fort probable que ceux-ci ont été comptabilisés dans les morts ou les déserteurs. Les soldats arméniens détenus en Sibérie avec leurs camarades ottomans, dans des conditions similaires, n'ont du reste été libérés qu'après plusieurs interventions du catholicos d'Arménie auprès des autorités mili­taires russes, après dix-huit mois de détention, en juin 1916. Il faut enfin rappe­ler qu'Enver n'a échappé à l'enfer de Sankamis que grâce à un officier arménien, originaire de Sivas et ancien des guerres Balkaniques, qui l'a porté sur son dos. Ce que le vice-généralissime n'a pas manqué de souligner dans la lettre d'éloge qu'il adresse à ce sujet au primat arménien de Konya, Karékin Vartabèd. Arif Cemil rapporte d'autre part qu'au sein même des escadrons de l'O.S., les désertions ont été considérables. Un commandant d'escadron çete, Topai Osman, qui deviendra célèbre au cours du printemps 1915 pour son action contre les Arméniens de Trébizonde, est traduit devant la cour martiale de Rize, instituée par Yusuf Riza, pour avoird éserté le front avec ses çete.

 

(p.279) Concernant les bataillons de volontaires arméniens engagés dans les opérations militaires contre les forces ottomanes, D. Bloxham observe que la plupart des mas­sacres de novembre-décembre 1914 et janvier 1915 se sont produits dans les zones ou des volontaires arméniens étaient en ligne, comme à Karakilise et Bayazid, où dix-huit villages sont affectés par des exactions de çete de l'O.S. après le retrait des Russes, en guise de représailles. Mais cela ne peut suffire à expliquer les quelque seize mille victimes de novembre-janvier dans les zones frontalières. Les nombreu­ses victimes des confins nord, vers Ardahan, ont par exemple été exterminées dans des zones où ce sont les forces turques qui ont pris l'offensive, et rencontré la seule résistance de cosaques. Il nous semble plus vraisemblable d'y voir l'extériorisation d'une hostilité bien ancrée dans les milieux de l'O.S. à l'égard des Arméniens, même s'il ne fait aucun doute qu'il n'existe alors aucun plan de destruction systématique. Le processus de « diabolisation » des populations arméniennes apparaît clairement dans le discours rétrospectif d'Arif Cemil. Il signale qu'après s'être repliés devant les troupes russes à Çaldiran, les çete de l'OS ont découvert à Arciş, chez un « pharma­cien arménien, [...] de nombreux documents qui indiquaient comment les Armé­niens allaient mener leur mouvement avec les Russes et comment ils allaient mettre en œuvre leur politique d'extermination ». Cemil fait grand cas de ces « docu­ments » découverts chez le pharmacien d'Aras,, et n'hésite pas à les publier car ils lui apparaissent comme les preuves matérielles de la trahison des Arméniens. Il écrit à ce sujet : « Les Arméniens de l'intérieur essayaient, avec des commandos organi­sés, de mettre en danger l'arrière de notre armée et de couper sa voie de retraite. Un certain nombre d'ordres importants, propres aux çete arméniens, étaient passés entre nos mains. Ces ordres, qui concernaient les mouvements futurs des çete armé­niens, contenaient absolument tout en détail ». Bien qu'écrit plus de quinze ans après les faits, et donc sans doute influencé par le discours qui a été bâti après coup par Istanbul sur la trahison arménienne, ces propos expriment un état d'esprit qui devait être courant chez les Turcs. Il ne fait aucun doute que Cemil et ses camara­des étaient convaincus de la trahison. C'est ce qui l'incite à entièrement publier ces « ordres importants ». Après une lecture attentive, on constate cependant qu'il s'agit du contenu, au sens un peu gauchi par le traducteur militaire, d'un opuscule destiné aux fedaï arméniens, Les Règles militaires, rédigé en 1906, du temps du sul­tan Abdulhamid, par le fameux Antranig. Ainsi se trouve synthétisée la percep­tion jeune-turque du complot arménien, dont on ne saurait dire s'il s'agit d'un pur discours de propagande ou d'une conviction révélatrice d'une perception faussée de la réalité.

 

(p.284) Les slogans panislamiques et la licence accordée aux fidèles pour s'attaquer aux chrétiens n'ont toutefois pas suffi à soulever les populations locales, peu accoutu­mées aux massacres rituels fréquents dans l'Empire ottoman. Ce sont les forces turques, les escadrons de çete et leurs alliés locaux qui ont accompli la basse beso­gne. En guise d'armée régulière, les observateurs, diplomates et missionnaires découvrent, lors de l'entrée à Tabriz des troupes d'occupation turques, le 8 janvier 1915, « une bande de Kurdes de tout âge et de toute condition, montés les uns à che­val, les autres sur des mulets et le reste de la troupe sur des ânes. Presque toutes ces bêtes étaient chargées en outre de caisses, de ballots d'habits, de boîtes de toutes sor­tes, de tapis ». Ce qui indique qu'en cours de route ces irréguliers se sont empa­rés de ce qui leur tombait sous la main dans les villages chrétiens rencontrés.

 

(p.285) À Salmast et le bourg voisin de Dilman, dans la plaine située immédiatement au nord de celle d'Ourmia, les Arméniens ne sont pas inquiétés jusqu'au 14 février, car abrités par leurs voisins musulmans, à défaut de mission étrangère. C'est là que les massacres les plus importants sont commis dans la deuxième quinzaine du mois de février 1915. Un stratagème conçu par le commandant Rostam beg permet d'arrê­ter environ huit cents Arméniens qui sont transférés dans les villages voisins de Haftevan et Khosrova : après avoir été torturées et mutilées, ces personnes sont ache­vées et jetées dans les puits et les citernes. D'après une source allemande, les opé­rations des Turcs en Azerbaïdjan, de décembre 1914 à février 1915, ont fait près de vingt et un mille victimes chrétiennes, notamment dans les plaines de Salmast et Ourmia, sans parler des femmes et des enfants enlevés et maintenus dans les tribus kurdes.

 

(p.287) Parmi les événements marquants, l'entrée en guerre de la Turquie a provoqué l'expulsion des membres des missions françaises le 21 novembre 1914, mais les missionnaires américains se maintiennent. Les premières opérations militaires engendrent à la même époque l'arrivée en ville de réfugiés qui fuient les combats ou ont été victimes des violences de çete de l'Organisation spéciale dans les villages arméniens des kaza orientaux de Baçkale et de Mahmudiye. Les détails donnés par les survivants réfugiés à Van sur les exactions de l'O.S. qui tuent avec un « raffi­nement inouï de cruautés » troublent les esprits. De fait, les préparatifs menés par Ômer Naci pour former des escadrons de çete n'ont pas échappé aux chefs dach-nakistes. Mais leur priorité est d'éviter toute provocation et de maintenir le dialogue avec le vali et les autorités centrales.

Plusieurs incidents plus ou moins graves se produisent dans le vilayet de Van entre décembre 1914 et mars 1915, obligeant à chaque fois les dirigeants arméniens à intervenir pour calmer les esprits. À Pelu/Pih, un village situé à la limite des kaza de Garzan et de Gevaş, le fil du télégraphe a été coupé début décembre et les villageois en sont accusés par le kaïmakam, qui arrive, accompagné de gendarmes, et fait entièrement incendier la localité, tandis que les villageois parviennent pour la plu­part à s'enfuir. Un autre incident se produit à Gargar, à la limite des vilayet de Van et Bitlis, à la mi-février. Des jeunes gens y réagissent aux violences des gendar­mes et le village est finalement pillé par des çete kurdes, les habitants fuyant dans les kaza de Moks et de Gevas. Une troisième affaire se produit dans le kaza d'Adilcevaz, au nord-ouest du lac de Van, à Ardzgué, dont le kaïmakam arménien, Bédros Mozian, a été démis en août 1914. Les membres d'une tribu kurde, celle des Çato, qui avaient précédemment accompli des violences à Melazkirt, Erciş, Perkri et Arcak en décembre, s'en prennent au village de Kocer le 25 février 1915 et pillent, violent, enlèvent des jeunes filles et des têtes de bétail. Un groupe d'autodéfense d'une cinquantaine de jeunes gens a immédiatement été formé pour défendre les autres villages de la région. Le 26 février, lorsque ces mêmes Kurdes attaquent deux villages voisins du kaza d'Adilcevaz, ils sont accueillis à coups de feu et laissent sur le terrain plusieurs morts. Un dernier événement se produit dans le kaza de Timar, au nord-est du lac de Van, le 24 mars, où la troupe et les gendarmes encerclent le groupe d'autodéfense venu d'Adilcevaz. Aram y accourt pour calmer les esprits et évite l'affrontement.

 

(p.291) Dès son retour d'Azerbaïdjan où Cevdet et Ômer Naci ont commis des massacres dans les plaines de Salmast et d'Ourmia, le vali a réclamé la mobilisation de trois mille Arméniens supplémentaires et semble faire preuve d'intransigeance à ce sujet. Les chefs religieux et civils arméniens rechignent à se soumettre à cette nouvelle exi­gence. Chacun sait en effet que les conscrits ne sont plus envoyés au combat, mais sont, dans le meilleur des cas, versés dans des bataillons de soldats-ouvriers, maltrai­tés, parfois assassinés. « Acceptées un jour, [les propositions] sont refusées le lende­main ». Ces pourparlers traînent, sans aboutir, jusqu'à la mi-avril 1915.

 

(p.292) Rafaël de Nogales, officier vénézuélien affecté à la IIIe armée, arrive à Adilcevaz le 20 avril dans la soirée et il découvre une vision dantesque : des incendies tout autour du lac de Van. Le lendemain matin, il est averti que les « Arméniens attaquent la ville ». Sautant à cheval, R. Nogales parcourt le bourg et découvre un tout autre spectacle : des échoppes saccagées et une chasse à l'homme menée par Turcs et Kurdes dans le quartier arménien : « les assassins pénètrent dans les foyers » et poi­gnardent les habitants. Ayant ordonné au maire, qui menait les « émeutiers », d'ar­rêter immédiatement, il s'entend répondre qu'il a reçu l'« ordre irrévocable du gou­verneur général de la province "d'exterminer tous les hommes arméniens âgés de douze ans et plus" ». « Au bout d'une heure et demi de boucherie, il ne reste des Arméniens d'Adilcevaz que sept survivants ». Lorsqu'il rentre au konak, il reste quelque peu perplexe devant l'« effronterie » du kaïmakam qui le « remercie avec effusion pour avoir sauvé la ville de l'attaque des Arméniens ».

 

(p.297) Comme à Van, les choses ne se sont véritablement dégradées qu'au mois de mars. Dans la région de Mouch, c'est le recrutement du fameux chef kurde, Haci Musa beg, qui s'était fait connaître dans les années 1890 pour les crimes qu'il avait com­mis dans la plaine et au Sassoun, qui marque le début de la campagne de harcèle­ment des villages arménien du sancak. On lui doit notamment l'attaque de Mou-chaghchèn, où il tue plusieurs villageois et incendie les maisons, et l'assassinat des membres de la famille du maire d'Avzoud, reis Malkhas, brûlés vifs dans leur grange. Suite à ces exactions, les fedaï vétérans demandent à prendre le maquis. Une trentaine se retirent au monastère des Apôtres, sur les hauteurs de la ville, sans attendre les directives du parti. Informé, le mutesarif envoie immédiatement le lieu­tenant Çerkez Ahmed, avec quelques dizaines de cavaliers, pour réduire ces hom­mes qui provoquent son autorité. Sur le chemin très escarpé qui monte vers le monastère, la première balle tirée provoque la panique parmi les chevaux et le lieu­tenant tombe dans le précipice.

 

(p.300) Nous avons du reste observé que plusieurs centaines de soldats arméniens ottomans, prisonniers des Russes, sont restés internés durant dix-huit mois en Sibérie avec leurs compagnons d'armes musulmans. (…)

On observe donc que les conscrits arméniens n'ont pas systématiquement été ver­sés dans des bataillons de soldats ouvriers, quoi que certains aient été désarmés très tôt. On peut même affirmer que dans les régions placées sous l'autorité de la Ve armée, en Anatolie occidentale, nombre de conscrits ont été versés dans des uni­tés combattantes. Si, comme le souligne E. Zürcher, les soixante-dix à cent vingt uni­tés d’amele taburiler composant traditionnellement ce service auxiliaire de l'armée, consacrées aux terrassements des routes et aux transports, étaient pour l'essentiel composées de conscrits chrétiens — un document donne même le chiffre de 75 % d'Arméniens -, il faut retenir que cela n'a pas été une règle générale jusqu'à la fin de la première campagne du Caucase. Ceci dit, il ne fait aucun doute que les sol­dats arméniens, grecs et syriens chrétiens étaient dès l'origine suspectés d'un manque de loyalisme.

 

(p.301) D'après le témoignage d'un soldat arménien de l'armée régulière originaire de Mouch, Hayg Aghababian, chaque nuit cinq, dix, vingt soldats arméniens de son unité, basée près d'Erzerum, étaient emmenés hors du cantonnement et disparais­saient. Le primat d'Erzerum, Smpad Saadétian, est intervenu auprès du vali Tahsin bey, qui a reconnu que des faits de ce genre s'étaient produits, mais que des consi­gnes avaient été données pour que cela cesse, « mais cela a continué jusqu'à ce que les soldats arméniens disparaissent tous ». Nous ne disposons à vrai dire que de fort peu d'informations sur le sort des soldats qui ont servi dans des unités de com­bat. Ce seul témoignage ne peut suffire à tirer des enseignements généraux, mais il semble au moins indiquer que les combattants désarmés après le 25 février, sur le seul front du Caucase, n'ont pas été versés dans des bataillons d'ouvriers, mais liqui­dés assez rapidement par petits groupes. Un fait similaire antérieur, qui se produit près de Köprükïy, début décembre, à la suite de l'affrontement entre Russes et Turcs et du retrait des troupes ottomanes vers le village d'Egan, où cinquante sol­dats arméniens sont fusillés pour s'être repliés, relève plus d'une sanction discipli­naire que d'une stratégie générale, même si, effectivement, seuls les conscrits armé­niens sont sanctionnés pour une débandade collective de toute une brigade. Une autre question n'a été que peu examinée, celle qui concerne les vagues succes­sives de mobilisation et l'évolution des missions qui leur étaient confiées. Après les 20-45 ans, dont le recrutement s'est achevé au plus tard début novembre, les autorités ont progressivement sollicité d'autres classes d'âge, notamment à partir de janvier 1915. La deuxième phase de mobilisation visait des tranches d'âge supérieu­res qui devaient être employées comme « militaires attachés à la gendarmerie ». Il existait cependant deux types de bataillons, fixe et mobile, et la plupart des Armé­niens ont été versés dans les seconds qui avaient des conditions de service beaucoup plus difficiles, car il nécessitait l'éloignement des conscrits de leurs foyers, tandis que les fermiers servaient dans des unités proches de leurs domiciles.

 

l'arrestation des élites arméniennes le 24 avril 1915

(p.315) La rafle des élites arméniennes de la capitale qui est menée dans la nuit du 24 au 25 avril vise plusieurs centaines de personnes : non seulement des militants politiques dachnakistes, hentchakistes et ramgavar, mais également les journalistes les plus en vue, des écrivains, des avocats, des médecins, des proviseurs de lycée, des clercs, des négociants. Quelques personnes ont provisoirement échappé à ce vaste coup de filet et seront arrêtées plus tard, comme Sebouh Agouni et Yervant Odian.

 

 

 

LA PREMIERE PHASE DU GENOCIDE

 

(p.355) D'après un notable grec d'Erzerum, Constantin Trianfidili, dès que la cons­cription générale a été décrétée, le 3 août, il y avait bien plus de Turcs refusant de s'enrôler que de chrétiens, mais ce sont ces derniers qui furent harcelés. D'après le même témoin, S. Pastermadjian a été assassiné pour tester la réaction des Arméniens, mais ces derniers n'ont pas bronché. Alphonse Arakélian observe de son côté que « Les déportations ne furent pas sans préliminaires. Le gouvernement eut d'abord recours aux provocations ». Des pillages et viols commis par des esca­drons de çete dans les zones rurales, l'assassinat de soldats se multiplièrent: « rien ne bougea cependant ». Les Arméniens d'Erzerum savaient en effet, nous dit le même témoin, que de nombreuses unités militaires campaient dans les environs : « D'ailleurs la jeunesse arménienne presque tout entière se trouvait déjà engagée dans les amrées ».

 

 

(p.358)  LES DÉPORTATIONS À ERZERUM ET DANS LES CAMPAGNES

 

La décision adoptée, la procédure suivie par les autorités d'Erzerum pour déporter les civils arméniens semble avoir suivi un schéma élaboré. La chronologie des déportations région par région indique, en effet, assez clairement que la stratégie a consisté à vider en priorité les kaza orientaux du vilayet, puis les zones rurales, autour de la capitale régionale, afin d'isoler la population arménienne d'Erzerum et de lui enlever toute possibilité de soutien extérieur. L'examen des faits montre aussi (p.359) que les organisateurs ont songé à vider les localités situées sur les itinéraires prévus pour les convois de déportés et de varier ces mêmes itinéraires, pour isoler autant que possible les groupes mis en route et réduire tout risque de résistance. On aussi, notamment dans le cas d'Erzerum, que le Comité de déportation a choisi de verser dans le premier convoi certaines catégories sociales, comme les grands négociants. Nous ne disposons pas d'éléments sûrs pour expliquer ce choix, mais on peut pen­ser que l'expulsion rapide de ces hommes influents, qui avaient pesé sur Hasan Tahsin et devaient avoir des appuis au sein de la population turque d'Erzerum, était, après l'arrestation de l'élite politique et intellectuelle fin avril, une mesure judicieuse. L'isolement progressif d'Erzerum n'a toutefois pas été sans inconvénients. La nou­velle du massacre des villageois de la plaine ou des habitants des kaza périphériques est rapidement parvenue jusqu'aux autorités arméniennes. Le primat Smpat Saadétian est donc intervenu auprès du vali, conformément aux pratiques en usage dans l'Empire ottoman, pour lui demander si les Arméniens d'Erzerum allaient subir le même sort. Mgr Saadétian lui a demandé pourquoi les conscrits arméniens versés dans les amele taburi étaient victimes de meurtres en série depuis le 14 mai et pour­quoi les villageois arméniens de la plaine d'Erzerum, partis le 16 mai en trois gran­des caravanes, vers Mamahatun ont été systématiquement massacrés vers Erzincan. Comme ailleurs — nous avons déjà observé à Van et Bitlis/Mouch com­ment les vah ou mutesarif maintiennent jusqu'à la dernière minute des relations qui se veulent amicales avec les leaders civils ou religieux arméniens — Hasan Tahsin s'est voulu rassurant et a expliqué au prélat qu'il s'agissait de regrettables incidents qui ne se reproduiraient plus, car il avait pris toutes les mesures nécessaires pour empêcher les « brigands kurdes » d'attaquer les convois de déportés arméniens.

 

 

(p.362) LE DEUXIÈME CONVOI D'ERZERUM

 

Après le départ du premier convoi, le primat d'Erzerum, Smpat Saadétian, qui a reçu des informations précises sur les massacres commis dans le sancak d'Erzincan, se rend auprès du vali et du vice-consul allemand. Le premier lui affirme que les Arméniens d'Erzerum seront épargnés et que des incidents de ce genre ne se repro­duiront plus, tandis que le second lui promet sa protection. Convaincu, le prélat demande à ses ouailles d'obéir. Le deuxième convoi se met en route en direction de Bayburt le 18 juin 1915. Il est formé de 1300 familles des classes moyennes, aux­quelles se joignent en cours de route 370 familles du bourg de Garmirk (kaza de Kiskim), soit environ 10 000 personnes, escortées par des centaines de gendarmes commandés par les capitaines Muçtag et Nuri et supervisés par deux chefs de l'Organisation spéciale, le kaïmakam de Kemah et Kozukcioglu Munir. Deux res­capés de ce convoi, Garabèd Deirmendjian et Armenag Sirounian, signalent qu'en arrivant au village de Pirnagaban, à mi-chemin entre Erzerum et Bayburt, « nous avons rencontré une automobile dans laquelle se trouvaient le fameux Dr Bahaeddin Şakir et Oturakci Şevket. [...] Nous avons appris quelques jours plus tard qu'ils revenaient d'Ispir où ils avaient organisé l'extermination de tous les Arméniens de ce district ». La caravane traverse Bayburt, déjà vidée de sa population, et par­vient sans encombre à l'entrée des gorges de Kemah, au pont qui enjambe l’Euphrate. Des escadrons de çete, commandés par Oturakci Şevket et Hurukcizâde Vehib, filtrent les déportés. Plusieurs centaines d'hommes y sont séparés du convoi.

 

(p.363) La caravane continue son chemin vers le sud-ouest, jusqu'aux environs de Hasano-va, sous l'escorte de çete. Les irréguliers de l'O.S. y rackettent les déportés, qui voya­gent à pied ou en voiture et dressent chaque soir leurs tentes, et pratiquent un pre­mier massacre. Après quoi, le convoi reprend sa route, passe près de Egin/Agn et Arapkir, et arrive enfin près de Malatia. Les déportés y campent au lieudit Bey Bunar, où l'escorte d'Erzerum les remet aux autorités locales, au mutesarif de Malatia, Resjd bey. Lorsque la caravane atteint le district montagneux de Kahta, situé au sud de Malatia, à l'est d'Adiyaman, les déportés découvrent un spectacle effroyable: les gorges qui s'ouvrent après Finncilar sont remplies des cadavres des convois précédents. Ils entrent en fait dans l'un des principaux sites d'abattage rete­nus par la Teşkiât-ı Mahsusa. Celui-ci est supervisé par le député du Dersim, Haci Baloşzâde Mehmed Nuri, et son frère Ali paşa, qui ont sous leurs ordres deux chefs kurdes de la tribu des Reşvan, Zeynel bey et Haci Bedri ağa, et Bitlisli Emin, un com­mandant de gendarmerie en retraite. Parvenus dans les gorges, selon un rituel bien établi, Zeynel bey dirige les opérations depuis une hauteur. Il fait d'abord sor­tir les hommes du convoi, puis les fait exécuter. L'opération ne dure pas moins d'une heure et demi. D'après Alphonse Arakélian, qui se trouvait dans ce convoi, 3 600 personnes perdent la vie, mais une centaine d'hommes survivent. Un de ses compagnons, Sarkis Manoukian, affirme de son côté que 2 115 hommes ont alors été assassinés dans les gorges de Kahta. Le lendemain les déportés, rejoints par les hommes rescapés, voient arriver un inspecteur (mufettiş, représentant

« officiellement » le mutesarif de Malatia, et le kaïmakam d'Adiyaman », qui font procé­der à la fouille des déportés et à la confiscation « des tentes, des tapis et de tout ce qui semblait avoir quelque valeur », ainsi que des montres, bijoux, argent, chèques. Les survivants reprennent leur route et rencontrent en chemin le kaïmakam d'Adiyaman, Nuri bey, probablement venu évaluer les effets du traitement imposé aux déportés et prélever la part des biens arméniens qui revient à l'O.S. Les dépor­tés retrouvent les rives de l'Euphrate à Samsad où les gendarmes jettent à l'eau les « impotents et les malades » et enlèvent des jeunes filles et des enfants. Quatre mois après le départ du deuxième convoi, « les débris d'une soixantaine de familles » arri­vent à Suruc (sancak d'Urfa), puis sont orientés vers Rakka et le désert syrien. Grâce au témoignage de B. Vartanian, on sait par ailleurs ce qu'il est advenu des hommes du convoi détenus à Kemah. Ce groupe comprend entre 900 et 1000 indi­vidus, qui sont soigneusement fouillés et dépouillés de leurs avoirs sur la route de Kemah par leur escorte. Sur place, 300 Arméniens sont entassés dans une écurie, sans nourriture ni eau et il leur faut soudoyer les gardiens pour qu'ils acceptent d'ouvrir la porte pour laisser entrer un peu d'air ou leur donner de l'eau puisée dans l'Euphrate, payée au verre. D'un autre groupe de 160 hommes enfermés dans l'église, les gardiens soutirent 2 000 LT sous forme de chèques en leur pro­mettant de les libérer. Au petit matin, lorsque le commandant arrive, la liste des déportés présents est dressée, avec mention de leur provenance et de leur âge. Le même officier les informe qu'ils vont être versés dans des bataillons de travail, mais que pour des raisons de sécurité, il serait préférable qu'ils lui remettent argent et objets précieux. À demi convaincus par ces propos rassurants, les déportés ne lui livrent que 14 LT, quatorze montres et des bagues. Après quoi, les çete entrent dans l'étable et sortent les hommes ligotés par groupes de quinze à trente individus chacun. (p.364) Les personnes les plus aisées sont attachées deux par deux, dos à dos, ce qui a pour effet d'entraver leur marche. Nous sommes le 18 juillet. La prison est égale­ment vidée de ses derniers détenus, une vingtaine de Dachnakistes — Vagharchag Zoriguian, Bédros Baghdiguian, Chah-Armèn, Vahan Dandiguian, etc. — qui ont demandé à être attachés et à mourir ensemble.

Ces groupes d'hommes ligotés sont ensuite escortés vers le pont des gorges de Kemah, vers l'Euphrate. L'opération est dirigée par le maître des lieux, Çetebaçi Jafer Mustafa, qui choisit les hauteurs sur lequelles les groupes sont exterminés, puis poussés dans les flots tumultueux de l'Euphrate.

Vartan Der Azarian est tué parmi les premiers. Il demande à ceux qui survivraient d'informer sa famille de l'endroit où il a été exécuté. Les çete circulent parmi les groupes qui attendent leur tour pour collecter de l'argent dont les déportés n'auront plus besoin. Certains irréguliers regrettent peut-être de devoir accomplir une telle besogne: « Nous ne faisons, disent-ils, qu'appliquer les ordres du gouvernement», allant jusqu'à affirmer qu ils rassemblent ces sommes « pour les distribuer à vos familles qui sont restées plus loin ».

À la nuit tombée, il reste encore dix « cordées » et le chef çete Jafer ordonne de ces­ser d'appliquer la méthode habituelle, qui consiste à exécuter les groupes un à un, et de les liquider en bloc. Lorsque la cordée de notre témoin arrive au bord de la falaise qui domine l'Euphrate, elle découvre des centaines de corps inanimés en contrebas, que des çete examinent, achevant les blessés à la baïonnette. De ce dernier groupe exécuté dans la pénombre, avec moins de soin que durant les heu­res précédentes, quatre hommes blessés ont survécu, car protégés par les cadavres sous lesquels ils se sont retrouvés: Boghos Vartanian, notre témoin, Bédros Baghdassarian et deux paysans de la plaine, Yervant Kloyan et Haroutiun Mnatsa-ganian. Après avoir longé la rive gauche de l'Euphrate en direction de l'est, les rescapés décident finalement de s'orienter vers le Dersim, dont les Kurdes locaux ont la réputation, justifiée, de protéger les déportés arméniens. Plus loin, Toros s'écroule sur le sable, incapable de poursuivre.

Après quatre jours de marche, ils parviennent le 22 juillet au Dersim où les Kurdes les nourrissent et les orientent vers leurs alpages. Krikor, un orphelin arménien âgé de 10-12 ans, rencontré en chemin, guide Boghos Vartanian et lui donne son pain pour la suite du voyage. Pénétrant toujours plus profondément dans le Dersim, il rencontre seize Arméniens de Kampor/Koghk (kaza de Ispir/Sper), puis, le 28 juillet, deux familles d'Erzincan dont les femmes soignent ses blessures et le nourris­sent. Le cas de ces Arméniens réfugiés au Dersim n'est pas si rare. B. Vardanian en rencontre d'autres, comme le P. Arsen Archagouni, du village d'Ergans (kaza d'Erzincan), établi dans le campement d'Ali Said Aga, où notre fugitif reste plus de dix mois, jusqu'à la prise d'Erzincan par les forces russes, au printemps 1916. De retour à Erzerum, B. Vardanian découvre les quartiers arméniens en ruine, les mai­sons incendiées.

 

 

LE TROISIÈME CONVOI D'ERZERUM

 

La troisième caravane part le 29 juin 1915. Elle est composée d'environ 7 000 à 8000 personnes, y compris 500 familles du district de Khodortchour, dirigées vers Bayburt et Erzincan. À Içkale, à dix heures de marche de la ville, 300 hommes sont (p.365) séparés du convoi et assassinés. Plus loin, à Kemah, on y sépare les mâles qui sont emmenés dans les gorges de l'Euphrate pour les assassiner. Des centaines d'hom­mes de ce groupe résistent cependant aux assauts des çete, avant de céder. Les sur­vivants sont liquidés dans une gorge, au sud de Malatia, par le fameux Zeynel bey et seuls quelques dizaines de femmes et enfants de ce convoi parviennent finalement à Mosul.

18:16 Écrit par Justitia & Veritas dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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