26/05/2017

extermination des chrétiens arméniens par les islamistes turcs

(p.786) Au début de l'hiver, avec l'arrivée des déportés des camps d'Islahiye et de Katma-Azaz, le typhus s'est déclaré dans le camp. Quatre à cinq cents personnes y décè­dent quotidiennement. Le nombre des déportés arrivant chaque jour est tel que les convois expédiés vers le sud ne suffisent plus à réduire la population du camp. Le patron de la sous-direction des déportés, Abdiillahad Nuri, le directeur du camp, Şevket bey, et le nouveau vali d'Alep, Mustafa Abdiilhalik, reprochent au kaïmakam de Bab, §afi bey, la lenteur des expéditions, probablement due aux bénéfices qu'il en tire en rançonnant les déportés. Plus volontaire, le directeur du camp voisin d'Ahterim, Muharrim bey, a besoin de deux mois et demi pour vider son camp. Dans le dispositif mis en place par la direction du Sevkiyat, visant à pousser les déportés, par étape, d'un camp à l'autre, Bab et Ahterim sont, à la fin de l'automne 1915, les dernières stations avant Alep. Tous les déportés venus du nord après l'évacuation des camps de Mamura, Rajo et Katma, s'y agglutinent dans des condi­tions sanitaires que les témoins qualifient de dantesques, engendrant des pertes humaines massives. Tout indique que la direction du Sevkiyat n'avait d'autre but, en imposant aux déportés de vivre dans de telles concentrations humaines, que de les éliminer, par paliers, en misant sur les effets de masse et l'action de la nature. Le système, incontestablement efficace, a toutefois engendré des effets secondaires indésirables similaires à ceux qu'on a connus dans les camps du nord. Les épidé­mies se sont propagées dans toute la région, touchant les populations civiles et l'armée. On sait par exemple qu'au cours de l'hiver 1915/1916, vingt à trente villa­geois arabes décèdent quotidiennement du typhus dans Bab, malgré une neige exceptionnellement tenace dans ces régions méridionales. La direction du Sevkiyat a donc dû recevoir des ordres catégoriques pour remédier à la catastrophe sanitaire qu'elle a elle-même artificiellement créée. Abdiillahad Nuri a nommé dans l'urgence Muharrim bey à la tête du camp de Bab pour qu'il procède à sa liquidation qui a toutefois nécessité plusieurs mois d'efforts. D'après Aram Andonian, au cours du mois de janvier 1916 Alep a décidé de « complètement nettoyer toute la province d'Alep de ses Arméniens ». Même les premiers déportés qui avaient trouvé refuge dans les villages de la région ont été activement recherchés « et descendus vers les abattoirs de Der Zor ». Il fait toutefois observer que la seule action de Muharrim à Bab était insuffisante pour mettre en œuvre cette décision. Nuri bey lui a par consé­quent adjoint le commandant Siïleyman bey, avec près de deux cents muletiers, et le fcai'mafcam de Munbuc, Nebih bey, « qui avait accompli une tâche remarquable en exécutant, en huit jours, l'ordre qu'il avait reçu d'expédier tous les déportés de sa région d'Alep à Meskene », en qualité de délégué spécial (memun maksus). Une mis­sion spéciale a également été confiée au kaïmakam de Kilis. Après avoir laissé aux déportés la possibilité de s'insérer tant bien que mal dans les villages de la région nord d'Alep, il apparaît donc que les autorités ont décidé de les envoyer plus au sud, à Meskene, en évitant de les faire transiter par Alep.

 

 

ALEP, CENTRE DU DISPOSITF GENOCIDAIRE ET DES OPERATIONS DE SECOURS AUX DEPORTES

 

(p.789) Un enseignant allemand de la Deutsche Realschule d'Alep, le Dr Martin Niepage, constate, en septembre 1915: « On me disait que dans différents quartiers d'Alep il se trouvait des masses de gens affamés, misérables restes de ce qu'on appelait "les colonnes de déportation". [...] Pour vérifier l'opinion que je m'étais formée par ces renseignements, j'ai visité toutes les parties de la ville où se trouvaient des Armé­niens, restes des colonnes de déportés. Dans des caravansérails (hans) délabrés, j'ai trouvé des amas de morts, décomposés, et parmi eux encore des vivants qui allaient rendre le dernier soupir. Dans d'autres locaux, je trouvai des amas de malades et d'affamés dont personne ne s'occupait. Tout autour de notre école se trouvaient quatre de ces hans renfermant sept à huit cents déportés affamés. [...] En face de notre école se trouvaient, dans un des hans, les restes d'une de ces colonnes de déportés, environ 400 êtres émaciés, parmi lesquels une centaine d'enfants de cinq à sept ans. La plupart étaient malades du typhus et de dysenterie. Si l'on entre dans la cour, on croit entrer dans une maison de fous. Si l'on apporte de la nourriture, on dit qu'ils ont désappris de manger. Leur estomac affaibli par une faim qui a duré des mois ne supporte plus de nourriture. Si on leur donne du pain, ils le laissent de côté avec indifférence; ils sont là, tranquilles, et attendent la mort. [...] Et ces mal­heureux qu'à travers la ville et ses environs on a chassés par milliers dans le désert, et qui ne sont plus que des femmes et des enfants, que deviennent-ils? On les chasse d'endroits en endroits jusqu'à ce que les milliers soient réduits à des centaines et ces centaines à une petite troupe et cette petite troupe on la chasse encore jusqu'à ce qu'elle n'existe plus. Et alors, le but du voyage est atteint »76. Ce n'est qu'au début du mois de novembre 1915 que les autorités interdisent aux déportés l'accès à Alep, ainsi que les transferts par train vers le sud, en direction de Damas et du Hauran. Désormais, ceux-ci sont systématiquement expédiés, à pied ou par train, sur la « ligne du Bagdadbahn », vers Ras ul-Ayn, ou sur la « ligne de l'Eu-phrate », vers Der Zor. Ces mesures radicales ne sont probablement pas sans lien avec l'arrivée simultanée, deux semaines plus tôt, du nouveau ira//, Mustafa Abdùl-halik, et d'Abdiillahad Nuri, désormais à la tête d'une sous-direction des déportés renforcée. Nous n'avons désormais plus affaire, comme dans les provinces de l'intérieur, à un simple représentant de la IAMM stambouliote, même si celui-ci porte le titre de Sevkiyat muduru, mais à une véritable administration, qui met en place le réseau des camps de concentration de l'Euphrate. La fermeture aux déportés de la route sud, réputée moins mortifère car exempte de camps de concentration, et son remplacement par les axes du Bagdadbahn et de l'Euphrate comme lieux de destination sont deux mesures qui ne visent à rien d'autre qu'à détruire avec plus d'efficacité les déportés. Le vice-consul allemand d'Alexandrette, Hoffmann, rapporte du reste, dans un télégramme adressé à son ambassade de Constantinople, le 8 novembre 1915, des propos d'Ahmed Eyub Sabri, devenu l'adjoint d'Abdiillahad Nuri, qui ne laissent aucun doute sur la politique (p.791) poursuivie par le pouvoir : « Vous n’avez pas l’air de comprendre ce que nous voulons : nous voulons éradiquer le nom arménien ».

 

(p.793) Le consulat américain subventionne le Hilfsbund allemand et verse une aide men­suelle au Comité de secours formé par la prélature arménienne d'Alep. Jackson observe aussi qu'à la même époque, deux notables arméniens d'Alep ont entrepris des démarches auprès d'Ahmed Cemal, le commandant de la IV* armée, en faveur de leurs compatriotes réfugiés en ville. Ils lui ont proposé de faire travailler gracieu­sement ces déportés pour l'armée — le consul américain ne mentionne pas l'iden­tité de ces deux notables, mais l'on sait, de source arménienne, que l'un d'eux est le Dr Altounian. Cemal pacha a accepté l'offre et, en l'espace de deux mois, six usines ont été créées, employant plus de dix mille personnes, pour la plupart des femmes et des jeunes filles. Elles filent la laine et fabriquent des vêtements pour les besoins de l'armée, tandis que les rares hommes présents travaillent comme for­gerons, tailleurs ou menuisiers. Traités comme des esclaves et travaillant dans des conditions épouvantables, ils reçoivent pour seule rétribution une quantité de nourriture juste suffisante pour rester en vie.

 

(p.796) Un second camp est également mis en place près d'un village situé dans la péri­phérie nord de la ville, à Karhk, le long de la ligne du chemin de fer. D'après le consul Jackson, on y trouve en moyenne cinq cents tentes, avec deux à trois mille déportés y séjournant dans des conditions épouvantables, presque sans eau. On y relève quotidiennement une centaine de morts.

Yervant Odian qui a séjourné à Sibil vers la fin novembre 1915, y découvre des milliers de tentes occupées par des Arméniens originaires de Bardizag, Rodosto, Adabazar et Edirne, et en « petit nombre » de Harpout, Dyarbekir, Afionkarahisar. D'après lui, trois cents familles ont été autorisées par Cemal à se rendre en « Cham », c'est-à-dire vers Homs-Hama et Damas, pour y servir comme artisans dans les entreprises militaires. Les tailleurs, cordonniers et autres ferblan­tiers sont particulièrement recherchés. Bien évidemment, chacun tente de se faire inscrire sur la liste des familles en partance pour le sud, équivalant à un passeport pour la vie. Ce vezikat administratif est tellement recherché qu'on achète au prix fort — une livre turque le document — ceux qui étaient, en principe, destinés à des per­sonnes qui ont, entre temps, rendu l'âme. Yervant Odian, qui n'a aucun talent de tailleur, se rebaptise Assadour et est originaire de Bahçecik / Bardizag. En attendant son départ, il assiste à des scènes terribles. Il évoque notamment une tranchée creusée en marge du camp où sont jetés, chaque matin, les défunts de la nuit précédente, surtout victimes de l'épidémie de dysenterie qui fait des ravages à Sibil, au début de décembre 1915. Il observe aussi comment des Turcs, des Arabes et des juifs d'Alep, en mal d'enfants, viennent au camp acheter garçons et filles à leurs parents. Intempéries, froid, pluie, déciment notamment ceux qui n'ont pas de tente ; le manque de nourriture fait le reste. Dans cet environnement, les repères éthiques et moraux sont bouleversés. Les mères s'opposent souvent à ces transac­tions et ne se laissent pas toujours convaincre par les arguments des acheteurs lorsque ceux-ci leur font remarquer que de toute façon ils vont à la mort et qu'ainsi leur enfant sera sauvé. Quelques mères d'abord consentantes versent dans la folie ou l'hébétude peu après avoir cédé leur progéniture. Les plus recherchés sont les enfants de sept-dix ans, surtout les fillettes. Des milliers de garçons et de filles ont ainsi été vendus par leurs parents. Quelques chanceux, originaires de Harpout, sont sauvés par le Dr Keledjian, médecin de la municipalité d'Alep, lui même origi­naire de cette ville, qui accueille ces déportés à son domicile. Le Comité de secours d'Alep parvient un peu à alléger les souffrances de ces Arméniens de pas­sage dans la ville, en leur versant par différents moyens, les aides pécuniaires que le Patriarcat arménien de Constantinople lui fait régulièrement parvenir, par différents canaux, là où les directeurs des camps acceptent d'être soudoyés, c'est-à-dire presque partout.

 

 

LES CAMPS DE SURUC, ARABPUNAR ET RAS ul-AYN ET LES ZONES DE RELEGATION DU VILAYET DE MOSUL

 

(p.801) Nombreuses sont aussi les familles turques et kurdes qui se sont appropriées des enfants, surtout des fillettes de moins de dix ans. Le phénomène est si répandu qu'on peut se demander si cet engouement à connotation biologique pour les jeunes arméniennes n'est pas entretenu par une campagne des autorités.

 

(p.803) Un autre ingénieur du Bagdadbahn, M. Graif, a rapporté au Dr Nieapge, professeur à Alep, « que le long de la chaussée du chemin de fer vers Tell Abiad et Ras ul-Ayn, des cadavres (p.804) nus de femmes violées étaient étendus en masse », tandis que le consul alle­mand de Mosul, qui a emprunté la route Alep-Mosul, « avait en plusieurs endroits de la route vu tant de mains d'enfants coupées qu'on aurait pu en paver la route ». Un autre consul et officier allemand, Scheubner-Richter, rapporte, dans une note de voyage du 5 novembre 1915: « D'Erzerum à Mosul, en passant par Hinis, Mouch, Bitlis et Siirt, j'ai trouvé tous les villages et toutes les maisons jadis habités par des Arméniens entièrement vides et saccagés. Je n'ai pas vu un seul homme arménien vivant ».

 

(p.805) Les premières informations concernant l'extermination des déportés du camp de Ras ul-Ayn ne parviennent à Alep que début avril. La première dépêche du consul Rossler est datée du 6 avril 1916 et fait juste allusion à un massacre par des « Tcherkesses ». Dans son rapport du 27 avril, le diplomate se fait plus précis : « D'après le récit d'un Allemand parfaitement digne de foi qui a passé plusieurs jours à Ras ul-Ayn et dans les environs. [...] Tous les jours ou presque, pendant un mois, 300 à 500 personnes ont été emmenées hors du camp et abattues à une dizaine de kilomètres de Ras ul-Ayn. Les cadavres ont été jetés dans la rivière qui porte le nom de Djirdjib el Hamar. [...] Ce sont les Tchétchènes établis dans la région de Ras ul-Ayn qui ont fait office de bourreaux ». Il faut cependant faire appel aux témoignages des quelques rescapés pour prendre la mesure du carnage. Le directeur du camp, J. Khéroyan, précise: « II ne restait plus, le 23 avril [6mai], que quelques centaines de personnes: malades, aveugles, invalides et gamins en petit nombre. [...] Après l'expédition de chaque convoi, on relevait des centaines de morts pour lesquels on creusait de grandes fosses communes » II conclut : « Quelques jours après le départ du dernier convoi, le kaïmakam fit annoncer que les activités du camp de con­centration étaient supprimées, et il me demanda de lui remettre les registres ». Les plus chanceux ont vécu quelques jours supplémentaires et sont parvenus dans les environs de Cheddadiye, dans la vallée du Kabur, où ils ont été achevés.

 

(p.806) D'après le consul Holstein, quinze mille déportés ont atteint la région fin décembre 1915. Une deuxième vague de déportés, comprenant des Arméniens originaires de toutes les régions d'Asie Mineure et en particulier de l'ouest, est arrivée à Mosul et ses environs au printemps 1916, en provenance de Der Zor. Selon le consul Hols­tein, seuls deux mille cinq cents déportés, expédiés de Der Zor du temps du mute-sari/ Ali Suad par la route du désert Zor-Suvar-§eddadiye-Hassiçe-Zamukha-Mosul, sont effectivement arrivés à destination le 22 mai 1916, tandis que tous ceux qui ont suivi sous l'administration de Salih Zeki ont été exécutés en cours de route. À la même époque, le consul Jackson signale environ cinq mille déportés à Basrah. Les informations fournies par Holstein, dans un rapport daté du 4 mai 1916, rédigé en réponse à un questionnaire de l'organisation caritative suisse Schweizerisches Hilfswerk 1915 fur Armenien, indiquent un taux de mortalité d'environ deux tiers parmi les déportés. Il évalue en effet à quatre ou cinq mille le nombre de déportés venus des régions d'Erzerum et de Bitlis échoués à Mosul, Kirkuk et Siileymaniye. Il donne aussi de précieuses indications sur le mode de gestion de ces groupes, « principalement [composés] de femmes et d'enfants [dont la] situation est misé­rable ». « Pour que l'on puisse intervenir utilement, ajoute-t-il, il faudrait au moins que les déportés aient le droit de rester une fois pour toutes au même endroit et ne soient pas — comme cela a été et est encore le cas — sans cesse ballottés d'un lieu à un autre selon le bon vouloir des "commissions spéciales" turques chargées de régler ces questions et qui s'en acquittent sans le moindre scrupule. [...] Tout secours ne ferait que prolonger leur supplice et retarder de quelques jours leur fin misé­rable » En d'autres termes, les autorités utilisent ici des méthodes de traitement des déportés qui s'apparentent à celles mises en place dans les camps de concen­tration, où les exilés ne restent jamais très longtemps et sont régulièrement poussés d'un camp à l'autre. Il y a tout lieu de croire que cette procédure était destinée à empêcher les déportés d'acquérir un moyen de survie après s'être familiarisés avec leur nouvel environnement.

 

(p.807) En mars 1917, lorsque les Britanniques prennent Bagdad, plusieurs milliers d'Ar­méniens subsistent entre Mosul et Basrah, dispersés ici et là dans des zones rurales ou en ville. Le patriarche Zaven, qui est déplacé à Mosul à la veille de la prise de Bagdad par les Britanniques, note la présence en ville de femmes (surtout originai­res d'Erzerum) et d'enfants arméniens qui mendient dans les rues. Grâce à des dons reçus du catholicos Sahag Khabayan, il parvient à alléger leur sort, à les vêtir et à les nourrir. Si les Chaldéens n'ont pas apporté la moindre aide, le patriarche note qu'en revanche les Syriens jacobites ont été jusqu'à mettre leurs églises à la dispo­sition des déportés. Zaven souligne aussi le rôle actif du directeur de la police, Meh­med Halid, un Arménien converti, dans les opérations de secours aux Arméniens de Mosul. Il observe d'autre part que la population yézidi s'est montrée bien­veillante à l'égard des déportés et que l'un de ses Şeyh, İsmail bey, lui rendait régu­lièrement visite lors de son séjour à Mosul, ou encore que les Yézidis du Sinjar ont accueilli et protégé nombre d'Arméniens. Le patriarche signale enfin que cin­quante à soixante hommes, qui étaient parvenus jusqu'alors à subsister à Mosul, ont été raflés et envoyés dans un amele taburi affecté à la construction d'une route. Les mieux lotis sont, en fait, des femmes originaires d'Erzerum et de Siirt qui travaillent comme servantes auprès d'officiers allemands et autrichiens, ou des fonctionnaires locaux.

Peu après la prise de Bagdad, en mars 1917, Halil pacha arrive avec son état-major, bientôt suivi par Cevdet, nommé commandant de la place en juin. Les deux hom­mes, qui ont déjà étroitement collaboré lors de l'extermination des Arméniens du vilayet de Bitlis, semblent avoir été réunis pour une nouvelle opération de net­toyage. D'après les informations révélées en avril 1919, lors du procès de Nevzâde bey, ancien commandant militaire, dès son arrivée, Halil a entrepris une répression féroce touchant non seulement les déportés arméniens, mais aussi les réfugiés kur­des et les juifs établis à Mosul. Il a, selon les témoignages de plusieurs officiers, com­mencé par faire pendre cinq juifs, dont les corps ont été jetés dans le Tigre. Le colo­nel Abdülkadri Hilmi bey se serait en outre acharné sur des déportés arméniens dans les gorges de Zakho, situées plus au nord.

Ancien fedaï du CUP, pour le compte duquel il a, selon le procureur général Resad bey, commis plusieurs assassinats politiques, Nevzâde bey reste le principal accusé. On lui reproche d'avoir organisé à Mosul, « où il se trouvait en dernier lieu », le mas­sacre des déportés, ainsi que celui des soldats arméniens d'un bataillon de travail. D'après le témoignage de §erif bey, drogman du gouverneur militaire de Mosul, Nevzâde, qui « était le favori de Halil », s'est enrichi en pillant les déportés avant de les « exiler au loin » et en faisant emprisonner plusieurs négociants de la ville qui, toutes les nuits, étaient « affreusement » torturés. Un second témoin, un officier nommé Bekir bey, confie à la cour que Nevzâde était réputé à Mosul pour les atro­cités qu'il a commises à l'égard « des milliers de Kurdes émigrés de Bitlis et d'Erze­rum. Il leur a fait couper les vivres et les a condamnés à mourir de faim ». L'accusé (p.808) ne proteste d'ailleurs pas lorsque le président du tribunal lui demande s'il est vrai que, de connivence avec Halil pacha, ils confisquaient tous les vivres qui arrivaient en ville et les vendaient pour leur propre compte, en se partageant l'argent ». Autrement dit, Halil, qui reste évidemment le maître d'oeuvre de ces opérations, ne s'est pas contenté de s'attaquer aux déportés arméniens, mais a inauguré une poli­tique d'élimination des Kurdes inspirée par le « turquisme » qui l'habite. Cette campagne répressive s'achève en septembre 1917, lorsque Halil ordonne à son aide de camp, le lieutenant-colonel Basri bey, de procéder au massacre des déportés arméniens dispersés dans la région de Mosul. Apparemment, Cevdet semble avoir été, lui aussi, très largement impliqué dans cette nouvelle campagne d'extermination qui commence le 11 septembre 1917. D'après les témoignages recueillis à chaud par l'historien suisse S. Zurlinden, Halil a fait exécuter quinze mille Arméniens en deux nuits par des Kurdes et des irréguliers, en les faisant jeter dans le Tigre attachés dix par dix. Ces détails nous rappellent que Halil continue, sous son uniforme de militaire, à travailler pour la Teşkilât-i Mahsusa. Le patriarche Zaven Yéghiayan, qui a été maintenu en résidence surveillée à Bag­dad, du 9 octobre 1916 à début mars 1917, signale que quelques notables armé­niens de Bagdad ont été déportés vers Ras ul-Ayn et Der Zor au cours de l'été 1915, mais qu'ils ont pu rentrer chez eux quelques semaines plus tard sur inter­vention du général von Der Goltz. L'arrivée d'Ali Suad bey comme vali de Bagdad — il a été remplacé à Der Zor par Salih Zeki — au début de l'été 1916 a, d'après le patriarche, allégé le sort des Arméniens de la ville.

 

 

LES CAMPS DE CONCENTRATION DE LA « LIGNE DE L’EUPHRATE »

 

(p.811) Comme beaucoup d'autres stations, Meskene était tout à la fois camp de concen­tration et de transit. A l'origine, les internés étaient établis dans un camp proche de la chaussée, sur les hauteurs. Par la suite, Hiiseyin bey l'a fait transférer en bordure de l'Euphrate, tandis que le camp de transit était conservé sur la hauteur, près de la caserne et des tentes des artisans.

 

 

LE CAMP DE DIPSI

 

(p.812) Situé à cinq heures de Meskene, le camp de Dipsi se trouvait sur la rive droite d'un vallon sec « qui se transforme, lorsque de fortes pluies ou des orages ont lieu, en un immense torrent qui va se jeter dans l'Euphrate ». Le transfert de Meskene à Dipsi se faisait habituellement par la route dans des conditions que Krikor Ankout, un jeune intellectuel stambouliote qui a passé plus d'un an dans la région, résume ainsi: « Mi-mars [1916], nous avons été transférés de Meskene à Dipsi. Il y avait environ mille personnes à pied et une cinquantaine de charrettes. [...] En cours de route, nous rencontrions à chaque pas des cadavres, des mourants ou des hommes et des femmes épuisés qui n'avaient plus la force de marcher et attendaient de mou­rir sur le chemin, affamés et assoiffés. Sur le trajet allant de Meskene à Dipsi, nous avons rencontré des fossoyeurs itinérants, qui avaient notamment pour fonction d'enterrer les morts. Ils étaient tellement sans pitié qu'ils enterraient les mourants avec les morts pour éviter d'avoir à accomplir une tâche double. Nous rencontrions sans arrêt des cadavres de personnes dont la tête avait été défoncée. Les chiens étaient nombreux et vivaient en dévorant les cadavres ». A cette époque le camp est, toujours d'après Krikor Ankout, constitué de deux mille tentes, soit environ dix à douze mille personnes : « Elles appartenaient toutes, sans exception, à des gens pauvres: aucune n'avait une allure présentable. Chacune abritait deux à dix malades allongés les uns à côté des autres qui attendaient la mort. Cette rive était appelée le Hastahane (=l'hôpital). Tous les misérables qui avaient été déplacés de Meskene à pied ou en charrette étaient tous amenés et abandonnés dans cet endroit appelé l'Hôpital. Ils restaient là, nus, affamés et assoiffés, jusqu'à ce que la mort vienne et les fauche. À chacun de nos pas, nous y rencontrions des cadavres, à tel point que les fossoyeurs ne parvenaient pas à enterrer tous les morts. La misère était absolue dans ce lieu et était parvenue à des sommets. Jour après jour, le nom­bre des tentes de l'Hôpital augmentait, avec l'arrivée de gens de Meskene. Les pau­vres se contentaient de manger, sans sel, une herbe appelée ebemkômeci, qui pous­sait en abondance au printemps sur les rives de l'Euphrate ». On aura compris que Dipsi était le mouroir de Meskene, géré comme celui qu'on a pu observer à Suruc. Ce camp n'a fonctionné que six mois, de novembre 1915 à avril 1916, mais (p.813) trente mille personnes y ont, selon Krikor Ankout, rendu l'âme. Vers la fin du mois d'avril, une vingtaine de « gendarmes » sont arrivés pour vider définitivement le camp et expédier un dernier convoi vers Abuharar, après avoir incendié les tentes et leurs occupants qui n'étaient plus capables de marcher.

 

(p.816) /Babylone, dont les ruines ne sont pas si loin de Rakka/

Un autre fait divers, plus dramatique, survenu au printemps 1916, est révélateur de l'ambiance qui règne à Rakka. Cette année-là, une crue exceptionnelle de l'Eu­phrate, suivie d'une tempête, a provoqué la mort, le 18 avril, d'un officier allemand qui servait sur un bateau transportant munitions et matériels divers à Bagdad. Un curé arménien assure la cérémonie religieuse, qui s'achève par un éloge funèbre prononcé en allemand par le professeur Sarkis Manouguian, un enseignant du lycée Sanassarian d'Erzerum, sous les yeux stupéfaits des officiers allemands pré­sents. On peut imaginer à quoi songent ces derniers, témoins privilégiés des exactions commises contre les déportés sur l'autre rive de l'Euphrate et, en sens inverse, les Arméniens qui continuent à s'interroger sur l'indifférence manifestée par les militaires allemands devant ces crimes.

 

(p.817) La communauté de Rakka n'a rien ignoré des massacres de Zor qui ont, nous allons le voir, fait près de deux cent mille victimes. Ils en ont été informés par les témoi­gnages de Çerkez de Rakka qui sont allés participer à ces bacchanales, ainsi que par des rescapés réfugiés en ville. Le groupe a peu après été invité par le mufti a se convertir, « comme garantie » de leur avenir commun. Au total, trente familles se sont portées volontaires. Le Dr Lévon Ohniguian, originaire de Sivas et ancien élève de Garabèd Kapigian, n'a pas caché à son maître combien il a souffert d'avoir ainsi cédé à la peur233. Quoi qu'il en soit, la communauté arménienne de Rakka a été maintenue et s'est retrouvée aspirée par la grave crise qui a touché la région lorsque les combats avec les forces britanniques se sont intensifiés autour de Bagdad. Ils ont, comme la population locale, été victimes des réquisitions militaires qui ont littérale­ment vidé Rakka de ses réserves alimentaires, entraînant une famine terrible. Un grand nombre de gamins se sont ainsi retrouvés livrés à eux-mêmes, adoptés par les plus généreux des déportés. Des officiers turcs et allemands en transit pour le front de Bagdad ont aussi fait preuve de largesses à l'égard de ces enfants, mais ces aides ponctuelles n'ont pas suffi à les sauver. La missionnaire Elvesta Leslie, qui est passée par Rakka au début du printemps 1917, note que les déportés y tombaient comme des mouches.

 

 

 

der zor, terminus de la « ligne de l'euphrate », point d'orgue de la deuxième phase du génocide

 

 

(p.818)Avec les camps de Der Zor et de sa périphérie, nous abordons l'épisode final des massacres de 1915/1916. Ceux-ci parachèvent la deuxième phase du génocide, après six mois de relative stabilité qui ont pu laisser croire que les persécutions anti­arméniennes avaient pris fin. Avant cette fin dramatique des déportés du désert syrien, Zor constitue le terminus des rescapés parvenus jusque-là à travers les déserts. Malgré l'écrémage réalisé tout au long de la ligne de l'Euphrate, de camp en camp, des dizaines de milliers de déportés sont parvenus à Zor. D'après un témoin allemand qui rend compte au consul Rôssler de son voyage à Zor, il y a déjà, au début de novembre 1915, environ quinze mille Arméniens dans ce coin du désert syrien où « il meurt cent cinquante à deux cents personnes par jour. C'est d'ailleurs ce qui explique que la ville puisse absorber les déportés qui continuent à arriver par milliers ». Grâce à l'écrémage et aux décès des déportés victimes de la famine et des épidémies, Zor respecte grosso modo les ordres consistant à maintenir sur place une proportion « raisonnable » d'Arméniens. Quand les normes étaient dépassées, les autorités locales recouraient à l'expédition de petits convois en direction de Mosul pour rétablir l'équilibre. Cette situation a perduré tant que le flot des nouveaux arrivants a en quelque sorte été contenu par l'implantation plus ou moins provisoire des déportés dans les camps de concentration des régions d'Alep et de Ras ul-Ayn. Cela a permis à une quinzaine de milliers d'Arméniens de s'établir dans Zor et même de s'y organiser, tandis qu'un camp de transit était maintenu, comme à Rakka, sur la rive gauche de l'Euphrate.

 

(p.819) À défaut des sources susceptibles de nous éclairer sur les objectifs du CUP, nous en sommes réduits à décrypter la stratégie élaborée et exécutée par la sous-direction du Sevkiyat à travers l'examen de ses opérations sur le terrain. La mise en place, en octobre-novembre 1915, des structures opérationnelles du Sevkiyat à Alep et la création des camps de concentration constituent la première étape du plan, dont l'objectif est apparemment d'éliminer les déportés en créant des conditions sani­taires propices à des hécatombes.

La deuxième étape se situe clairement en janvier 1916, lorsque la fermeture des camps de concentration du nord d'Alep est décidée et l'expulsion de ses internés sur la ligne de l'Euphrate engagée. La troisième, visant à l'élimination physique des déportés survivants, a probablement été envisagée entre la fin février et le début de mars 1916. La formulation utilisée dans un télégramme du ministre de l'Intérieur, daté du 22 février 1916, cité comme pièce à conviction par l'accusation au cours du procès des chefs jeunes-turcs, peut constituer une indication à ce sujet.

 

(p.820) D'après les informations recueillies auprès d'un officier turc par le consul Rössler, Zor ne compte, vers la mi-avril, qu'environ quinze mille déportés en ville, soit à peu près le même chiffre qu'à l'automne 1915. Mais ce chiffre ne comptabilise pro­bablement pas les internés du camp de la rive gauche. Le mutesarif, Ali Suad, a cherché à se conformer aux directives qui tolèrent 10 % maximum de déportés dans les localités de la région. Le vice-consul allemand de Mosul informe en effet Alep que de deux convois partis de Zor le 15 avril 1916, par deux voies différentes, deux mille cinq cents personnes sont parvenues, le 22 mai, à Mosul, mais que depuis lors pas un seul convoi n'est arrivé, quoique vingt-et-un groupes soient effectivement partis dans cette direction au cours de l'été 1916. En d'autres termes, seuls les convois expédiés sous l'administration Suad sont arrivés à destination. Le cas de deux mille personnes parties vers Mosul, à la mi-juin, et ramenées à Zor, à la demande de Salih Zeki, alors qu'elles étaient parvenues, après un mois de marche, dans la région du Sinjar, à mi-chemin de Mosul, semble même indiquer que le nou­veau mutesarif avait pour consigne de ne laisser échapper aucun déporté. La liquidation des camps de concentration situés en amont de Zor, durant le prin­temps et l'été 1916, a évidemment entraîné une augmentation exceptionnelle du nombre des convois arrivant à Der Zor. Cette dernière phase est du reste clairement balisée par un ordre de Talât bey, adressé à la préfecture d'Alep le 29 juin, deman­dant que les derniers Arméniens soient expulsés vers la ligne de l'Euphrate. C'est probablement pour gérer cette concentration à Zor, alors évaluée à environ deux cent mille déportés, que le ministre de l'Intérieur a fait appel à Salih Zeki, dont nous avons examiné l'action à Everek, pour remplacer le mutesarif Ali Suad, début juillet. L'arrivée, en août, sur la ligne de l'Euphrate, de « l'inspecteur général » du Seukiyat, Hakki bey, était très probablement aussi une mesure d'accompagnement prise par le centre pour s'assurer de la bonne exécution de ses ordres. Agis­sant sous la couverture d'un fonctionnaire, ce chef çete a été, selon le témoignage (p.821) d'Artin Manassian, d'Adabazar, Aram Manouguian, d'Aslanbeg, et Hovsèp Sina-nian, de Kiitahiya, le principal organisateur des déportations depuis Alep vers Meskene, puis de Meskene à Zor. Ils lui reprochent d'avoir commis des crimes contre les convois de déportés, d'avoir mis le feu aux tentes, d'avoir escorté les enfants arméniens de Meskene à Zor où il les a fait brûler vifs, et enfin d'avoir organiser le massacre des mille cinq cents enfants de l'orphelinat de Zor. (…)

Après s'être débarrassé de ces hommes, Zeki a certainement tiré les leçons de ces premiers massacres et compris qu'il avait besoin de recrues supplémentaires pour accomplir sa besogne. Au cours d'un bref voyage à Ras ul-Ayn, il a recruté une cen­taine de nouveaux çete tchétchènes parmi ceux qui avaient participé au massacre des internés du camp de Ras ul-Ayn, quelques mois plus tôt. Dès lors la machine exterminatrice se met en route. Dès qu'une dizaine de milliers de déportés est concentrée sur l'autre rive du pont de Zor, Zeki organise leur expédition vers Marât, un autre camp situé à cinq heures au sud, à quelque distance de l'Euphrate. Généralement, (p.822) les gendarmes y remettent leurs protégés aux Tchétchènes de Zeki qui se chargent de sélectionner les gens qui disposent encore de quelques moyens finan­ciers : ceux-ci sont méthodiquement dépouillés de leurs biens et tués sur place, pour ne pas risquer de laisser aux Bédouins, auxquels est confiée l'extermination finale des convois, plus loin dans le désert, ces ressources. Marât est en fait une sorte de camp de décantation. Les grands convois y sont tronçonnés en groupes de deux à cinq mille personnes, progressivement expédiées à Suvar, située dans la vallée du Kabur, à deux jours de marche par la route du désert. On s'y occupe de séparer défi­nitivement les derniers hommes vivants — exécutés dans les environs — des femmes et des enfants. Après quoi, continuant toujours selon le mode du tronçonnage, on regroupe les gens selon leur région d'origine. Après un séjour à la diète d'une dizaine de jours dans ces lieux désertiques, femmes et enfants sont mis en route pour Cheddadiye où ils sont habituellement exterminés derrière la colline dominant cette bourgade arabe. Il y a eu au total vingt et un convois, dont six importants et une quinzaine plus modestes. Le premier quitte le camp du pont de Zor autour du 15 juillet 1916, avec environ dix-huit mille personnes, en direction de Marât. Seul un groupe de femmes échappe au sort commun : amenées à Haseke, au nord de Ched­dadiye, elles ont été confiées aux tribus locales, probablement en guise de butin. Si les Tchétchènes encadraient les opérations, ils n'étaient pas assez nombreux pour exterminer les dizaines de milliers de déportés. Zeki a donc fait appel aux tri­bus nomades de la région s'étendant de Marât à Cheddadiye, « notamment la tribu des Beggara, établie entre Zor-Marât et Suvar, celle des Ageydid, nomadisant entre Suvar et Cheddadiye, et les Jeburi, installés à Cheddadiye et dans ses environs, « qu'il parvint à aveugler par les perspectives de pillages ». Outre la gestion des convois venant des camps du nord et stationnant habituelle­ment sur l'autre rive du pont de Zor, Zeki avait encore un problème urgent à régler, vider la ville de Der Zor de ses milliers de déportés établis là depuis plusieurs mois. Il s'était certes déjà débarrassé de Lévon Chachian, leur leader, ainsi que de la plu­part des chefs de familles, mais il y restait encore un nombre considérable de fem­mes et d'enfants qui avaient véritablement pénétré le tissu social et économique de la bourgade. Aram Andonian résume ainsi sa méthode : « [Zeki] fit annoncer aux crieurs publics que la ville était envahie de détritus et que cela pouvait provoquer des épidémies ; qu'on leur avait octroyé comme lieux d'installation les régions de Ched­dadiye et de Ras ul-Ayn ; que là-bas ils ne subiraient plus de privations ; que ceux qui avaient de l'argent pourraient y construire leurs maisons et que pour les démunis le gouvernement s'en chargerait. Les crieurs annoncèrent en outre que tel jour, les gens de tel quartier devraient se mettre en route et se préparer en conséquence. Il expulsa en tout premier lieu les Zeytouniotes de leurs foyers et les rassembla dans la rue, sous une pluie battante. De l'autre côté du pont [de Zor], des Tchétchènes s'étaient assemblés tels des fourmis, mais personne n'en savait rien, car la sur­veillance était sévère et il était interdit à quiconque de sortir [de son quartier]. Zeki avait également introduit dans la ville un groupe de Tchétchènes qui étaient char­gés de garder sa résidence. Une ou deux semaines plus tard, des Arabes informè­rent les Arméniens que les Tchétchènes avaient été appelés pour les exterminer. En l'espace de presque quinze jours, tous les Arméniens se trouvant dans la ville furent progressivement transférés de l'autre côté du pont. Seules celles qui avaient épousé (p.823) un musulman ou qui servaient comme bonnes dans une maison musulmane purent rester. Les Arabes locaux abritaient chez eux pas mal d'Arméniens et auraient pu en garder plus encore. Mais des fouilles extrêmement sévères furent effectuées et permirent de les découvrir. [Zeki] fit publier un ordre spécifiant que chaque Arabe n'avait le droit d'avoir qu'une femme [arménienne] comme épouse ou comme bonne et que ceux qui en abriteraient plus seraient traduits devant la cour martiale. Les restantes furent enregistrées. On donna un simple sauf-conduit aux bonnes, tan­dis que celles qui s'étaient mariées reçurent des documents les identifiant comme musulmanes. Par la suite, quand une femme arménienne était vue sur le marché, elle était immédiatement arrêtée et sévèrement interrogée ». Zeki est ainsi par­venu à expulser une bonne partie des déportés établis dans Zor, sans toutefois réus­sir à vider entièrement la ville de ses Arméniens, qui ont été harcelés des semaines durant.

(…)

L'extermination de deux mille orphelins maintenus à Zor dans des conditions effroyables et de quelques centaines d'autres ramassés sur la ligne Meskene-Zor par Hakki bey, mérite qu'on s'y arrête un moment. Un témoin rapporte l'état dans lequel étaient maintenus ces enfants dans l'« orphelinat » de Zor : « Leur misère était une chose indescriptible. Ils marchaient pour la plupart pieds nus et sans vêtement, le poids de la fatigue sur les épaules, et n'avaient même plus le cœur de chercher à fuir pour mendier un morceau de pain dans les environs. Les membres et les épau­les rougies de beaucoup étaient couverts de multiples plaies qui s'étaient transfor­mées en blessures effrayantes. N'ayant pas été soignées, ces plaies étaient dévorées par les vers que les pauvres petits tiraient avec leurs doigts. Mais avant de les jeter à terre, ils hésitaient, restaient immobiles à observer le corps dodu de ces vers qui s'enroulaient autour de leurs doigts. Ils les regardaient avec comme un sentiment effrayant de gâchis, comme s'ils avaient voulu les manger: ils étaient tellement affa­més. [...] Ils endurèrent durant un certain temps bien des souffrances dans cet enfer que l'on désignait du nom d'orphelinat, ils furent [...] embarqués dans des charrettes et mis en route ». Longtemps protégés par le maire de Zor, Haci Fadil, ces enfants survivaient par leur débrouillardise, trouvant notamment leur nourriture dans les (p.824) détritus et les excréments d'animaux, avant d'être expédiés vers Suvar. Là, certains ont été dynamités dans leurs chariots, dans un coin totalement inhabité du désert, tandis que les autres étaient enfournés dans des cavités naturelles et brûlés vifs, après avoir été aspergés de kérosène. « Pour les expédier, écrit Andonian, Zeki bey utilisa un motif légal. Il fit rédiger un rapport au müdir de Zor, un Turc, lequel indi­quait que compte tenu de l'augmentation du nombre des orphelins, ceux-ci ris­quaient de provoquer un développement des maladies contagieuses. Seuls deux enfants échappèrent à ce massacre. Un garçon originaire de Rodosto [=Tekirdağ] prénommé Onnig, âgé de treize ou quatorze ans, qui n'avait pas été étouffé par la fumée car il avait pu se réfugier dans un coin reculé de la cavité, puis avait réussi à remonter à la surface. Ce gamin parvint à retourner tout seul à Zor, mais il était telle­ment malade et traumatisé qu'il ne put survivre que trois à quatre mois. L'autre res­capée était une fille originaire de Şabinkarahisar prénommée Anna, qui avait un frère officier dans l'armée. Cette gamine échappa à la mort dans les mêmes condi­tions et réussit à s'enfuir jusqu'à Urfa ». Les enquêtes menées après l'armistice de Moudros ont révélé que c'est le commissaire de police en chef, Mustafa Sidki, qui a supervisé l'holocauste des enfants de l'orphelinat de Zor, le 9 octobre 1916, puis, le 24 du même mois, celui d'environ deux mille autres orphelins collectés par Hakki dans les camps du nord, attachés deux par deux et jetés dans l'Euphrate. D'après les informations recueillies par Aram Andonian, cent quatre-vingt-douze mille sept cent cinquante personnes ont été victimes des massacres de Zor durant les cinq mois qui ont été nécessaires à Salih Zeki pour nettoyer la région, de juillet à décembre 1916. L'acte d'accusation des chefs jeunes-turcs, lu au cours de la première audience de leur procès, le 27 avril 1919, donne le chiffre de cent quatre-vingt-quinze mille sept cent cinquante personnes assassinées à Zor en 1916, dont quatre-vingt-deux mille exterminées entre Marât et Cheddadiye et vingt mille à la for teresse de Rava, près de Ana, sous la supervision du lieutenant Tùrki Mahmud. Un rapport rédigé en 1919 par le Bureau d'information du Patriarcat arménien de Constantinople, signale qu'outre le mutesarif de Zor, Salih Zeki bey, un Çerkez, le député jeune-turc de Zor, Muhammad Nuri, §ukrii bey, adjoint de Zeki, Tiki Mah-mud, directeur local du Sevkiyat, Muhammad, mufti, Hasim Hatar, magistrat, Ali Saib, secrétaire du mutesarif, Muhammad El Kheder, mùdir d'Hindin, Abdullah pacha, Ayntabh Mustafa Sidki, commissaire principal de police, Bedri et Mahmud Abad, commissaires de police, Salaheddin, commandant militaire, Muhammad el Senia, officier de gendarmerie ont été les principaux organisateurs de l'extermi­nation de plus de cent quatre-vingt-quinze mille déportés arméniens. Ils ont été aidés dans leur tâche par plusieurs notables de Zor : Yasin, fils du mufti Muhammad, Hasan Muhammad, Halif Abdullah, Helal el Kerzat, Halid Tetarye, Hamad, Mustafa Natar et Yapusli Abdullah. Les chefs çete qui ont dirigé les massacres sont : Yeas Yekta (Tchétchène de Heczet), Suleyman Sadullah (de Fevren), Muhammad Gaza (de Murad), Şeyh Suleyman (de Sivad), Rebban Lefe et le Şeyh de Yegidar.

 

 

l'univers des camps de concentration

 

(p.826) L'inventaire de la vingtaine de camps de concentration organisés par la sous-direc­tion du Sevkiyat dans le nord du vilayet d'Alep, sur les deux versants de l'Amanus, sur la ligne du Bagdadbahn, à Ras ul-Ayn, et sur la ligne de l'Euphrate, avec notam­ment les centres de Meskene, Rakka et Zor, ne nous a pas permis d'aborder certains points essentiels, comme leur encadrement, leur mode d'organisation et leur vie sociale. Sans prétendre épuiser le sujet, qui exigerait une étude bien plus élaborée, il nous paraît utile de synthétiser ici quelques point essentiels qui se dégagent des nombreux témoignages de rescapés que nous avons publiés. Après avoir exa­miné le quotidien de quelques convois de déportés en marche vers le sud dans la quatrième partie de cet ouvrage, l'observation de l'intérieur des camps de concen­tration, fonctionnant comme un système de vases communicants, s'impose, d'au­tant qu'elle concerne environ sept cent mille personnes.

 

(p.827) Le personnel ainsi recruté est essentiellement constitué de deux corps de collabora­teurs: l'un chargé des convois, l'autre chargé des camps. Les convois sont menés par un chef et une escorte de supplétifs que les déportés qualifient de « gendarmes ». Quant aux camps, ils sont dirigés par un directeur (sevkiyat-i müdürü), entouré de collaborateurs envoyés par Alep ou de personnels recrutés sur place. Le directeur nomme en outre un surveillant chef et des gardiens parmi les déportés arméniens, en leur offrant en échange de les nourrir et de leur laisser la vie sauve. Ceux-ci sont notamment chargés de surveiller les camps durant la nuit. Le choix des surveillants semble répondre à une logique visant à les recruter parmi les couches sociales les plus modestes, afin d'accentuer l'antagonisme déjà existant entre les déportés aisés, c'est-à-dire ceux qui pouvaient encore se payer de quoi manger, et les autres qui cre­vaient littéralement de faim. Tous les témoignages révèlent, en effet, que ces supplé­tifs arméniens étaient tout aussi brutaux que leurs collègues « ottomans » et parti­culièrement agressifs à l'égard de leurs compatriotes. On aura compris que ce genre de circonstances particulières était propice à l'épanouissement des instincts les plus vils et au développement d'une agressivité apparemment infondée entre déportés. Celle-ci venait se superposer aux antagonismes sociaux traditionnels, traversant tous les milieux indistinctement, comme si les victimes se reprochaient mutuelle­ment le sort que les bourreaux leur faisaient subir.

 

 

LES DEPORTES DE LA LIGNE HAMA-HOMS-DAMAS-DERA’A-JERUSALEM-AMMAN-MAAN

 

(p.837) Un autre groupe de rescapés est constitué de deux à trois mille enfants, surtout des fillettes de quatre à huit ans, captés par des familles arabes de Hama, et de gamins des rues qui tentent de survivre par tous les moyens. Parmi eux, un garçon de onze à douze ans attire l'attention d'Odian : il survit en vendant sa sœur, moins âgée, à des couples en mal d'enfants, puis la récupère et la revend de nouveau.

Nombre de femmes seules subsistent aussi en servant dans les maisons grecques melkites et syriaques de la ville. Début 1917, le nouveau mutesarif les fait toutes rafler, sous prétexte qu'elles sont converties à l'islam et ne peuvent désormais plus servir dans des familles chrétiennes. Un dernier groupe parvient à Hama, en ordre dispersé, à la fin de 1916. Il s'agit de quelques miraculés des massacres de Der Zor, dont les récits font frémir les Arméniens relégués à Hama.

La situation de ces déportés est donc particulièrement précaire et tous restent à la merci des autorités locales et, surtout, d'ordres venus du Centre qui continue à sui­vre de près le sort des « chanceux » qui ont emprunté l'axe sud.

 

(p.838) « Un prêtre arménien, (…), avait été mis à mort par privation de nourriture pour avoir systématique­ment refusé de se convertir à l'islamisme. Dans les premières localités visitées, il découvre des milliers de personnes à l'état squelettique « les joues caves, les bras et les jambes comme des baguettes, ne ressemblant à rien [de] moins qu'à des momies, [qui] étaient en pleine agonie ». Plus avant, dans le Cebel très accidenté qui domine le désert du Hauran, il rencontre une série de villages où « 30000 à 40 000 déportés étaient morts du typhus, de la fièvre récurrente, de la malaria qui sévissait avec violence ». À Hazraköy, à une heure de Kefrence, il apprend que qua­tre cent dix-sept des cinq cents personnes reléguées dans cette bourgade sont mor­tes : « Dans les étroites venelles du village des morts vivants appuyés sur des béquilles avançaient péniblement. Il réussit néanmoins à récupérer dans ces zones de montagne quatre cents veuves et orphelins dans le Cebel et à les rapatrier à Dera'a, d'où ils partent en trois convois vers Damas, Tripoli de Syrie, Haïfa, Jaffa et Akkia. Cette modeste opération, décidée par Cemal pacha, alors même qu'Istanbul procé­dait à l'extermination des déportés des camps de la ligne de l'Euphrate, a provoqué un grave conflit entre Hasan Amca et le délégué de l'Ittihad à Damas, Ne§ad bey. Ce dernier lui aurait intimé par écrit l'ordre de cesser ces expéditions, mais devant l'obsti­nation de l'officier, tous deux se seraient rendus à Damas pour que Cemal tranche leur litige. Le compte rendu de la rencontre, donné par Hasan Amca, semble confir­mer que le commandant de la IVe armée était fermement décidé à mener à bien son projet de réinstallation des déportés arméniens du Hauran au Liban et en Palestine. Cemal est, en effet, parvenu à démettre de ses fonctions le délégué de l'Ittihad et à faire nommer le vali de Damas, Tahsin bey, directeur des déportés. D'après Hasan Amca, le 25 septembre 1916 il s'est rendu à Dera'a avec Tahsin bey et l'expédition des convois a pu momentanément reprendre.

 

 

LES DEPORTES ARMENIENS DES CHANTIERS DU BAGDADBAHN, DANS LE TAURUS ET L’AMANUS

 

(p.848) Kaloust Hazarabédian, qui se trouvait dans le troisième convoi, rapporte qu'à peine éloigné de Bahçe a commencé le spectacle « de cadavres dénudés étendus sur les côtés de la route, dont certains avaient été traités avec une barbarie des plus épou­vantables et étaient entourés de chiens et de corbeaux. Je savais déjà quel sort on avait réservé aux convois précédents. L'état de ces cadavres confirmait entièrement les informations communiquées. Notre escorte avait déjà commencé sa besogne meurtrière. Ceux qui ne pouvaient pas suivre le groupe, parce qu'ils étaient malades ou trop vieux, étaient tués dans la minute à coups de fusil ou, plus fréquemment, à la baïonnette. [...] Nous avons progressé jusqu'aux limites du territoire des Orçan en ayant beaucoup de pertes. À partir de là, la situation empira encore. Sabres, fusils, pelles ou pioches, pieux ou bâtons à la main, les Orçan attaquèrent le groupe et commencèrent à tuer et à piller. Les gardiens saluaient non sans un certain plaisir leur intervention. Non seulement ils ne s'opposaient pas à eux, mais, au contraire, les encourageaient. Il s'agissait pour la plupart d'entre eux de criminels libérés tout spécialement pour s'occuper des Arméniens. (...) Ayant réduit l'allure du convoi et s'étant rassemblés sur le côté, ils passaient en revue, un à un, les passants. Ils ont ainsi commencé à sélectionner notamment les jeunes gens dont la mise et le visage paraissaient propres et semblaient comparativement plus ou moins aisés. Ils les séparaient et les fusillaient immédiatement ». D'après le même témoin, la grande majorité des déportés travaillant entre Islahiye et Yarbasj a été massacrée entre Bahçe et Marach, en « presque un mois », les autres poussés jusqu'à Birecik, Verançehir, Urfa, voire Mardin pour les derniers. Minas Tilbéian qui se trouvait dans l'un des convois suivants rapporte que son groupe a été exterminé bien plus loin encore, dans les environs de Mardin, peut-être parce qu'il était composé de célibataires plus résistants. Il va sans dire que la liquidation de ces ouvriers, accom­plie par des tribus locales et surtout par des gendarmes et des çete commandés par le colonel Hiiseyin Avni, s'inscrivait dans le cadre de la vaste campagne coordonnée par Talât au cours de l'été 1916, visant à exterminer les derniers groupes de resca­pés parvenus au sud. On note d'ailleurs que les soldats-ouvriers des amele taburi opérant dans la région ont également été exterminés au cours de l'été 1916.

 

 

LA DECISION D’ELIMINER LES DERNIERS DEPORTES

 

(p.852) À la veille de cette décision, en février 1916, il faut rappeler que près de cinq cent mille déportés sont encore vivants, dispersés entre Alep et Damas ou l'Euphrate et Zor : plus de cent mille de Damas à Maan, douze mille à Hama et dans sa région, vingt mille à Homs et les villages environnants, sept mille à Alep, cinq mille à Basrah, huit mille à Bab, cinq mille à Munbuc, vingt mille à Ras ul-Ayn, dix mille à Rakka et trois cent mille à Der Zor et ses environs. Ces chiffres ne correspondent bien sûr qu'à un état donné, à une date précise, sujets à des changements perpétuels, au même titre que la localisation des déportés.

Autrement dit, plus de trois cent mille déportés, sur un total de plus de huit cent cin­quante mille sont décédés au cours de l'automne 1915 et de l'hiver 1915-1916, sur les routes de Syrie et de Mésopotamie ou dans les camps de concentration. D'après les éléments que nous avons précédemment exposés, à la fin de 1916, le bilan des morts est de plus de six cent mille personnes. Au bas mot, environ deux cent cin­quante mille rescapés survivent à cette deuxième phase : vingt à trente mille jeu­nes femmes et enfants vendus à des villageois locaux ou enlevés par des tribus ; qua­rante mille dissimulés dans les villages du nord du vilayet; trente mille clandestins; environ cinq mille dans la région de Basrah et une majorité des « Arméniens de Cemal », officiellement islamisés, sur l'axe Hama, Homs, Damas, Beyrouth, Haïfa, Jaffa, Jérusalem, Tripoli, Dera'a, Amman, Sait, Kerek, Maan.

 

(p.855) La campagne entamée dans les provinces intérieures de l'Asie Mineure dès la fin du mois de février 1916, visant à déporter les derniers reliquats maintenus sur place à divers titres — protestants, catholiques, familles de soldats, artisans, médecins, pharmaciens, etc. —, après plusieurs mois de répit, marque, de notre point de vue, le début de la seconde phase du génocide.

 

 

 

LES DERNIERS JOURS DE L’EMPIRE OTTOMAN

LES BOURREAUX FACE A LEUR JUGE

 

LA CAMPAGNE MILITAIRE DU CAUCASE ou LA RENAISSANCE DU PANTURQUISME (1918)

 

(p.863)  Le général von Lossow, représentant allemand à la Conférence de Batoum, écrit à la même époque : Les Turcs ont entrepris « la liquidation totale des Arméniens en Transcau­casie également » et se fait plus précis au cours des semaines suivantes : « Le but de la politique turque, comme je l'ai toujours déclaré, est de prendre possession des districts arméniens pour en exterminer toute la population »; «le gouvernement de Talât veut détruire tous les Arméniens, non seulement en Turquie mais aussi en dehors de la Turquie »; «Après avoir complètement encerclé les restes de la nation arménienne en Transcaucasie, les Turcs ont l'intention (...) d'affamer la nation arménienne jusqu'à la mort, c'est une évidence. Le général Friedrich Freiherr Kress von Kressenstein, ancien chef des opérations militaires au ministère de la Guerre ottoman, nommé chef de la délégation impériale allemande dans le Cau­case en juin 1918, est lui-même convaincu que «La politique turque consistant à provoquer une famine est évidente, s'il faut encore une preuve, de la volonté d'a­néantissement que nourrissent les Turcs envers l'élément arménien ». Il en veut pour preuve le refus, sous « les prétextes les plus creux », de l'aide proposée par lui au général Esad et juste un changement de méthode.

 

(p.865) En évoquant les termes du traité de Brest-Litovsk (ratifié le 15 mars 1918 par les Bolcheviks), qui lui octroie les régions de Kars, Ardahan et Batoum, et la « nécessité militaire » de disposer d'un libre accès à la ligne de chemin de fer Kars-Djoulfa-Bakou, la partie turque vise à justifier son inexorable progres­sion, derrière laquelle se profile le plan de liquidation des Arméniens. L'examen des opérations militaires montre que l'armée du Caucase cherche à repousser dans un réduit situé autour d'Erevan la population qu'elle expulse de ses foyers. (…) Le 24 mai, les forces arméniennes ont stoppé l'avance turque à quelques dizaines de kilomètres à l'ouest d'Erevan, à Sardarabad, et au nord à Karakilisa, à 30 km à l'est d'Alexandropol. Ce sursaut a sans doute évité aux Arméniens de se retrouver enfermés dans un réduit entièrement isolé, qui aurait constitué un vaste camp de concentration où ils seraient irrémédiablement morts de faim. L'autorité armé­nienne n'a néanmoins eu d'autre choix que de signer, le 4 juin, le traité de Batoum, réduisant « l'Arménie » à une dizaine de milliers de km2. Vehib pacha, dont Khatis-sian rapporte les propos au cours des « négociations » de Batoum, justifie sans amba­ges l'entreprise de la Turquie : «Notre sang, notre religion, notre langue sont ici. Et c'est un irrésistible magnétisme. Nos frères sont à Bakou, au Daghestan, au Turkes-tan et en Azerbaïdjan [il veut sans doute parler du nord-ouest de la Perse]. Il faut aussi noter que les ambitions turques ne se réduisaient pas à l'Arménie. La Géorgie, avec ses denses populations arméniennes d'Akhalkalak, d'Akhaltskhik et de Tiflis, était un autre des objectifs de l'Armée du Caucase. Ernest Paraquin note que c'est l'arrivée « à l'improviste » de troupes allemandes, le 10 juin, qui a permis de « s'opposer à la marche victorieuse turque vers Tiflis ». Les relations tendues qui s'étaient installées entre les deux alliés suite aux ambitions manifestées par la Tur­quie en Transcaucasie se sont traduites ici par un conflit armé, à la suite duquel, écrit Paraquin, « l'orgueil des Turcs victorieux baissa pavillon avec forts grincements de dents ». Si l'armée turque n'est pas parvenue à instaurer un blocus complet du réduit arménien, elle a beaucoup contribué à engendrer une pénurie alimentaire qui y a provoqué famine et développement des épidémies. Au bas mot, de la fin du printemps à l'automne 1918, environ deux cent mille personnes, et en premier lieu des réfugiés arméniens ottomans, y ont perdu la vie. Le maréchal Hindenburg, chef d'état-major de l'armée allemande de 1916 à 1918, note que « les événements atro­ces (...) qui se sont aussi étendus vers la fin de la guerre à la partie arménienne de la Transcaucasie (...) étaient considérés par les Turcs simplement comme une affaire interne »52. Un diplomate autrichien, annonce, dès la fin mai 1918, que d'après les informations reçues à Berlin, « la Turquie souhaite annexer entièrement le Caucase et exterminer les Arméniens avec tous les moyens imaginables.

 

 

LES OPERATIONS MILITAIRES TURQUES DU PRINTEMPS 1918 EN AZERBAÏDJAN (IRANIEN)

 

(p.867) Fin mars, la présence de petits contingents turcs est signalée en Azerbaïdjan, à Oshnu, puis celui d'un millier d'hommes à Sulduz, dont l'avance vers Khoy inquiète apparemment les autorités locales. Les Démocrates iraniens ne semblent pas étrangers à cette opération qui « ne menace (plus) aujourd'hui que des territoires persans, ce dont ils se soucient peu, et les populations chrétiennes, ce qui leur est agréable s. Le 14/27 février 1918, des Arméniens de Salmast ont intercepté un messager, porteur d'une lettre d'un chef kurde local, Simko, faisant allusion à une interven­tion future à laquelle « aucun chrétien ne pourra résister ». Ainsi que le souligne M. Golnazarian, les Turcs « avaient déjà acquis une certaine expérience dans l'art d'utiliser les Kurdes dans les massacres et le pillage des chrétiens ». Ces derniers ont donc tenté de neutraliser Simko en lui faisant des offres susceptibles de l'inté­resser. L'opération n'a apparemment pas réussi puisque ce même Simko, qui avait travaillé un temps pour les Russes, s'est attaqué aux vingt-cinq mille Armé­niens de Van qui tentaient de rallier le Caucase via Djoulfa. Bloqués à Qotur, sur la frontière, ceux-ci ont été encerclés par Simko et ses hommes : « Ce jour-là, Simko tua jusqu'au coucher du soleil, et la rivière de Qotur devint rouge du sang des tués. [...] Simko n'était pas satisfait de tous ces crimes. Il envoya ses cavaliers dans les villages arméniens autours de Khoy pour les tuer ». Ce témoignage d'un témoin oculaire ignore toutefois que parmi les vingt mille réfugiés se trouvait un contingent armé qui a résisté aux sept à huit cents hommes de Simko. D'après un réfugié arménien, quatre cents personnes, surtout des civils, ont été tuées ce 11 avril 1918, tandis que les autres sont venus grossir les contingents d'Arméniens (p.868) ottomans établis dans les villages arméniens de la plaine de Salmast. Le gros des troupes turques ne pénètre officiellement en Perse qu'en mai, avec pour objectif déclaré de «libérer les Persans de l'entrave des forces armées chrétien­nes ». Les plaines de Salmast et Ourmia abritent, en effet, plusieurs dizaines de milliers d'Assyriens — environ trente-cinq mille — ayant fui le sud du vilayet de Van en 1915, et au moins autant d'Arméniens locaux ou réfugiés qui constituent pour la VIe armée ottomane une cible prioritaire. L'occasion est d'autant plus propice que de violents heurts entre Nestoriens et musulmans se sont produits suite à l'assassi­nat du Mar Shimoun nestorien, le 17 mars 1918, par le fameux Simko, suivis de massacres de populations civiles et de pillages, notamment dans des villages musul­mans de Jara et Soma, où résidait habituellement Simko. On peut bien sûr s'in­terroger sur les raisons de l'assassinat du chef religieux des Djelo et penser que cette provocation qui a engendré un cycle de violences a pu être organisée par les réseaux jeunes-turcs d'Azerbaïdjan. Toujours est-il que les Arméniens autochtones et réfugiés ottomans, qui ont d'abord tenté de garder leur distance, se sont retrouvés emportés dans la tourmente.

Le 4 mai, une partie de la VIe armée menace directement Salmast et son chef-lieu, Dilmân, ainsi que la ville d'Ourmia. Elle s'affronte à des forces constituées de volon­taires arméniens (surtout originaires de Van) et assyriens, qui tiennent la ville plus d'un mois. Le 21 juin, leur défense cède, provoquant l'exode de dizaines de milliers d'Assyriens et Arméniens. Un bataillon commandé par le général Antranig arrive à proximité de Khoy, à une trentaine de kilomètres au nord de Salmast, peu après, mais la région a déjà été désertée par ses chrétiens. Les habitants de plusieurs villa­ges ont été massacrés et les Arméniens de Salmast, de Khoy et les réfugiés de Van se sont repliés vers Ourmia. Après un premier affrontement avec la VIe armée otto­mane d'Ali Ihsan pacha, le 23 juin, les forces arméniennes décident de reprendre le chemin de Djoulfa avec les réfugiés qu'elles rencontrent sur leur passage. La vaine intervention d'Antranig, opérée contre l'avis d'Erevan, a constitué, écrit M. Golna-zarian, « un excellent prétexte pour mobiliser les Persans contre ['"envahisseur" » et massacrer les populations arméniennes locales. D'après M. Riâhi, au cours des festivités organisées à Khoy le 21 juin, pour fêter la victoire remportée à Salmâs sur les chrétiens, l'arrivée d'Antranig a été annoncée. Le même soir, les soldats turcs ont organisé une chasse à l'Arménien dans Khoy. Sortis de leurs maisons, les Armé­niens ont été évacués hors de la ville et massacrés jusqu'au dernier. À Ourmia, où les dix à douze mille hommes de troupe et environ trois mille irrégu­liers recrutés localement s'affrontent à près de quatre mille combattants assyriens et arméniens, la situation est critique, d'autant que des dizaines de milliers de réfugiés venus des plaines du nord pèsent sur la ville. Après plusieurs jours de combat, à par­tir du 18 juillet 1918, environ soixante à soixante-dix mille réfugiés quittent Ourmia en direction de Hamadân, où ils espèrent trouver la protection des Britanniques. Le 31 juillet, lorsque l'armée turque entre en ville, il n'y reste plus que mille chrétiens, réfugiés dans les missions étrangères. M3' Sontag et près de six cents Assyriens réunis dans la mission française ont été exterminés. Mis à part le cas de Khoy, il semble donc que les troupes régulières ottomanes n'aient pas directement participé aux massacres, mais plutôt travaillé à exciter les milieux tribaux.

 

(p.869) La propagande panturque est également à l'œuvre. Un médecin de Bakou, le Dr Melik-Aslanov, tient meeting dans la salle du théâtre Aramian, autour de « la vic­toire de l'islam sur les chrétiens », devant un public surchauffé. Pour contrecarrer ces provocations, la communauté arménienne organise immédiatement une soirée intitulée Shab-e Iran (« Nuit iranienne »), au profit des Persans démunis, dans la même salle. Hymne de la Révolution constitutionnelle et discours patriotiques ont peut-être contribué à neutraliser « les effets négatifs de la propagande turque ». Ce n'est toutefois que le 7 juin 1918 qu'une quarantaine de soldats turcs font leur apparition à Tabriz. On observe que quelques jours plus tard, les ressortissants étrangers ont été invités à quitter la ville, alors que la présence turque se fait de jour en jour plus visible. (…)

 

Un autre avis, publié le 30 juin 1918, par le commandant miltiaire ottoman Munir Beyn illustre une radicalisation du même discours : « Il va sans dire (p.870) que tous les musulmans doivent prendre part avec dévouement et des sentiments dignes d'eux, à la guerre sainte actuelle contre les vrais ennemis de l'islam, les mas­sacrer et empêcher ainsi l'exécution de leur intention perfide et de leurs desseins cru­els et tyranniques ». Magdalena Golnazarian note qu'alors les « représentants offi­ciels des pays de l'Entente avaient déjà quitté Tabriz, et que les Arméniens, assimilés aux "ennemis de l'Islam", constituaient le seul groupe chrétien important de la ville» et étaient, à ce titre, les premiers visés. Les autorités militaires pouvaient donc s'ex­primer avec moins de retenue. Ces allusions à peine voilées ont pris une forme directe dans un autre avis publié le 7 juillet 1918, toujours par Munir Bey. Celui-ci dévoile les véritables objectifs de l'incursion militaire turque en Azerbaïdjan : « Les Arméniens, maudits et enragés, font toujours des démarches pour violer les droits politiques et dogmatiques de nos pauvres frères d'Azerbaïdjan ; de plus, ils tentent de s'emparer de leur territoire. L'armée victorieuse de l'Empire ottoman qui travaille pour la défense de notre sainte religion et la délivrance de nos coreligionnaires d'Azerbaïdjan et aussi pour exterminer les Arméniens, a déjà assiégé la ville d'Ourmia. [...] Grâce à Dieu, tous ont été massacrés par une petite attaque des héros turcs ».

 

(p.871) Le bilan humain et matériel de l'occupation de l'Azerbaïdjan est lourd. On peut, sans gauchir les faits, avancer que le peuplement séculaire des Arméniens dans les régions d'Ourmia, de Salmast, du Qaradâgh et de Makou a été irrémédiablement entamé. Dans cette région, le sardâr et les autres Khans ont été menacés de mort par Ali Ihsan pacha pour avoir donné refuge à des Arméniens. À Kechmich Tape, rapporte le sardâr, « Des soldats ottomans arrivés de Bayazid et des émigrés ottomans se trouvant à Makou [...] ont attaqué et commis cet acte abominable », le massacre de cinq cents personnes, suivi du pillage de leurs biens, ainsi que du tré­sor du monastère voisin de Saint-Thaddée, accaparé par les soldats turcs. A Khoy et ses villages alentours, selon le témoignage de M. Riâhi, la population arménienne fut massacrée le jour même de l'arrivée des soldats turcs, malgré l'in­tervention de certains « sages de la ville », par « Simko et ses hommes, quelques fana­tiques de la ville et ceux qui étaient sous l'emprise de la propagande ottomane. La population locale, qui a réservé un bon accueil à ses « libérateurs » turcs a toute­fois rapidement déchanté lorsqu'elle a dû supporter l'entretien de ce corps expédi­tionnaire. Dans ses mémoires, Mollâ Ja'far, un habitant de Khoy, note que le mer­credi 10 juillet 1918, « les soldats ottomans découvrirent sept Arméniens chez Mashadi Khalil Âqâ, le fils de Hâji Fath ollâh-e Mâku-yi, rue Maqbare. Ils en ont trouvé deux cachés dans le puits et cinq au sous-sol. Le propriétaire était à Makou. Ils ont arrêté son fils Hâji Âqâ, chef de la police. [...] Ils ont mis la main sur cinq autres Arméniens dans la même rue et les tuèrent tous ». Le rapport adressé, le 19 juin 1919, par l'archevêque de Tabriz, M3r Mélik Tanguian, au catholicos dresse un bilan général qui confirme les informations connues par ailleurs : cinq cents tués dans la région de Makou, et des femmes et des enfants islamisés ; mille personnes massacrées à Khoy et ses environs, ainsi qu'un nombre indéterminé d'islamiser; cinq mille habitants de Salmast, Ourmia, Sulduz et de Sovuj-Bulâq décédés durant leur marche vers Hamadân et Bakouba ; (etc.).

 

 

LES OPERATIONS MILITAIRES TURQUES DANS LES PROVINCES D’ELIZABETOL ET BAKOU, A L’ETE 1918

 

(p.872) Tandis que Talât finalisait un accord prévoyant l'établissement d'« Etats séparés » au « Nord Caucase et au Turkestan », reconnaissant les intérêts de la Turquie en Crimée, exigeant une évacuation de la Perse et de l'« Azerbaïdjan » (après achève­ment des opérations contre les Britanniques), Enver ordonnait à son oncle Halil pacha de prendre la tête d'une offensive contre Bakou. Les maigres troupes britan­niques du général Dunsterville ont embarqué vers Enzeli, en Perse, le 14 septem­bre, à peu près aussi vite qu'elles étaient venues, laissant la population civile à son sort. Halil pacha, son neveu Nuri pacha et le général Miirsel ne se sont pas pré­cipités en ville. Il y a tout lieu de penser qu'ils ont volontairement laissé Bakou « régler ses comptes », autrement dit suscité le carnage qui s'en est ensuivi, faisant entre dix et vingt mille morts parmi les Arméniens — leurs troupes ne rentrent en ville que le (p.873) 16, sans aucune résistance. D'après les meilleures sources, seul l'encadrement de la populace était assuré par des forces régulières. Une note du régime Bolchevique, dénonçant les crimes de guerre commis par les forces turques dans les régions de Kars, Ardahan et Batoum, dont le sort devait dépendre d'un référendum organisé ultérieurement, a répondu à la violation par les Turcs de l'accord subsidiaire de Brest-Litovsk passé avec l'Allemagne. Le même document a souligné que l'invasion de la Transcaucasie était une autre violation du traité lui-même. Istanbul a affirmé que les exactions commises à Bakou étaient le fait de bandes d'irréguliers. (…)

Le lieutenant-colonel Ernest Paraquin, chef d'état-major du général Halil [Kut], commandant en chef du Groupe d'armée de l'Est, informe ses supérieurs, dans un rapport rédigé du 15 au 17 septembre 1918, c'est-à-dire pendant le déroulement des massacres de Bakou, que le général Miirsel, commandant de la Ve division, l'a informé des plans tatars de massacres, et observe que ce n'est qu'après trois jours de chasse à l'Arménien qu'il a, en accord avec Nuri, le commandant de l'« Armée de l'Islam », instauré la loi martiale. Il conclut : «Le carnage était prévu des semaines avant et n'avait aucune sorte de relation avec les opérations tactiques ». Mais la présence la plus symptomatique de la logique génocidaire qui se dissimule derrière ces campagnes militaires est celle du Dr Bahaeddin §akir, arrivé dans les bagages du Groupe d'armée de l'Est, pour assurer les fonctions de « directeur général de la police » de Bakou. Est-il besoin de préciser que le patron de la Teşkilât-i Mahsusa était là, aux côtés de deux de ses camarades du CUP, l'oncle et le demi-frère d'Enver, pour tenir la promesse qu'il avait faite à ses interlocuteurs caucasiens, en 1906, de « mettre un terme au poids et à l'influence des Arméniens dans le Caucase ». Il est plus que probable que le Dr Şakir a personnellement coor­donné les boucheries de Bakou durant les trois jours qui ont précédé l'entrée de l'armée régulière en ville. Il semblerait même que Bahaeddin §akir ait acquis une grande popularité parmi la population turcophone de Bakou pour les « services » rendus à la cause.

Après l'installation des troupes turques et l'instauration de la loi martiale, le gou­vernement d'Azerbaïdjan a ordonné l'arrestation des élites arméniennes de Bakou, avocats, ingénieurs, banquiers, chefs d'entreprise. Nuri pacha est en outre parti, à la tête de contingents de l'Armée de l'Islam, au Karabagh où des massacres sont signalés dans les villages. Des informations parvenues à la représentation alle­mande au Caucase précisent qu'un système de racket a été mis en place, visant les milieux arméniens aisés, sommés de verser des rançons considérables pour ne pas (p.874) être arrêtés. Des délinquants ont certes pu profiter des circonstances pour s'en­richir, mais il est plus vraisemblable que le gouvernement contrôlé par Istanbul a mis en place une campagne visant à ruiner les entrepreneurs arméniens, à défaut de pouvoir officiellement s'accaparer leurs biens.

La défaite des Puissances centrales et l'avance des forces britanniques en Syrie ont stoppé net la formation d'une fédération panturque dominée par Istanbul, mais l'in­vasion de la Trancaucasie et de l'Azerbaïdjan persan lui a permis de parachever au moins partiellement sa politique d'homogénéisation de l'espace et contribué à la formation d'un autre pôle turcophone homogène.

 

 

LES SURVIVANTS ARMENIENS AUX DERNIERS JOURS DE LA GUERRE DANS LEURS LIEUX DE « relégation »

 

 

(p.911) Au cours de leur offensive vers le nord, à la fin de 1917 et tout au long de 1918, les forces britanniques, commandées par le général Allenby, ont ponctuellement rencontré des déportés échoués ici et là en Palestine et dans le Sinaï. Elles découvraient en fait des survivants issus des convois poussés sur l'axe Hama-Homs-Damas-Hauran-Salt-Kerek-Maan-Sinaï trois ans auparavant.

Un premier groupe de quarante rescapés est libéré par les forces britanniques en novembre 1917, dans la région de Wadi Musa (en Jordanie) qui marque les limites méridionales des zones de relégation. Ils avaient subsisté dans des habitations tro­glodytes ou les ruines de la ville de Pétra241. Progressivement, d'autres informations parviennent au Caire sur des rescapés recueillis par l'armée du général Allenby et les premières opérations humanitaires montées depuis la capitale égyptienne, avec le soutien des autorités militaires britanniques. La prise de Jérusalem, le 9 décembre 1917, a par exemple permis de découvrir environ cinq cents déportés réfugiés dans les dépendances du monastère arménien de Saint-Jacques. Trois mois plus tard, leur nombre s'élève à six cent cinquante. Une centaine d'orphe­lins, récupérés dans la région de Sait, situées à l'ouest d'Amman, sont accueillis peu après à Saint-Jacques. Aux cours des opérations militaires de février 1918, neuf cents déportés sont aussi retrouvés à Tafile, à la pointe sud de la mer Morte, dans un état sanitaire terrible. Ils forment le reliquat d'un convoi de près de dix mille per­sonnes originaires de Guriin, Marach, Hacin, Dôrtyol, Kayseri et Mardin, parvenues à Tafile. En avril 1918, les Britanniques secourent mille cinq cents déportés ciliciens survivant à Sait, près d'Amman, et quelques autres plus au sud, à Kerek, ori­ginaires d'Adana, Marach, Ayntab, Kessab et Karsbazar.

 

(p.912) La collecte des milliers de femmes et d'enfants détenus par des tribus arabes de la région, Anezé, Albu Diab, et Zoba, constituait un autre problème épineux. Dans un premier temps, une déclaration commune des chefs religieux locaux et des notables, en particulier dans les régions de Dehok et Zakho, sollicités par un colonel de la Sécurité militaire, et le gouverneur civil britannique, Nolder, a permis d'organiser leur collecte, en faisant parfois usage de la force. Les autorités britanniques ont toutefois rapidement freiné ces opérations, notamment lorsqu'il s'agissait de con­vertis ou de jeunes filles « mariées », pour ménager les populations locales. Le patriarche évalue à deux mille les déportés regroupés par ailleurs à Bagdad. Mais le problème principal est constitué par les soixante- quinze mille Arméniens et Assyro-Chaldéens, originaires des plaines d'Ourmia et de Salmast, qui ont pris la route de l'exode en direction de Hamadân et de Bakouba, le 18 juillet 1918, pour échapper aux menaces de massacres que les troupes ottomanes d'Ali Ihsan pacha faisaient peser sur eux. Après avoir évacué l'Azerbaïdjan iranien, ces chrétiens ont accompli un long périple, à la recherche d'une protection. Poursuivis par les forces turques, nombre d'entre eux ont été tués aux environs de Heydarâbâd, ou au cours des attaques menées en chemin par des tribus kurdes (…).

 

(p.913) A Basrah, (…) un autre groupe de rescapés originaires de Van, secourus par le consul de Belgique, (…)

 

(p.915) La cessation des hostilités a engendré un flux continu de militaires et de civils de Syrie vers l'Asie Mineure. On note, en janvier 1919, qu'en Cilicie « tous les trains sont soumis à une visite minutieuse et s'il s'y trouve des femmes arméniennes ou des orphelins auprès des officiers ou soldats turcs, (...) on les délivre immédiate­ment ». Prudemment, le conseil national d'Adana, qui vient de se former, interdit aux rescapés arméniens de franchir la frontière au-delà de Bozanti, « de sorte que tous les Arméniens qui débarquent en Cilicie y sont maintenus. Ainsi on y compte actuellement 35 à 40 000 » déportés. Cette interdiction a été rapidement instau­rée suite aux meurtres répétés de déportés de retour dans leurs foyers. Certes la situation n'est pas identique dans toutes les régions. Les vilayet d'Erzerum, de Bitlis et de Van sont calmes car aucun Arménien n'y est plus recensé. Ailleurs, il est mani­feste que les réseaux jeunes-turcs n'ont pas eu beaucoup de mal à mettre en place une politique d'intimidation visant à empêcher les déportés de rentrer et donc de réclamer leurs biens. Des rapports parvenus au Patriarcat de Constantinople lais­sent clairement entendre que les exactions et meurtres commis dans certaines pro­vinces relèvent d'un plan concerté.

Dans le vilayet de Sivas, on observe, en février 1919, qu'un groupe de çete com­mandé par Nalband Izzedin Kâmil, « célèbre par ses crimes durant les déporta­tions », a assassiné onze déportés arméniens nouvellement rentrés à Zara, mais que le président du tribunal, oncle de Kâmil, n'a pas jugé utile de garder en détention ces criminels. À Sivas, les autorités ont, à l'occasion de l'occupation de Smyrne par les forces grecques, organisé des meetings au cours desquels les propagandistes de l'ex-CUP ont attisé « le fanatisme musulman » et prêché la guerre sainte contre les chrétiens dans les mosquées. En juillet, le chef çete Kâmil a attaqué à Inebazar un groupe de déportés arméniens rentrant dans leurs foyers, et assassiné plusieurs d'entre eux. Immédiatement après la tenue du congrès de Sivas, le 4 septembre 1919, les sources arméniennes notent que Mustafa Kemal, Fahri pacha et Rauf bey s'affairent à créer leur gouvernement provisoire en confiant les postes importants aux principaux responsables des massacres. Il est bien évident que Kemal accom­pagne la « résistance » dont le CUP a pris l'initiative, même si les Kemalistes revendiquent leur indépendance par rapport au réseau jeune-turc. À Tokat, la situation est assez similaire à celle qu'on observe à Sivas. Les chefs unionistes locaux, lourdement impliqués dans les massacres de 1915, Gurci Ahmed, comptable du vilayet, Faik, le président de Yemvali metruke et l'imam Bekir, déten­teur des biens du monastère Saint-Jean-Chrysostome, empêchent le retour des rescapés (p.916) et la restitution de leurs biens accaparés À Merzrfun, plus tard, un massa­cre fait deux mille victimes parmi les rescapés de retour et « Tout ce qui restait intact de l'ancien quartier arménien fut incendié par les Turcs ». On observe enfin que des cours martiales instaurées par les nouvelles autorités « nationalistes » condam­nent à mort près de deux mille Arméniens pour le seul vilayet de Sivas et qu'on enrôle dans des bataillons de travail nombre de jeunes gens.

 

(…) En avril 1919, entre huit cents et mille déportés sont ren­trés, soit environ 10 % de la population d'avant-guerre. Quelques mois plus tard, ces rescapés commencent à être harcelés par des bandes de çete qui les rançonnent, tandis que la presse locale publie des articles incendiaires à leur encontre et que les plus jeunes sont enrôlés au sein des forces kemalistes.

 

(p.918) Ainsi que l'a brillamment montré V. Tachjian, le mouvement kemaliste a inexorablement continué la politique d'homogénéisation démographique du CUP. Par la violence ou des mesures administratives, il a méthodiquement travaillé à rendre impossible un maintien des rapatriés dans leurs habitats d'origine, terrorisé ces non-Turcs pour les faire fuir. Sa stratégie de harcèlement des représentants du haut-com­missariat aux Réfugiés de la SON et des organisations humanitaires, dont nous allons voir l'action auprès des rescapés, en dit long sur sa volonté de nettoyer la Tur­quie de ses « corps étrangers ». La « guerre de libération nationale » préparée par les Jeunes-Turcs et développée par Mustafa Kemal a été, au-delà de quelques escar­mouches avec les forces françaises et de la guerre avec la Grèce, une vaste opéra­tion visant à parachever le génocide par l'expulsion des rescapés arméniens. La politique menée à l'égard des Grecs d'Asie Mineure n'a fait que confirmer cet objec­tif politique que la défaite de l'Empire ottoman n'a pas suffi à stopper. Un rapport (p.919) du Patriarcat arménien, comptabilise pour les vilayet de Konya, Sivas, Kastamonu et Trébizonde, 37 957 meurtres de rapatriés grecs et arméniens, dont une immense majorité dans le vilayet de Trébizonde. « Malgré les démentis formels réitérés, télégraphie Herbert Gibbons, en reportage dans la région, Turcs d'Angora poursui­vent délibérément politique impitoyable extermination des Grecs ».

 

 

 

LA COLLECTE DES FEMMES ET DES ENFANTS DÉTENUS EN SYRIE ET MÉSOPOTAMIE

 

(p.928) Le sort des femmes et des enfants arméniens retenus au sein de tribus ou de familles forme un aspect resté méconnu jusqu aux travaux récents de Vahé Tachjian. Eva­luer leur nonibie et leur localisation s est révélé être une mission impossible. Grâce aux services de renseignements britanniques, des listes nominatives de femmes et d'enfants, mentionnant les noms des chefs bédouins refusant de céder leurs otages, ont néanmoins été formées. Grâce à ces matériaux on peut en dresser un profil type. Il s'agit en majorité de jeunes femmes âgées d'une vingtaine d'années, déte nues dans la Wadi Musa, à Maan ou ailleurs, faisant l'objet d'un commerce lucra­tif dépassant le cadre de la TransJordanie et parfois vendues en Arabie, dans les marchés aux esclaves. On trouve trace de certaines de ces jeunes femmes jusqu'en Tunisie ou en Algérie, où elles ont été ramenées par des pèlerins rentrant de La Mecque.

C est à partir de ces informations que des groupes de recherche, supervisés par les Arméniens d'Egypte, ont été formés, dès le printemps 1918, avec des déserteurs de l'armée ottomane, majoritairement originaires d'Urfa. Le premier groupe, dirigé par Lévon Yotnèghpérian, un soldat ayant servi dans la IVe armée ottomane, à Damas, a bénéficié de la bienveillance de l'émir Fayçal et de 1 état-major britan­nique et a pu continuer son action après l'armistice353.

Plus au nord, dans le désert syrien entourant Zor, un autre groupe de recherche a été formé sous le commandement de Roupèn Hérian, en avril 1919. Les opérations de récupération se sont ici heurtées à une franche réticence des Bédouins. Le Mufettich e-Errnen (« Inspecteur des Arméniens », ainsi que le surnommaient les autochtones), a dû employer des moyens parfois musclés pour convaincre les chefs tribaux de céder leurs protégés. Entre juin et août 1919, il est parvenu à envoyer à Alep pas moins de cinq cent trente trois femmes et enfants. Hérian a en outre travaillé dans les environs de Mosul où il a récupéré des centaines de personnes, dont quatre cents orphelins acueillis à l'orphelinat de Bakouba. Au cours de l'année 1919, les autorités militaires françaises ont par ailleurs pris l’initiative d expédier des enquêteurs arméniens en Haute-Mésopotamie, pour y continuer les recherches. Lévon Adjémian, ancien consul de Perse à Alep, a ainsi reçu pour mission de récupérer les otages retenus à Ras ul Ayn et Nisibin. A la veille du traité de Sèvres, en juillet 1920, le Patriarcat de Constantinople estime encore à cinq mille huit cents le nombre d'orphelins disséminés dans les déserts syrien et mésopotamien, parmi les tribus Djibouri et Chammar, mais ignore combien de jeunes femmes s'y trouvent encore.

 

 

LA COLLECTE ET L'ENTRETIEN DES FEMMES ET DES ENFANTS RECUEILLIS EN ASIE MINEURE ET À CONSTANTINOPLE

 

(p.929) (…) L'American Near East Relief a heureusement pris une part active aux opérations de secours non seulement en Syrie, mais en Asie Mineure, en créant notamment des orphelinats à Harpout et Sivas, où plusieurs milliers d'enfants étaient hébergés.

 

(p.975) Le harcèlement organisé contre les généraux Nemrud Mustafa et Vehib pacha marque toutefois les limites qui ne pouvaient être franchies. Il montre qu'il n'a jamais été question de révéler dans toute leur ampleur les crimes commis durant la guerre. Il indique un consensus de la société turque qui refuse d'assumer sa respon­sabilité et reste ancrée dans sa logique ethno-nationaliste.

 

 

MUSTAFA KEMAL : de la filiation turque à la construction de l’Etat-nation

 

(p.977) Sans s'étendre sur l'édification du mythe Kemal, dont le travail pionnier d'Erik Ztircher a souligné les outrances et les silences, il faut rappeler que dès son retour à Istanbul, en novembre 1918, le futur leader turc s'est rapproché des chefs jeunes-turcs auxquels Talât et Enver avaient confié le mouvement avant de s'exiler. Il a intégré YOsmanh Hùrriyetperver Avam Firkasi (Parti libéral du peuple ottoman), héritier du CUP, aux côtés d'Ali Fethi, Hùseyin Rauf et îsmail Canbolat, et immé­diatement milité pour faire tomber le cabinet formé par Ahmed Tevfik. Il fré­quente aussi Kara Kemal, le grand argentier du CUP, ainsi que Sevkiyatçi Riza, considéré comme l'un des membres fondateurs du Karakol, mais il ne semble pas établi qu'il ait directement collaboré avec cet organe clandestin de la mouvance unioniste. Les exactions commises au printemps 1919 par des bandes turques contre des villages chrétiens de la région de Samsun ne seraient en tout cas pas étrangères à sa nomination comme inspecteur de la IXe armée.

 

(p.979) Le résultat des élections /au parlement ottoman, organisées en janvier 1920, constitue un excellent indicateur de l'état de l'opinion publique turque, qui adhère massivement au mouvement nationaliste et refuse de se soumettre au démantèlement de l'empire programmé par les Alliés. Ces élections sanctionnent aussi l'Entente libérale ottomane et sa politique conciliante à l'égard des vainqueurs. Loin de désavouer le mouvement ittihado-kemaliste, elle le conforte dans sa politique de harcèlement des Grecs et des Arméniens qui tentent de repren­dre pied dans leurs foyers et de recouvrer leurs propriétés. À y regarder de plus près, l'une des activités principales du mouvement nationaliste reste l'élimination des non-Turcs dans le sanctuaire anatolien : séance après séance, le Comité arméno-grec attaché au haut-commissariat britannique inventorie les exactions commises par les Ittihado-kemalistes en province. Au début de mars 1920, on note même que des opérations sont menées dans la périphérie immédiate d'Istanbul, à Oskudar (p.980) et à Yalova, dont les habitants chrétiens songent à passer sur la rive européenne du Bosphore. À l'intérieur, le harcèlement des non-Turcs prend des formes bien plus violentes : des massacres sont signalés en Cilicie, en février-mars 1920, des pillages et des meurtres partout ailleurs. À Bogazlian et Kayseri, vers la mi-avril, les forces kemalistes procèdent même à la conscription forcée d'Arméniens. À Bursa, le Milli a créé des commissions qui convoquent les contribuables et exigent 25 % du montant estimé de leurs biens. Les récalcitrants sont confiés à de « gros bras » qui se chargent de faire exécuter les directives.

 

(p.982) Les opérations militaires contre l'Arménie, à l'automne 1920, sont par contre clai­rement menées par le XVe corps d'armée, obéissant au cabinet kemaliste, sous le commandement de Kâzim Karabekir. Si elles s'inscrivent dans la stratégie visant à rendre inopérantes les clauses du traité de Sèvres, elles dissimulent aussi un objec­tif bien plus ambitieux : « que l'Arménie soit éliminée politiquement et physique­ment », ordonne un télégramme adressé par le cabinet kemaliste à Kâzim Karabekir, le 8 novembre 1920. Un autre ordre télégraphique, intercepté par les services de renseignements ottomans et britanniques, est tout aussi révélateur des intentions du régime kemaliste. Daté du 25 septembre 1920 et signé de Mustafa Kemal en personne, il donne des instructions aux commandants d'armées concer­nant les opérations prévues contre l'Arménie — cette dernière y est qualifiée d'« obstacle aux communications avec les peuples musulmans » auxquels la Turquie a « promis » son aide —, et définit la mission de l'« armée de l'Araxe » chargée d'« ouvrir et de maintenir les communications avec les forces alliées, vers l'est et le nord-est ». Ces ordres sont complétés par le télégramme chiffré du 8 novembre, qui recommande de « parvenir à notre but par étapes », « en faisant comme si nous voulions la paix ». La suite des opérations militaires, qui a abouti à la soviétisa-tion de l'Arménie, ne constitue qu'une issue logique. C'est en s'offrant aux Bolche­viks que l'Arménie du Caucase a échappé à une troisième phase du génocide, pré­méditée cette fois-ci par le gouvernement kemaliste. D'une certaine manière, l'engagement des Kemalistes dans une action génocidaire contre les Arméniens du Caucase marque le passage de témoin de la mouvance jeune-turque originelle à la nouvelle vague unioniste fédérée par Mustafa Kemal. Si des nuances sont percep­tibles dans les pratiques de ces deux groupes, qui s'entremêlent parfois, leur idéo­logie ethno-nationaliste est fondamentalement identique. Kemal continue à édifier l'État-nation turc rêvé par ses prédécesseurs, même si celui-ci n'a pas les propor­tions envisagées à l'origine. (…)

 

 

 

CONCLUSION

 

(p.989) Les multiples cas exposés dans ce volume montrent que l'idéologie nationaliste jeune-turque relève alors plus d'un racisme contre l'identité collective d'un groupe que d'un rejet biolo­gique individuel tel que le pratiquera plus tard le régime nazi. C'est l'examen minu­tieux de tous ces effets secondaires du génocide qui illustrent le mieux l'étroite imbri­cation du meurtre des Arméniens avec la construction de la nation turque. Un autre aspect du projet jeune-turc me semble avoir été ici mis en évidence : la captation systématique des biens collectifs et individuels des Arméniens ottomans, assortie d'une tentative de formation d'une classe moyenne turque d'entrepreneurs. Ce programme baptisé Millî Iktisat (« Économie nationale »), théorisé par le socio­logue du régime Ziya Gôkalp, dont nous avons décortiqué le mode opératoire, cons­titue évidemment le complément socio-économique des crimes de masse. Il sert à la fois de justification et d'incitation. Il apparaît ici qu'il a surtout profité à l'élite jeune-turque et au parti-État, mais aussi à toutes les couches de la société et notamment à ceux qui se sont engagés dans la mouvance jeune-turque, sans forcément parta­ger l'idéologie extrémiste de sa direction. L'appât du gain a sans doute beaucoup contribué à radicaliser des hommes qui, dans des circonstances autres, ne seraient jamais passés à l'acte car ils auraient été retenus par des principes moraux d'inspi­ration religieuse. L'action même du parti-État, la propagande qu'il a méthodique­ment orchestrée pour stigmatiser collectivement les Arméniens a fait le reste. L'inventaire des principaux responsables de ce génocide, qu'il s'agisse de fonction­naires civils et militaires ou de notables locaux, permet d'affirmer que les personnes les plus lourdement impliquées dans ces violences de masse étaient souvent issues des cercles les plus marginaux et, il faut le souligner, des minorités originaires du Caucase, en particulier des Tcherkesses et des Tchétchènes, dont on peut supposer qu'elles avaient des comptes à régler avec leur douloureuse histoire et ont aisément été amenées à identifier les Arméniens à leurs oppresseurs russes. Le rôle majeur « des » Kurdes, mis en avant par l'historiographie turque et bien des chercheurs du monde occidental, se révèle à l'examen bien moins marqué qu'on n'a voulu l'affir­mer. Il se résume en fait à la participation active des tribus kurdes nomades et ne concerne qu'assez rarement des villageois sédentaires, poussés par des membres de l'Organisation spéciale à se servir sur les déportés déjà dépossédés de leurs biens les (p.990) plus précieux. Nul doute que l'historiographie turque a fini par contaminer des cher­cheurs indépendants qui n'étaient pas forcément en mesure de vérifier ce dogme bien pratique pour se dégager d'un passé de violence au détriment d'un groupe lui-même stigmatisé de nos jours.

 

Le dernier dossier examiné dans cette étude, concernant le jugement des auteurs du génocide ou, plus exactement, les tentatives pour les traduire en justice, tant par les autorités ottomanes que par les Instances internationales, m'a permis de soupeser la volonté de l'Etat ottoman et de la société turque d'assumer leur responsabilité dans l'extermination des Arméniens. Elle illustre clairement une incapacité du plus grand nombre à considérer ces actes comme des crimes passibles de sanctions ; elle met en évidence un discours d'autojustification qui perdure jusqu'à nos jours, une sorte de négation du « péché originel », acte de naissance d'une nation turque régé­nérée et recentrée dans un espace épuré.

 

Cela dit, ces parodies de justice ont per­mis de recueillir nombre de matériaux judicaires, de dépositions devant une cour martiale formaliste, soucieuse avant tout de faire porter la responsabilité des crimes commis à un petit groupe d'hommes pour mieux exempter l'État ottoman de ses obligations et donner une certaine « virginité » à la nation turque naissante. Parallèlement à ces actions judiciaires, les interférences répétées des cercles unio­nistes montrent que les nouvelles autorités n'ont jamais pu s'extraire de la tutelle jeune-turque. Depuis le sanctuaire ittihadiste anatolien et bientôt kemaliste, le sabo­tage des procédures judiciaires, les vols de pièces à charge, l'organisation de l'éva­sion et du passage en Anatolie d'inculpés, illustrent le poids du réseau jeune-turc qui s'efforce tout au plus, en mettant Mustafa Kemal en avant, de se dissimuler aux yeux de la communauté internationale.

(…) Outre les nombreuses listes de responsables régionaux, le Bureau d'information a dressé deux listes des « grands responsables », en s'expliquant sur la philosophie qui a présidé à leur élaboration. Une partie d'entre eux a été élevée au rang de héros nationaux par les Turcs; une autre a formé le cercle restreint qui a contribué à la formation de la Turquie contem­poraine aux côtés de Mustafa Kemal.

 

 

La formule «Détruire pour construire» reflète peut-être le mieux, en caricaturant à peine le trait, la logique qui a dominé le régime jeune-turc en 1915 et imprègne encore les fondements idéologique et culturel d'une société qui rejette son passé.

18:15 Écrit par Justitia & Veritas dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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